‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 28 sur 106 · RACINE · texte numérisé non relu

RACINE

l'homme. Des fanatiques de Molière ont \oulu voir en lui un génie universel. En est-il de tels? Pour eux il n'est plus seulement toute la comédie, mais toute la pensée humaine, toute philosophie, toute doctrine. Cette exagération fait qu'on prête à Molière des intentions philosophiques ou tragiques auxquelles il n*a jamais pensé.

Racine.

64. Jean Racine*, né d'une famille de bourgeois anoblis, à la Ferté-Milon, fut élevé avec soin au collège de Beauvais, puis aux écoles de Port-Royal, où il apprit le grec, qu'il a su et aimé mieux que la plupart de nos poètes. Il rima de bonne heure, mais assez faiblement. Ses pièces sur le mariage du roi (1660), sur la convalescence du roi (1663), lui valurent une pension et un commencement de réputation. Mais il cherchait encore sa voie ; l'amitié précieuse de Boileau contribua beaucoup à la lui révéler. Il fit jouer en 1664 sa première tragédie, la Thébaïde, imitée d'Euripide, de Sénèque et de Rotrou, mais surtout de Corneille, dont il suit les procédés dramatiques, sans trouver les mêmes beautés. Alexandre le Grand (1665) subit encore l'influence cornélienne, quoique Corneille ait, dit-on, jugé sévèrement cette pièce et voulu détourner l'auteur d'écrire des tragédies. Ses vieux maîtres de Port-Royal, par de tout autres motifs, travaillaient alors au même dessein. Racine leur répondit par deux lettres qui sont deux pamphlets achevés, égaux

i. Jean Racine, né à la Ferté-Milon (1639), mort à Paris (1699). Tragédies: La Théhaide^ ou les Frères ennemis |(1664), Alexandre (1665), Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673), Iphigénie (1674), Phèdre (1677), Esther (1689), Athalie (1691). En 1668, les Plaideurs, comédie. Histoire de Port-Boyal. Lettres à Boileau, à son fils aîné (Jean- Baptiste), à divers. En 1677, il avait été nommé avec Boileau historiographe du roi.

aux Provinciales, dont ils semblent la revanche ; mais ils font plus d'honneur à son esprit qu*à son cœur. 11 se remit au théâtre avec ardeur. Andromaque (i667) ouvre une série de chefs-d'œuvre qui comptera sept tragédies, à peu prés parfaites, en Tespace de dix ans. Andromaque doit quelques traits à Homère» à Euripide, à Sénèquè, à Virgile, et même à Corneille, car Pertharite offre presque la même donnée. Mais ce qui n*est qu*au seul Racine, c'est le charme dont il a revêtu cette figure de la veuve fidèle d'Hector; c'est la jalousie d*Hermione peinte avec une force et une vérité admirables. Les Plaideurs (i668), qui doivent quelques scènes aux Guêpes d* Aristophane, sont une amusante satire des travers des juges, des avocats et des plaideurs. Ce n*est pas une comédie profonde, mais une bouffonnerie délicate et amusante, relevée par une langue parfaite. Brilannicus (1669) ramena Racine à la tragédie, qu*il ne quitta plus. Là, s'inspirant de Tacite, il a tracé des caractères politiques et restitué une page de l'histoire romaine avec une profondeur que Corneille lui-même, si admiré dans ce genre, n*a pas surpassée. Bérénice (i670), pièce vide d*action, mais non d'intérêt, est plutôt une élégie dialoguée qu'une tragédie. Seul Racine, par le charme du style et la délicatesse infinie des sentiments, pouvait réussir à tirer d'un fonds si mince une œuvre durable. Corneille vieilli eut le tort d'accepter à la même époque de traiter le même sujet, et se trouva, sans le savoir, en concurrence avec son jeune rival ; Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, avait imaginé cette sorte de concours, où les conditions n étaient guère égales. Elle mourut (i670) avant Tachèvement des deux pièces. Dans Bajazet, Racine met en scène une aventure toute récente dont Constantinople avait été le théâtre ; il s'en excuse en disant que la distance dans l'espace, jointe à la différence des mœurs.

Page 1