‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 9 sur 106 · RACAN · texte numérisé non relu

RACAN

proclamait a celui (de ses disciples) qui faisait le mieux les vers ». Sa langue nerveuse et sobre, même un peu sèche, est excellente et bien française. Quelquefois, mais rarement, il a su parler avec mélancolie ou avec éclat la langue de la passion . Mais le plus souvent il est surtout piquant et spirituel, au sens le plus moderne du mot. Cette vivacité de traits frappe d'abord ceux qui lisent encore Maynard : rien n'a vieilli chez lui, rien n'est fané; ses vers semblent écrits d'hier, les uns par un bon écolier d'Alfred de Musset; les meilleurs par Musset lui-même.

Racan' n'était pas plus richement doué de la nature, mais il vécut dix ans près de Malherbe et fut son disciple assidu et docile; j'ajouterai reconnaissant et respectueux. Ainsi, traduisant les Psaumes, il ne voulut pas recommencer la traduction des psaumes 8 et 128, déjà paraphrasés par le maître, et remplaça par les propres vers de Malherbe ceux qu'il n'osait tenter de faire après lui*. Malherbe rendit un grand service à Racan, ce fut de discipliner sa muse trop facile : Racan, sans Malherbe, entraîné par sa verve, eût improvisé toute sa vie des vers éphémères; au lieu qu'il a laissé quelques pages fortement pensées et très purement écrites.

i. Honorât de Racan, né en Touraine (1589), mort en 1670.

2. Les plus célèbres vers de Racan sont traduits exactement de la prose de Malherbe. Celui-ci écrivait, le 29 juillet 1614, à la princesse de Conti : « Ce sera là (au ciel) que les étoiles que vous avez sur la tête seront à vos pieds ; là que vous verrez passer les nuées, fondre les orages, gronder les tonneiTCS au-dessous de vous. Et alore, avec quel mépris regarderez-vous ce morceau de terre dont les hommes font tant de régions, ou cette goutte d'eau quils divisent en un si grand nombre de mers. » Racan, dans VOde sur la mort de M. de Termes :

Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux, II y voit h ses pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la Fortune et sa roue ; Et voit comme fourmis marcher nos légions Dans ce petit amas de poussière et de boue, Dont notre vanité fait lant de régions.

n XVir SIÈCLE., — DEUXIÈME PÉRIODE.

19. Il y a bien des longueurs dans ses Bergeries, interminable pastorale qui fut représentée, croit-on, en 1618; ce drame champêtre est vide de tout intérêt dramatique, mais non dénué de tout agrément. La forme est variée, si le fond est monotone, et les personnages ressemblent à des gens ennuyeux qui diraient de temps en temps des choses exquises. Les défauts du genre ne sont pas imputables à Racan; mais tant de jolis vers sont bien à lui, et tant de pages attrayantes, dont le charme est tout entier dans la profondeur et la vérité du sentiment, rendu avec une parfaite simplicité. L'amour de la campagne est exprimé dans les Bergeries avec beaucoup de naturel ; l'auteur aimait sincèrement les bois, les prés, les champs, plus que n'a fait aucun poète en son siècle, sans excepter même La Fontaine. Il passa presque toute sa vie à la campagne, vivant en gentilhomme rustique, ce qui ne l'empêcha pas d'être admis à l'Académie française dès la fondation (1635). Après la mort de Malherbe, il ne produisit plus que la traduction des psaumes, publiée en 1651 lorsqu'il était déjà vieux. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le vrai Racan. Son œuvre durable est courte, en somme; mais celle de Malherbe est-elle beaucoup plus étendue? Il a eu ses heures d'inspiration personnelle; il a fait deux ou trois fois résonner* une note très pure, et rare dans notre poésie française ; celle de la simplicité parfaite et du naturel absolu, relevés seulement par une pointe d'émotion contenue et comme voilée.

Saint-Amant, Chapelain et Scarron.

«o. Nommons au moins ici trois poètes dont les noms ne sont plus guère connus aujourd'hui que comme ceux

1. Ainsi dans la Plainte d'AlcidoVt dans les fameuses Stances à Tirets sur la retraite.

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