LE VOYAGEUR ET LE PALAIS
Un homme s'égare pendant la nuit; à la lueur d'un ciel étoile, il découvre un palais: il y entre. Des serviteurs de toute espèce s'empressent sur ses
pas, et. lui témoignent , chacun dans son langage , qu'il ont reçu Tordre de pourvoir à ses besoins. Quelques-uns se taisent , et n'en remplissent pas moin9 leur ministère. Partout le mouvement règne autour de lui. On attache aux lambris des lampes étincelantes ; on réchauffe les foyers; on lui apporte des fourrures en hiver, des fruits délicieux et rafraîchissants en été. Les désirs ne lui semblent permis que pour devenir à son profit des occasions de bienfaits. Une horloge magnifique, visible de tous les appartements, sonne les heures et donne le signal des travaux qui rentrent encore dans la classe des jouissances. Les mouvements de ce régulateur sent si bien calculés , que Greenham lui-même eût désespéré d'atteindre à cette précision.
A peine le voyageur a-t-il senti la douce invasion du sommeil , qu'un sombre rideau s'abaisse devant lui, et que le silence est ordonné autour de sa couche. Son réveil est marqué par de nouvelles attentions dont il est l'objet. Les maîtres du palais ne se montrent pas, mais il les suppose occupés dans le secret de leurs appartements. Il s'éloigne, et il poursuivra sa route sans les avoir personnellement vus. Mais, frappé de l'accord, de l'ordre, de la majesté, de la promptitude et de l'exactitude du service qui s'est fait sous ses yeux, il emporte avec lui le sentiment de leur présence. Il se gardera, toute sa vie, de dire qu'il a résidé dans un château abandonné, où son arrivée aurait été un accident imprévu, et où rien n'aurait été préparé pour le recevoir.
Il se permettra encore moins de penser que le propriétaire est un être malfaisant, sur ce que de nouveaux voyageurs s'étant présentés , au lieu de jouir fraternellement des douceurs de cet asile , ils se sont pris de querelle ensemble.
Il ne sera pas surpris que de cette mésintelligence il soit résulté divers accidents, tels que la faim et la détresse d'un certain nombre de commensaux privés en partie des bienfaits de l'hospitalité offerte à tous, par l'avidité et l'égoïsme de quelques auda-
deux; car il a remarqué que les buffets., les lits de repos et les garderohes étaient assez copieusement garnis pour suffire à tous les besoins.
La conviction de cette vérité est tellement établie clans les esprits, qu'à une petite exception près, les hôtes les moins favorisés, en se retirant du palais , n'en franchissent la porte extérieure qu'avec des regrets et des larmes. Quelques-uns accusent de leurs peines passées, des envieux ou des malveillants; d'autres, de faux amis ; il en est qui s'accusent euxmêmes, tous se disent qu'il était possible de couler des jours heureux dans cet asile, avec le bon esprit de jouir en paix des biens communs qu'il offrait, ou d'y suppléer par le travail et la concorde. La mauvaise foi lient seule un autre langage.
Cependant le désordre momentané dont il a été témoin provoque les réflexions du voyageur. Il s'étonne que le prince hospitalier, qui a recueilli tant d'inconnus auxquels il ne devait rien , en intervenant dans leurs débats, n'ait empêché ni les spoliations ni les violences. A ses yeux, ces abus de la force blessent autant les lois de la justice que la majesté du trône. Il se représente principalement quelques honnêtes compagnons de roule qui, par la bonté de leur caractère, ont excité tout son intérêt, et qui avec des droits à un meilleur sort , ont été indignement dépouillés et outragés.
C'est au milieu des tristes pensées que ces souvenirs réveillent, que le voyageur poursuit son chemin. Mais tout à coup, il est abordé par mi vieillard qui le salue, en lui disant : « Croyez-vous que les choses en restent là? Le prince a tout vu, il a tout entendu. Chacun sera traité suivant ses œuvres. Ne savez vous pas que, par un pouvoir dont la source se perd dans les âges, il oblige les voyageurs qui traversent la forêt à séjourner plus ou moins de teins dans le château., pour qu'il puisse acquérir une connaissance parfaite de leurs bonnes qualités ? Indulgent pour les fautes, mais sévère pour toute habitude coupable, il va les attendre dans un palais
voisin de celui que nous quittons , et où le même pouvoir les forcera déporter leurs pas: c'est là qu'il se réserve de récompenser et de punir; c'est laque chacun rendra un hommage volontaire ou forcé aux saintes lois de la justice ».
A ces mots, un coup de lumière frappe l'intelligence du voyageur. Tout s'explique, tout se dévoile à ses yeux. Il ne s'étonne plus que des doutes outrageants auxquels il s'est abandonné sur le compte du souverain avec lequel il contracta le droit de l'hospitalité; également consolé du passé et rassuré sur l'avenir, il s'avance vers le terme de sa course; déjà il entrevoit, sans frayeur, le péristyle du second palais dont l'architecture, d'un style un peu austère, se dessine dans le lointain vaporeux. Placé sous la main d'un maître que lui doit protection et justice, il s'endormira partout avec confiance. Il a été vu : c'est assez.
Kératrt: Inductions morales et physiologiques.
La vertu, d'un cœur noble est la marque certaine, Boileau , Satire V .