‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 15 sur 106 · Voy. ci-dessous, g HO · texte numérisé non relu

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3. Gilles Ménage, né à Angers (1603), mort à Paris (1692). Origines de la langue française (1650); Observations sur la langue française (1673), etc. 11 était fort érudit, mais pédant et quintcux. Molière l'a joué dans le Vadius des Femmes savantes. C'est Ménage qui apprit le latin à Mmes de La Fayette et de Sévigné.

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moitié du siècle, à l'exemple de Vaugelas, publient leurs ouvrages sur la langue française, sous cette même forme de remarques ou observations détachées, contredisent leur prédécesseur sur quelques points de détail, mais au fond suivent ses procédés et conservent sa doctrine ; et Bouhours appelle Vaugelas : « Toracle de la France durant sa vie, qui l'est encore après sa mort, et qui le sera tant que les Français seront jaloux de la pureté et de la gloire de leur langue ». La première édition du Dictionnaire de l'Académie, publiée en 1694, contredit bien rarement l'autorité de Vaugelas; et dix années plus tard, deux académiciens, Régnier-Desmarais et Thomas Corneille S au nom de l'Académie, donnaient une édition des Remarques enrichie des observations de la compagnie.

Mais, chose singulière, l'écrivain qui, sans y penser, a le plus fait pour immortaliser parmi le public le moins lettré le nom de Vaugelas, est en même temps celui qui a le plus contribué, involontairement sans doute, à défigurer la physionomie du grammairien. Dans les Femmes savantes de Molière, Vaugelas est nommé cinq fois comme l'idole de deux folles pédantes. MoHère a donné ainsi à beaucoup de gens une idée fausse d'un homme qui n'eut jamais en lui le moindre grain de pédantisme.

Descartes.

«8. René Descartes, né à la Haye, entre Tours et Poitiers, le 51 mars 1596, fils d'un gentilhomme ancien officier et conseiller au parlement de Rennes, fut élevé avec soin au collège des jésuites de La Flèche ; mais tout en

\ . Sur Thomas Corneille, voy. § 69. — Régnier-Desmarais (1632- 1715), secrétaire perpétuel de l'Académie française, auteur d'une Grammaire française (1705) que l'Académie approuva.

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rendant hommage aux talents et au dévouement de ses maîtres, il connut de bonne heure le vide profond de certaines connaissances et quitta le collège, « résolu à ne plus chercher d'autre science que celle qui se pourrait trouver en lui-même ou bien dans le grand livre du monde ». Mettant à part les choses de la foi, où il déclarait sa raison incompétente, il soumit à un examen nouveau et à un doute universel tout ce qui lui avait été inculqué ou enseigné dès son enfance.

Reçu licencié en droit, à dix-huit ans, à luniversité de Poitiers, il alla prendre du service en Hollande et plus tard en Allemagne. Il passa six années dans les camps à Bréda, à Francfort, à Dlm, à Prague. Le il novembre 1620, étant à Prague, il écrivit ces mots : « Aujourd'hui j'ai commencé à concevoir le fondement d'une découverte merveilleuse. » Sa méthode était trouvée ou du moins entrevue. « En toutes les neuf années suivantes, dit-il (de 1620 à 1629), je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur dans toutes les comédies qui s'y jouent. » Il visita la Hongrie, la Pologne, l'Allemagne entière, la Suisse, l'Italie. Enfin, las de « rouler », il s'alla fixer, en Hollande, à Amsterdam, cachant sa retraite et ses travaux à tous, sauf à de rares amis, et faisant sa devise de cette maxime : « Celui-là vécut bien qui bien se cacha » (Bene vixit qui bene laluU), Au bout de huit années il se décide enfin à laisser paraître quelque chose de ses découvertes ; il publie (en 1637) le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et cfœrcher la vérité dans les science^^ merveilleux opuscule où il a résumé dans un petit nombre de pages les principes de sa philosophie, et les applications qu'il voulait en faire à toutes les sciences, non seulement théoriques mais pratiques; comme l'indiquait le titre primitif de l'ouvrage {le Projet dune ncience

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universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut point de perfection) .

K Le public ignorait les recherches de Descartes et jusqu'à son nom ; mais les savants de l'Europe entière avaient déjà les yeux sur lui, comme attendant quelque chose de grand. Saumaise* écrivait de Leyde, le 16 février 1637 : « Le livre du sieur Descartes est achevé d'imprimer. . . Je ne vous dirai rien du personnage, parce que je m'imagine que vous en avez ouï parler. Il suit une autre philosophie que celle d'Aristote, principalement pour la physique. En la géométrie mênie il a toute une autre méthode de l'enseigner. ... Il se cache et ne se montre que fort rarement.... Il est catholique romain et des plus zélés..., paraît fort honnête honune et de bonne compagnie. Les savants d'ici le tiennent pour le nonpareil. »

Descartes vécut en Hollande, dans diverses villes, jusqu'en 1649, sauf le temps de trois voyages qu'il fit en France. La reine de Suède, Christine, le pressait de venir dans son royaume. Il résista longtemps, puis céda enfin, et s'embarqua pour Stockholm le l®*" septembre 1649. Cinq mois après il y mourut d'une pneumonie (le 1 1 février 1650). Il avait publié en 1641 les Méditations métaphysiques^; en 1644, les Principes de philosophie ; en 1649, le Traité des passions de lame. Ses autres ouvrages n'ont vu le jour qu'après sa mort.

Nous n'avons pas à étudier ici dans Descartes le philosophe, encore moins le savant mathématicien et physicien ; c'est surtout comme écrivain qu'il nous intéresse.

1. Claude de Saiimaise, né à Semur en 1588, mort en 1658 à Spa; célèbre érudit ; il occupa, à Lcyde^ la chaire de Juste Lipse et de Joseph Scaliger.

2. Écrites en latin par Descartes ; traduites plus tard en [i-ançuis, 9veç son approhntjon, par le duc de Luynes,

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Son influence dans ce domaine de la forme el du style ne fut pas moins grande que dans celui de la science et de la philosophie.

80. Jamais, avant Descartes, la philosophie n'avait parlé français. Ce fut une bien grave innovation que d'aborder ces hautes questions dans la langue vulgaire : c'était tirer la philosophie de l'ombre des écoles pour l'exposer aux gens du monde. Aussi Descartes hésitait d'abord. Mais, tout en ne cessant de dire que sa méthode peut n'être bonne que pour lui, qu'il se garde bien de l'imposer, môme de la proposer à qui que ce soit. Descartes, au fond du cœur, parle à tous, écrit pour tous ; et dans cet homme si froid, si prudent, si timoré, il y a une grande passion de répandre sa doctrine, et jusque parmi les ignorants. Parlant de son Discours, il dit dans une de ses lettres : « C'est un livré où j'ai voulu que les femmes mômes puissent entendre quelque chose ». Voilà pourquoi « il écrit en français, qui est la langue de son pays» plutôt qu'en latin, qui est celle de ses précepteurs ». Il croit que le bon sens suffit pour qu'on le comprenne, et il se flatte d'ailleurs que le bon sens est une qualité commune à tous les hommes. Maxime fort contestable et qu'ont désavouée plusieurs de ses disciples, comme Arnauld et Nicole, qui conviennent nettement (dans la Logique de Port-Royal) qu'il y a beaucoup d'esprits faux. Mais l'illusion contraire plaît à tous ceux qui préfèrent, comme Descartes, s'adresser à tous plutôt qu'à un public spécial. Ainsi saint François de Sales* avait fait pour la religion ce que Descartes fit pour la philosophie ; il avait écrit son Introduction à la vie dévote au profit de toutes les âmes ; il l'avait destinée aux séculiers comme auxreli-

\. Voy. lome I, page 251.

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gieux, aux femmes comme aux hommes ; aux ignorants comme aux théologiens ; et c'est pourquoi il l'avait écrite en français. La même pensée de prosélytisme, dissimulée d'ailleurs avec soin par la prudence de Descartes, fit que le Discours de la méthode ne parut pas en latin.

31. Descartes, presque étranger aux œuvres purement littéraires ou poétiques de son siècle, n'ayant peut-être lu en français que le seul Balzac, parce que Balzac trouva moyen de s'imposer à tous ; au reste, ignorant tout à fait Malherbe, Régnier, Théophile, Voiture et l'hôtel de Rambouillet', Corneille lui-même ; Descartes, nourri exclusivement des mathématiciens et des philosophes, a la phrase ordinairement périodique et toute latine; d'ailleurs savamment construite, et calquée sur la pensée ; celle-ci est rendue tout entière, par une période tout entière, subordonnée logiquement dans toutes ses parties secondaires autour de la phrase principale. Ce style est beau ; il est lumineux et clair, à condition que le lecteur possède une certaine éducation préalable, une culture préparatoire. Mais est-il entièrement conforme au génie de notre langue, et aussi convenable en français qu'en latin? On en peut douter. Le latin possède une déclinaison des noms, qui nous manque ; il a des conjugaisons plus riches et plus variées ; il a une abondance de relatifs, dont qui et que tout seuls doivent tenir lieu chez nous. Les relatifs sont les nœuds et les articulations de ces vastes périodes : plus leurs flexions sont nombreuses, plus la phrase est souple et coulante. Mais en français les relatifs sont sans flexions; et telle demi-page de Descartes renferme plus de trente qui ou que, non pas énumérés, mais enchevêtrés et subordonnés. Tel est

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