CHAPITRE H
Dix-septième siècle. — Deuxième période (1631-1660).
Vaiigelas.
S3. Une histoire de la littérature classique du dixseptième siècle ne saurait mieux commencer que par l'étude d'un homme et d'un livre qui exercèrent une grande influence §ur le style et le langage à cette époque : Vaugelas et ses Remarques. Vaugelas* est le grammairien de nôtre ère classique. Il était né à Meximieux, en Bresse, le 6 janvier 1585. Son père fut premier président du sénat de Savoie. Ainsi celui qu'on devait appeler « l'oracle de la langue française » n'était pas Français. Venu en France avec les minces ressources d'un cadet de famille, Vaugelas s'attacha au duc d'Orléans, Gaston, et partagea ses disgrâces. Une petite pension que lui faisait Richelieu lui fut retirée, puis restituée plus tard ; et c'est à cette occasion que le cardinal lui dit assez lourdement: « J'espère que dans le Dictionnaire de V Académie vous n'oublierez pas le mot pension, — Ni celui de reconnaissance, monseigneur », repartit Vaugelas. Tout pauvre qu'il était, il vivait dans le meilleur monde et le plus brillant ; hôte assidu de la maison de Mme de Rambouillet, lié
1. Claude Favre de Vaugelas, né en 1585, mort en 1650. La Bresse, où il naquit, appartenait alors au duc de Savoie.
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avec les gens de lellrcs les plus en renom à cette époque : Balzac, Voiture, Chapelain, Conrart*. 11 fut académicien dès Torigine de la compagnie, et chargé de préparer le Dictionnaire. Quand il mourut, en 1650, ne laissant que des dettes, quoique sa vie fût fort modeste, ses créanciers saisirent tout chez lui, y compris les papiers relatifs au Dictionnaire ; la compagnie se les fit restituer par sentence du Châtelet.
«4. Toute la vie de Vaugelas fut consacrée à étudier et à perfectionner notre langue. Le xvi« siècle s'était occupé surtout de grossir le vocabulaire ; le xvii® fut plus désireux de le régler et de l'épurer. Le premier qui ait eu souci de la pureté de la langue, c'est Malherbe; après lui, l'hôtel de Rambouillet et l'Académie française, Balzac et surtout Vaugelas, continuèrent ce travail de recherche et d'épuration. Vaugelas ne publia ses Remar^ ques sur la langue française qu'en 1647 ; mais sa réserve et sa modestie n'empêchaient pas que depuis longtemps son autorité fût établie dans ce domaine. « Quoiqu'il fût très versé dans notre langue, dit Mme de Rambouillet (citée par le Père Bouhours) *, et que la cour l'écoutât comme un oracle, il se défiait de ses propres lumières.
1. Sur Balzac et Voilure, voyez toir.e I, pages 257 et 260. Sur Chapelain, voy. ci-dessus, page 24. Valenlin Conrart (1603-1675), premisr secrétaire perpétuel de l'Académie française. l\ n'a rien publié, et Boileau a rendu fameux son silence pi'udent. En revanche, il écrivait beaucoup: les matériaux manuscrits rassemblés par ses soins forment quarante-deux volumes in-folio qui sont déposés à la bibliothèque de l'Arsenal, à Paris.
2. Dominique Bouhoui's, jésuile et grammairien (1628-1702); il a écrit les Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671); Doutes et Nouvelles remarques sur la langue française (1674) ; De la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit (1687). Ces ouvrages, où il est question de tout, de morale et de religion, de grammaire et de goût, de poésie et d'histoire, eurent beaucoup de succès dans leur temps.
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il profitait de celles d'autrui ; il ne faisait jamais le maître, et bien loin de se croire infaillible en fait de langage, il doutait de tout, jusqu'à ce qu'il eût consulté ceux qu'il estimait plus savants que lui. » C'est ce caractère de l'auteur, peint dans son livre, qui faisait dire à Pellisson* « qu'il y a dans tout le corps de l'ouvrage je ne sais quoi d'honnête homme ; tant d'ingénuité et tant de franchise, qu'on ne saurait s'empêcher d'en aimer l'auteur. » En effet, chez tous les grammairiens du xvi« siècle, il y a quelque chose de rogue, et qui sent le pédant et le magislei\ Vaugelas n'a rien de ce caractère ; il est homme du monde avant tout. Dans la préface de son livre, il se défend vivement d'avoir jamais songé à imposer des lois à ses contemporains : « Car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n'appartient qu'à V Usage, que chacun reconnaît pour le maître et le souverain des langues vivantes? » Plus loin, il dit que « son dessein n'est pas de réformer notre langue ni d'abolir des mots, ni d'en faire ; mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et s'il est douteux ou inconnu, de Téclaircir et de le faire connaître ».
t5. Mais qu'est-ce que l'usage, et quel mot plus vague, tant qu'on ne l'a pas défini? « 11 sera toujours vrai, dit Vaugelas, qu'il y a un bon et un mauvais usage ; que le mauvais sera composé de la pluralité des voix, et le bon de la plus saine partie de la cour et des écrivains du temps ; qu'il faudra toujours parler et écrire selon l'usage qui se forme de la cour et des auteurs, et que lorsqu'il sera douteux et inconnu, il en faudra croire les maîtres de la langue et les meilleurs écrivains. » Mais qui sont les if maîtres de la langue » et qui sont « les bons écrivains » ?