JÉRUSALEM
Le mont Sion n'est pas, comme on pourrait le croire, une montagne détachée du sol de Jérusalem; cette montagne n'en est une que par rapport aux
vallées voisines, car elle est à peu de chose près au niveau du terrain sur lequel est bâtie la cité sainte. Le mont Sion présente l'aspect d'une esplanade déserte; ces lieux qui ont répondu à la harpe de David, qui ont vu la splendeur de Salomon L ne sont plus traversés que par quelques étrangers qui passent , et par des morts qui viennent y reposer en attendant le dernier jugement ; le mont Sion est devenu le cimetière de toutes les nations chrétiennes de Jérusalem. Nous avons vu delà montagne sainte à l'ouest, les hauteurs de Saint-Georges, le camp du Foulon, le chemin de Bethléem et plus loin le monastère de Saint-Élie ; au sud , la colline d'Haceldama ou du Champ du sang: à l'orient, la vallée de Siloé, le mont des Offenses: il y a là, comme vous devez le juger, bien autre chose qu'une belle vue, qu'un beau paysage; chaque colline, chaque vallée, chaque coin de terre qu'on découvre, nous rappelle un souvenir de notre éducation, un souvenir de ce que nous avons appris dans notre enfance. Je dois vous faire ici une remarque que d'autres voyageurs ont pu faire comme moi; c'est que l'impression que fait d'abord sur nous le spectacle de toutes ces merveilles saintes , nous ramène naturellement sous le toit paternel; et nous reporte aux premiers jours et aux premières études de la vie; elle tempère ainsi, elle adoucit en quelque sorte ce que les images de cette Jérusalem désolée ont damer, de triste et de douloureux.
Après avoir parcouru le mont Sion, nous avons demandé à visiter la voie Douloureuse; nous avons passé le long des murs extérieurs de Jérusalem, laissant à droite la vallée de Josaphat, et nous sommes rentrés dans la ville par la porte Saint-Étienne; cette porte se trouve dans la direction de la rue du Prétoire. Assez de voyageurs ont énuméré et fidèlement décrit toutes les stations de la voie Douloureuse, l'arcade de YEece Homo, le lieu de la flagellation, L'endroit où Marie rencontra son fils marchant au Calvaire, les différentes chutes de l'homme-Dieu
accablé sous le poids de Y instrument de son supplice, la place où Simon le Cyrénéen se chargea de la croix: la maison de Véronique qui, pleine de compassion essuya avec son voile le sang, les crachats et l'ordure qui couvraient la face du Christ , action touchante à laquelle la nature elle-même semble s'être associée, et dont le souvenir nous est conservé par une fleur des champs. Dans les villes de la Grèce et de l'Asie, c'étaient des colonnes de marbre qui conduisaient notre marche à travers les ruines; ici ce sont des masures, des pierres brutes, ou des bornes grossières, et leur aspect annonce assez que ce ne sont point les grandeurs de la terre qui ont passé par ce chemin; l'humilité chrétienne se révèle jusque dans les dernières traces de l'homme-Dieu ; aucune inscription ne vous fait reconnaître la route que vous suivez, mais tous ces lieux sacrés restent dans la mémoire des petits enfants, car ils sont devenus l'héritage des générations chrétiennes de Jérusalem; ils sont aussi dans la mémoire des pèlerins, et si la dévastation passait encore sur la ville sainte, on verrait des fidèles accourir de tous les coins de l'Orient, de toutes les régions de la terre, pour indiquer les vestiges révérés de la Passion.
L'antiquité païenne, dans son Olympe, n'avait point vu de dieu humble, de dieu pauvre, de dieu souffrant; aussi dans ce tems les prières étaient-elles boiteuses, et l'humanité cherchait en vain des sympathies dans le ciel. C'est dans ce chemin que nous parcourons maintenant qu'il s'est fait un mystérieux accord entre la faiblesse et la toute-puissance , entre la misère et la grandeur, entre le ciel et la terre; c'est là que la divinité est descendue jusqu'à l'homme, et que l'homme a pu monter jusqu'à la divinité; qu'un Dieu s'est associé aux douleurs humaines, et que les douleurs humaines ont pris à leur tour quelque chose de divin. Pour connaître cette religion d'un Dieu souffrant, il n'est pas nécessaire d'avoir un grand génie ni une grande science; il suffit d'avoir souffert et d'avoir bu au
calice amer de la vie. Or, qui n'a pas souffert ici-bas; qui n'a porté aussi sa croix dans ce monde., et qui n'a passé par cette voie qui mène au Calvaire? Voilà ce qui nous explique pourquoi le Christianisme fit d'abord des progrès si rapides, car tout le genre humain souffrait : voilà ce qui nous explique pourquoi la religion du Christ s'est étendue partout, car partout il y a de la douleur; et pourquoi aussi elle vivra toujours , car il y aura toujours sur la terre des souffrances, des misères et des pleurs.
Michàud. Correspondance d'Orient.