MOLIÈRE. C
complètes et très fortes. Il étudia la philosophie avec Gassendi, qui le prévint contre Descartes; puis le droit à Orléans, où il prit ses licences. A vingt-trois ans, la vocation du théâtre l'entraîna dans une troupe d'acteurs de mérite, dont il devint bientôt le chef, et avec lesquels il joua sans succès à Paris et plus heureusement en province pendant douze années. En se faisant comédien, il quitta son nom de famille (Poquelin) et prit le pseudonyme de Molière.
Déjà il joignait le métier d'auteur à celui d'acteur et de directeur de troupe. Outre plusieurs petites farces, en partie conservées, en partie perdues, il composa et fit jouer à Lyon r Étourdi, pièce imitée de l'italien ; mais son imitation, faite de verve, écrite dans un style étincelant de gaieté, de fraîcheur et de poésie, a la valeur d'un original ; à Béziers, le Dépit amoureux, trop long et trop romanesque à notre goût moderne, mais exquis dans certaines parties, qu'on a rapprochées facilement pour en faire une courte comédie de mœurs; sous cette forme il plaît encore vivement au théâtre.
59. Enfin Molière et sa troupe rentrent à Paris en 1658. Fort de la protection royale, il y entame aussitôt une campagne très hardie contre les vices, les travers, les ridicules et les préjugés de son temps. Il y recueille des applaudissements nombreux, et des haines plus nombreuses encore. Ses plus célèbres pièces sont les Précieuses ridicules, satire du style et des sentiments romanesques, mis à la mode par les héritiers affadis de l'Hôtel de Rambouillet; l'École des maris et l'École des femmes; les premières de ces innombrables Écoles qu'on a vues au théâtre depuis deux cents ans. L École des maris, imitée des Adelphes de Térence, où se trouve étalé de la même façon le contraste piquant de deux éducations différentes, données par deux pères d'humeur opposée, l'un commode
et indulgent, l'autre sévère et dur; V École des femmes, pièce entièrement originale et qui valut à Molière un grand triomphe et les plus vives attaques : le futur auteur des Femmes savantes avait voulu montrer dans cette comédie que l'ignorance n'est pas une garantie de la vertu; il répondit aux censeurs qui déchiraient son œuvre, en écrivant la Critique de VÉcole des femmes, où il explique la façon dont il a compris le genre de la comédie. « Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. » Dans YImpromptu de Versailles, il écrira : « L'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle. » Tartuffe, satire violente de l'hypocrisie, dont la peinture parut longtemps dangereuse, même à la plus vraie dévotion ; ce qui fit suspendre quatre ans et demi les représentations publiques de cette pièce ; Don Juan, dernière mise en œuvre à demi comique, à demi terrible, d'une vieille légende espagnole; le Misanthrope, la plus achevée de ses pièces, moins une comédie qu'un tableau, sans action, d'un salon mondain, et des vices ou des passions ou des travers qui s'y rencontrent; Amphitryon, imité de Plante ; Georges Dandin, satire amère des unions disproportionnées, nouées par la vanité; l'Avare, éclatante peinture d'un vice suffisant pour détruire seul une famille, en relâcher tous les liens. Quelques scènes sont imitées de YAulularia (la Marmite) de Plante ; c'est en rapprochant les deux œuvres qu'on se rend le mieux compte que rien de ce qui a précédé Molière ne peut se comparer avec lui ; on serait tenté de dire que Molière ne doit rien, même lorsqu'il emprunte, tant ses imitations reçoivent de son génie une valeur nouvelle et originale. Rappelons encore le Bourgeois gentilhomme, dont le titre seul dit assez la portée comique; les Fourberies de Scapin, trop dédaignées par Boileau ; comme dans V Étourdi, Molière y met