PASCAL
traversaient la vie dans une grande tristesse religieuse, plus respectable qu attrayante.
Les jansénistes ne voulaient pas cesser d'être catholiques. Ils se soumirent à la condamnation du pape, mais soutinrent que les cinq propositions n'étaient pas dans Jansénius. Antoine Arnauld, prêtre et docteur en Sorbonne, ayant défendu vivement cette distinction, fut déféré à la Faculté de théologie, qui l'exclut de son sein, à l'instigation des Jésuites.
35. Pascal, son ami, son disciple, prit immédiatement la défense d'Arnauld. Il écrivit la première Lettre provinciale, datée du 23 janvier 1656 : dix-sept autres suivirent; la dernière est datée du 24 mars 1657. Ces fameuses lettres sont ainsi nommées parce que les premières étaient censées écrites « par Louis de Montalte » (pseudonyme de Pascal) « à un provincial de ses amis » . Les dernières s'adressent « aux 1\. P. Jésuites ». Pascal dérobait son nom. Mais il fut bientôt deviné : « Cette manière d'écrire naturelle, naïve et forte en même temps, écrit Mme Perler, sa sœur, lui était propre et si particulière, qu'aussitôt qu'on vit paraître les Lettres au provincial, on vit bien qu'elles étaient de lui, quelque soin qu'il- eût toujours pris de le cacher même à ses proches. »
Dans les trois premières lettres Pascal se borne à défendre Arnauld ; mais dès la quatrième, il prend l'offensive, et attaque ses ennemis, d'abord les casuistes, et leur morale relâchée; bientôt plus ouvertement les Jésuites. Jusque-là la polémique théologique, écrite en latin, ne s'adressait qu'aux théologiens; Pascal fut le premier qui appela les gens du monde à entendre discuter les matières religieuses, comme Descartes, vingt ans plus tôt, les avait conviés à s'intéresser aux recherclies philosophiques. Le succès fut immense; ainsi encouragé,
42 XVII* SlÈCLi:. — DEUXIÈME PERIODE.
Pascal apporta un soin de plus en plus délicat à parfaire la forme de cette sorte de pamphlet périodique ; il y fit preuve des qualités de style les plus rares : il y unit la logique à l'agrément, l'énergie à la souplesse; il y fut tour à tour véhément, plaisant, indigné, dédaigneux. Voltaire a dit : « Toutes les sortes d'éloquence sont renfermées dans ce livre. » La prose française n'avait pas encore donné un ouvrage aussi achevé. Il n'avait eu de modèle dans aucune littérature ; et Boileau lui-même, qui mettait les anciens fort au-dessus des modernes, convenait que les Grecs et les Romains n'ont rien écrit qui ressemble aux Provinciales,
C'est au lendemain des Provinciales que Pascal conçut le dessein d'écrire une apologie de la religion chrétienne. Cet ouvrage inachevé est devenu les Pensées. Au xvii« siècle et encore au xviii®, Pascal fut surtout l'auteur des Provinciales. Au xix** il est surtout l'auteur des Pensées, ce qui est justice. Un pamphlet, si admirable qu'il soit, vieillit toujours un peu, avec l'apaisement des disputes dont il était l'écho ou le boute-feu. Mais les choses dont Pascal nous parle dans les Pensées ne vieiUissent jamais; c'est le mystère qui enveloppe notre origine et notre destinée; c'est le contraste effrayant de la grandeur de l'homme avec son infirmité.
On sait comment s'est formé le livre que nous nommons improprement les Pensées de Pascal. Lorsque Pascal mourut, à trente-neuf ans*, après de longues années de souffrances patiemment endurées, on recueillit un grand nombre de notes éparses, écrites confusément dans les intervalles que la maladie du corps avait laissés libres à
1 . Né à Clermont-Ferrand le 19 juin 1623, Pascal mourut à Paris le 19 août 1662.