CHAPELAIN
de trois victimes de Boilcau : Saint-Amant, Chapelain et ScaiTon. Ils eurent leur heure d'influence et de célébrité, el, après tout, ils méritaient mieux que Toubli où ils sont lombes.
Saint-Amant*, dénué de solides études, mais riche d'une vaste lecture et d'une connaissance familière de plusieurs langues modernes, apprises dans ses longs voyages, gaspilla malheureusement dans une multitude de petites pièces sans grande valeur les plus heureux dons de nature, une verve intarissable, une imagination féconde. Il avait un talent particulier pour décrire avec vivacité tous les objets matériels : un paysage, un mobilier, une physionomie. 11 voit bien et il fait voir. II abusa de ce talent, jusqu'à rimer de longs poèmes comme son Moïse sauvé y « idylle héroïque » où l'on trouve mille descriptions souvent heureuses, mais pas une idée. II montra plus d'originalité dans quelques courtes pièces d'un goût qu'on appellerait aujourd'hui réaliste, où, à force de naturel et de vérité, il donne un tour et une valeur poétiques aux plus minces détails de la vie familière. Ses contemporains l'estimaient beaucoup pour ce mérite particulier; il était le poète attitré des choses prosaïques. Reçu à l'Académie dès la fondation, il fut chargé de recueillir pour le dictionnaire les termes grotesques, comme on disait alors. II fut le fondateur du genre burlesque en France, avant Scarron, en qui ce genre devait se personnifier.
«1. Chapelain', dont le nom n'a survécu qu'entouré d'une auréole de ridicule, fut un grand personnage en son temps et demeura, trente années durant, une sorte de
1. Marc-Antoine de Gérard, sieur de Saint-Amant, né près de Rouen en 1594, mort en 1661.
2. Jean Chapelain, né à Paris en 4595, mort en 1674. Les douze premiei^ chants de la fameuse Pucelle parurent en 1650.
2i XV!!*" SIÈCLE. — DEUXIÈME PÉRIODE.
prévôt officiel dos lettres et de la poésie. Très instruit dans les langues anciennes et modernes, doué d'un jugement littéraire assez fin lorsqu'il l'appliquait aux œuvres d'autrui, lui-même s'imposa d'abord comme un critique infaillible et fut accepté sur ce pied, avant d'avoir rien produit. 11 fut l'oracle de l'hôtel de Rambouillet, l'âme de l'Académie naissante ; il en rédigea les statuts, écrivit la critique du Cid, et traça le plan du Dictionnaire, Même il ne tint qu*à lui de devenir le précepteur de Louis XIV. Plus tard, richement pensionné lui-même, il dressait pour Colbert la liste des gens de lettres dignes d'obtenir des pensions du roi. On pense bien qu'il ne s'oublia pas dans cette revue des grands hommes du jour, et rien n'est plus curieux que de le voir, dans le portrait qu'il trace de son propre esprit, s'efforcer sans succès pour ne pas dire trop brusquement tout le bien qu'il pense de lui-même : « Chapelain, dit-il, est un homme qui fait profession exacte d'aimer la vertu sans intérêt. Il a été nourri jeune dans les langues, et la lecture, jointe à l'usage du monde, lui a donné assez de lumière des choses pour l'avoir fait regarder des cardinaux de Richelieu et de Mazarin comme propre à servir dans les négociations étrangères. Mais son génie modéré s'est contenté de ce favorable jugement, et s'est renfermé dans le dessin du poème héroïque qui occupe sa vie et est tantôt à sa fin. On le croit assez dans les matières de langue, et l'on passe volontiers par son avis pour la manière dont il se faut prendre à former le plan d'un ouvrage d'esprit, de quelque nature qu'il soit; ayant fait étude sur tous les genres, et son caractère étant plutôt judicieux que spirituel. » Sur ce point on croira Chapelain. Tout en régnant sur les lettrés, il composait lentement ce grand poème épique sur Jeanne d'Arc, qui devait justifier un jour tant de gloire obtenue d'avance. Les douze premiers chants de la Pucelle parurent en 1656,