MOLIÈRE
en scène, avec une. verve et une gaieté intarissables, les hauts méfaits d'un valet de comédie; enfin les Femmes savantes, nouvelle et vive attaque contre le pédantisme féminin; et le Malade imaginaire f dernière pièce du fécond auteur. Il tomba mourant sur la scène en jouant le rôle du malade.
«o. Ce n'est pas sans étonnement que Ton s'aperçoit que Molière fut moins admiré de ses contemporains qu'il ne l'est aujourd'hui de nous. 11 eut beaucoup de partisans, mais qui ne le plaçaient pas aussi haut que nous faisons. La Gazette ne nomme pas Molière une seule fois dans ces interminables comptes rendus des fêtes de cour dont Molière était Fâme. Souvent on paraissait louer en lui l'acteur comique plutôt que l'auteur : cette méprise est fréquente; on faisait honneur à son jeu, non à son génie, du succès de ses pièces. Le public illettré et la cour, surtout le roi, lui étaient assez favorables; mais les gens de lettres, les gens du monde, les académiciens, et les salons où ils trônaient, n*admiraient Molière qu'avec toutes sortes de réserves. Boileau même finit par dire dans Y Art poétique que Molière, s'il eût été moins bouffon.
Peut-être de son art eût remporté le prix.
Maigre éloge. Qui donc aura ce prix, si on le refuse à Molière?
On lui reprochait surtout sa scurrilite\ comme disait l'honnête Chapelain; en français, ses bouifonneries. Cependant les boufTonneries qui sont dans telle farce, comme Monsieur de Pourceaugnac (outre qu'on pourrait les défendre et les admirer), ne diminuent en rien la valeur d'une pièce sérieuse comme le Misanthrope, Mais accordons que l'exagération, la caricature, la charge, le grossissement est chez Molière un procédé constant, volontaire.
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étudié, qui se glisse jusque dans les grandes pièces, abonde dans V Avare n'est point rare dans Tartuffe, et se trouverait jusque dans le Misanthrope, Certains esprits délicats, peu ouverts au sentiment du comique et du ridicule, ont absolument blâmé cet emploi de l'exagération. Le scrupuleux Térence a charmé par sa discrétion les lettrés du xvii*' siècle beaucoup plus qu'il n'avait charmé les Romains. Les mêmes motifs faisaient qu'Aristophane déplut à tant d'esprits du même temps. Qui ne sent cependant que le ridicule, même grossi, même énorme, est une force dont la comédie ne peut tout à fait se passer? Refuser absolument au poète l'emploi de ce qu'on a nommé le gros comique, c'est peut-être tuer le comique même, ou tout au moins l'affaiblir, le glacer. Une certaine exagération est nécessaire à la scène; peindre le réel n'est pas le seul but, il faut encore faire sentir aux spectateurs cette réalité. Or, c'est en grossissant un trait qu'on le rend sensible.
«1. Tout en s'amusant des comédies, le xvu*» siècle conservait une prévention défavorable à ce genre, et quand on se piquait de bel esprit, on affectait de mettre la tragédie au-dessus de tout. De \\ cette injustice des contemporains, qui se faisaient un grief contre Molière du rire même qu'il excitait chez eux. Un pamphlet de Tépoque accuse sérieus«»ent cet auteur comique de nuire à la tragédie :
Aux ffirces pour jamais le théâtre est réduit... Ces chefs-d'œuvre de l'art, ces grandes tragédies, Par ce bouffon célèbre en vont être bannies.
Tant de partialité irritait Molière jusqu'à le rendre hii même injuste envers le tragique. « Il est bien plus aisé, disait-il (dans la Critique de r École des femmes), de
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se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les' destins et dire des injures aux dieux, que d*entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. » En cela Molière s'abusait un peu : ni Tun ni l'autre n'est aisé.
\. D'autres censures portaient sur le style de Molière, que des écrivains, des critiques considérables ont jugé avec une incroyable sévérité. La Bruyère dit : « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme et d'écrire purement. > Fénelon dit : « En pensant bien il parle souvent mal. 11 se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots avec la plus élégante simplicité ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. » Vauvenargues: « On trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. » Ces jugements étonnent; on a voulu les atténuer en prétendant que La Bruyère, Fénelon, Vauvenargues, avaient seulement voulu blâmer dans Molière quelques négligences ou bien le patois qu'il fait parler à ses paysans. Mais leurs critiques vont beaucoup plus loin. C'est bien le style entier de Molière qui leur déplaît, avec ce qu'il a de trop riche, d'un peu luxuriant, de poétique et d'imagé ; cette langue richement étoffée fait quelques plis par son épaisseur même, et choque ainsi des écrivains doués d'un goût pur, correct, mais un peu sec parfois dans son amour de la précision. Peut-être nous-mêmes tombons-nous dans un autre excès par notre goût trop vif pour un langage éclatant, pittoresque, original, une poésie riche de figures et de métaphores. C'est ainsi qu'on est disposé aujourd'hui à regarder VÉtourdi
comme une des pièces de Molière les plus précieuses par le style. Mais Voltaire qui, après tout, savait le français, en a jugé tout autrement : « Le style de cette pièce est faible et négligé, et surtout il y a beaucoup de fautes contre la langue. » Et il ajoute, en parlant de Tœuvre entière de Molière : « Non seulement il se trouve dans les ouvrages de cet admirable auteur des vices de construction, mais aussi plusieurs mots impropres et surannés. Trois des plus grands auteurs du siècle de Louis XIV, Molière, La Fontaine et Corneille, ne doivent être lus qu'avec précaution par rapport au langage. » Jugement inacceptable en ce qui concerne Corneille et La Fontaine, dont la langue est irréprochable. Mais quoi qu'aient pu dire d'aveugles admirateurs, une partie de cette réserve est fondée pour ce qui touche Molière. II reste vrai qu'il y a dans Molière des parties négligées, des longueurs, des redites, des obscurités, non imputable à la pensée, mais au tour des phrases, à la syntaxe quelquefois un peu contournée. Qu'on songe que cette œuvre inmiense s'est faite en quinze ans, dans le triple labeur d'une vie surchargée où le même homme devait suffire à trois fonctions accablantes : celle d'auteur, celle d'acteur et celle de directeur de théâtre.
63. Ce qui fait l'originalité puissante et l'étonnante supériorité de la comédie de Molière, c'est qu'il a su y peindre à la fois les hommes de son temps avec des traits fort particuliers et fort ressemblants, et l'homme de tous les temps, avec les traits les plus généraux, empreints de cette large et universelle vérité qui élève une figure à la haute valeur d'un type. Par là il est digne de toute admiration. Mais il ne faut pas que cette admiration s'égare, et qu'elle finisse par nuire (comme il arrive aujourd'hui) à la pleine intelligence de l'œuvre et de