RACINE
compense la proximité dans le temps. Ses contemporains affectèrent de lui reprocher bruyamment que ses Turcs n'étaient pas de \rais Turcs, comme s'il eut été possible, en leur montrant de vrais Turcs, d'attacher et d'intéresser des spectateurs français en 1672 ! Mais nous reviendrons sur ces reproches tant répétés contre Racine.
6S. Mithridate le ramène à l'antiquité, aux sources grecques, où il puisa toujours avec bonheur. La douce figure de Monime, fiancée contre son gré au terrible roi de Pont, est une des créations les plus exquises de Racine, pourtant si riche en héroïnes touchantes ; parmi les caractères qu'il a pris chez les Grecs, Monime est le plus vraiment grec'. Iphigénie (1674) et Phèdre (1677) sont tirées d'Euripide, comme Andromague ; et les sujets qu'il comptait traiter plus tard étaient tous grecs (Iphigénie en TauridCy Alceste, Œdipe), La jalousie de ses ennemis croissait avec ses succès ; ils opposèrent à son Iphigénie une autre Iphigénie de Leclerc et Coras ; à sa Phèdre, une Phèdre de Pradon ; et une cabale habilement montée réussit pendant quelques jours à faire croire que Racine avait échoué, et que Pradon triomphait. Jamais cependant le génie de Racine n'avait rien produit d'aussi grand que cette pièce : le caractère de Phèdre, troublée par la passion, torturée par le remords, entraînée jusqu'au crime par une fureur que sa raison et sa volonté désavouent, est la plus parfaite et la plus vivante figure que le poète ait tracée. Découragé par d'injustes critiques, touché d'ailleurs de scrupules religieux. Racine, qui venait de se réconcilier avec ses amis de Port-Royal, renonça au théâtre après Phèdre (1677) ; il se maria et fut nommé par Louis XIV historiographe avec Boileau. Mais il n'était pas historien, et dans ses nouvelles fonctions il produisit peu de chose. Heureusement l'influence
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de Mme de Maintenon devait le ramener encore à la tragédie, sinon au théâtre. Il composa pour la maison de Saint-Cyr, que dirigeait cette illustre femme, deux pièces sacrées, Esther (1689), qui y fut Jouée plusieurs fois devant la cour avec un immense retentissement, eiÂthalie (169i), qui n'obtint pas la même fortune, et qui la méritait davantage. Esther n a d'autre valeur que lenchantement du style et Tadmirable poésie des chœurs Athalie joint aux mêmes beautés l'avantage d une composition plus vigoureuse, d'un intérêt pressant; d'une grande force dans les caractères, et d'une vérité historique assez frappante dans le langage et les sentiments prêtés au différents personnages.
Tant de chefs-d'œuvre et le respectueux dévouement de Racine pour le roi n'empêchèrent pas que le poète, après avoir plu longtemps, devait mourir à demi disgracié. On a nié cette disgrâce, qui en effet ne fut pas éclatante ; quelques semaines avant sa mort Racine se préparait à partir pour Marly, avec le roi. Mais il n'est pas moins certain que Louis XIV ne le voyait plus des mêmes yeux ; une lettre de Racine à Mme de Maintenon met la chose hors de doute. Ses attaches jansénistes avaient fini par déplaire. Le chagrin dut hâter sa fin (1699).
k Le rang que tient Racine dans notre littérature est très élevé. Nous ne perdrons pas le temps à chercher s'il est supérieur ou non à Corneille. Tous deux sont très grands. Racine a placé moins haut son idéal tragique ; mais il n'est resté presque jamais au-dessous.
Dans la première préface de Britannicus, Racine luimême a semblé vouloir comparer son système dramatique avec celui de Corneille ; à cette époque, il était jeune, hautain, un peu gâté par ses premiers succès, un peu aigri par l'injustice des reproches que lui adressaient