BOILEAU
le juge le plus intelligent et le témoin le plus éclairé des œuvres littéraires de son temps, il semble à propos de commencer par lui l'étude d une époque où tant d'illustres écrivains ont reconnu chez lui la supériorité du goût.
49f. Nicolas Boileau a presque toujours été loué d*une façon outrée, ou dénigré fort injustement. Cet esprit tempéré, cet écrivain sage, ce génie moyen n'a pas obtenu d'être jugé avec modération. Rien n'est pourtant moins complexe, rien n'est plus net et mieux défini que son œuvre et son rôle dans notre histoire littéraire.
Nicolas Boileau, né à Paris en 1636, « dans la poudre du greffe », après une enfance triste et maladive, parvint à l'âge d'homme et sentit s'éveiller son goût littéraire et poétique à une époque où la France, après avoir eu déjà beaucoup de bons écrivains, comptait encore très peu de bons esprits capables de les apprécier.
La vocation spéciale de Boileau fut d'apprendre à son siècle à distinguer l'excellent du médiocre ou du mauvais en littérature, et surtout en poésie. Le goût public était encore flottant. Les grands prodiguaient les pensions à des talents misérables. On raffolait du burlesque et des précieuses, Saint-Amant et Scarron, Mlle de Scudéry et La Calprenède étaient réputés de grands poètes et des écrivains de génie. Corneille était admiré, mais peut-être pour ses défauts plus que pour ses vraies beautés.
Détrôner les fausses idoles, apprendre au public à distinguer Molière de Scarron, Racine de Pradon, La Fontaine de Saint-Amant, telle fut l'entreprise et telle fut l'œuvre de Boileau dans ses satires littéraires, si âpres et si mordantes, bien supérieures aux satires morales, où il se borne souvent à traiter, dans une versification
56 XTII*" SIÈCLE. — TROlSIÈ^ie PËRIODE.
châtiée, mais froide, des lieux communs de philosophie*. Il faut peut-être excepter celle de la Noblesse, si hardie pour répoque où elle fut écrite. Mais la satire A mon esprit n'est-elle pas plus courageuse encore ? Il y attaque tous les mauvais poètes admirés de son temps, il les harcèle, il les poursuit avec une verve intarissable. Or il n'avait alors que trente ans ; il était isolé, sans protecteurs à la cour ni à la ville, et ses adversaires tenaient FÀcadémie, les dignités, les pensions, les bénéfices. Cette croisade Httéraire n'était ni sans danger ni sans mérite.
Les Épîtres nous montrent Boileau plus mûr, déjà en réputation, tout près d'atteindre à la gloire et d'être à son tour une puissance. Le fond en est varié ; il loue le roi avec adresse et sincérité ; il chante le passage du l^hin ; mais il sait vanter aussi la paix à un monarque épris de conquêtes. Il imite Horace en dissertant agréablement sur nos vices, nos travers, nos ridicules. Il console noblement Racine maltraité au théâtre par une cabale ennemie. Il fait sa propre apologie et celle de ses satires, en réponse à ses détracteurs. Dans le même temps il écrivait le Lutrin, poème héroï-comique, où son rare talent de versificateur s'est déployé avec le plus d'éclat. Mais ce joli jeu d'esprit sur un fond si futile n'est-il pas un peu trop prolongé ? N'est-ce pas réduire la poésie à un artifice de style que de la restreindre à prêter à force d'adresse, de l'agrément et du piquant à des choses insignifiantes? La parodie reste un genre inférieur, même entre les mains de Boileau. Une critique malveillante a pu seule allée ter de placer le Lutrin au-dessus de V Art poétique^.
1. Douze Satires, I à IX, 1660-1667; X, 1693; XI, 1698; XII, 1705.
2. Douze ÉpUres, les neuf premièi'es entre 1667 et 1677; les autres en 1695. he Lutrin (1674), achevé en 1683.