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quelques partisans aveugles de Corneille ; il eut le grave tort d'oublier qu un jeune homme heureux et triomphant devait beaucoup supporter de la part d'un vieillard qu'il avait brusquement supplanté dans la faveur du public. Il écrivit une page qui est une satire amôre du théâtre de son rival, et surtout de ses dernières œuvres. Mais dans cette même page il traçait en quelques lignes le portrait de la tragédie telle qu'il la concevait, « uije action simple, chargée de peu de matière », qui jamais ne s'écarte a du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire », mais qui s'avance « par degrés vers sa fm, soutenue seulement par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages ». Dans Corneille, en effet, ce sont les incidents extérieurs qui mettent en jeu le caractère des personnages ; dans Racine, le plus souvent, les incidents, réduits d'ailleurs au moindre nombre, naissent du jeu des caractères et sont amenés par les passions des hommes. Nulle tragédie n'est plus entièrement psychologique; elle se passe toute dans l'âme humaine, voilà pourquoi elle a si peu besoin de décor, et se plie si aisément au joug des trois unités, n'étant guère que le dénouement d'une crise déjà commencée avant que le drame commence.
«*. Puisque drame veut dire action, il est permis de préférer un système dramatique où l'action extérieure, le mouvement, le spectacle enfin obtient une place moins restreinte. Mais on ne saurait trop admirer le poète qui a su obtenir des effets si puissants par des moyens si modérés. Surtout on ne saurait trop louer la perfection unie et soutenue du style de Racine. Son vocabulaire est celui dont se servent communément les écrivains de son temps; seulement il s'en sert mieux que la plupart d'entre eux. Toutefois il n'use pas, comme certains puristes, de ce
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procédé d élimination par lequel s*est constitué en français ce qu'on a nommé le style noble, au prix de Fabandon de la moitié des mots. Dans ses Remarques sur r Odyssée, il traite « ces délicatesses de véritables faiblesses » . Il n'offre point de néologismes, mais il abonde en latinismes ; tantôt parce qu'il emploie des mois, d'ailleurs usités partout, dans un sens plus voisin de leur étymologie latine ; tantôt parce qu'il use des tournures latines, qu'il assouplit habilement aux lois de la syntaxe française. C'est peut-être là le trait le plus saillant du style racinien ; il excelle dans l'art de relever les mots les plus ordinaires par la façon brillante et précise dont il les encadre; avec des termes communs il se crée une langue neuve et personnelle, par des tours,, des rapprochements, des emplois qui ne sont qu'à lui.
Un reproche adressé souvent à Hacine, mais auquel Corneille lui-même n'échapperait pas tout à fait, c'est d'avoir souvent tracé, sous des noms grecs, romains ou turcs, des héros trop semblables aux gentilshommes français du temps et du monde où vivait l'auteur. Ce reproche est fondé en fait; mais a-t-il toute la portée qu'on y attache?
On remarquera que tous nos poètes dramatiques sans exception, les grands et les moindres, se sont toujours flattés que leurs pièces reproduisaient avec fidélité les mœurs du lieu et du temps où ils en plaçaient l'action. « J'aurais fait un crime de théâtre, dit Corneille dans l'examen d'Horace, si j'avais habillé un Romain à la française. » Et Racine, dans toutes les préfaces de ses tragédies, s'attache moins à prouver qu'il est bon poète, qu'à se justifier comme historien véridique. Ses adversaires ne cessaient de l'attaquer sur ce point, où ils le sentaient sensible ; et ils allaient répétant avec Saint-Évremond que Corneille seul avait le « bon goût », c'est-à-dire le sentiment juste de l'antiquiléiou avecSegrais: «Il n'y a que
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dans Corneille que le Romain parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, et rEspagnol comme un Espagnol. »
En réalité, est-il exact que Corneille soit si supérieur à Racine pour la vérité historique? et d'ailleurs ce mérite a-t-il toute la valeur qu'y attachait la critique au xvii« siècle, avec d'autant plus d'emportement, semble-t-il, qu'on discernait alors beaucoup moins nettement que nous ne faisons aujourd'hui, les divergences de mœurs et d'idées qui séparent les lieux, les races, les siècles différents? Frappés de ces contrastes et de ces oppositions, nous commençons aujourd'hui à mieux comprendre qu'il n'est pas possible de les exprimer dans leur vérité absolue. Tout poète, et même le plus grand, s'inspire de son époque et fait bien; car les seuls hommes qu'on puisse bien connaître sont ceux parmi lesquels on vit. Une pièce dont la scène et l'action seraient placées dans le passé, et qui serait strictement vraie, semblerait moins une œuvre dramatique, qu'une restitution archéologique, c'est-à-dire froide et morte, sans nul intérêt théâtral. Ce qu'on appelle couleur locale doit être au théâtre une chose presque négative ; le poète doit s'abstenir de choquer brusquement ce que l'histoire nous transmet des mœurs et des idées du passé. Quant à mettre sous nos yeux un personnage qui serait un vrai Grec, un vrai Romain, il n'y faut pas songer ; cette sorte de résurrection serait incompréhensible au public; il n'y aurait dans chaque génération qu'un petit nombre de spectateurs capables d'en apprécier le mérite, après des études et une préparation spéciales. L'objet du théâtre est de peindre l'homme éternel, incarné dans un type particulier ; non de faire revivre, à grand effort d'érudition, des civilisations éteintes. Racine, après Corneille, mais autrement, a excellé dans celte entreprise. Tout au
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plus lui peut-on reprocher d'avoir un petit nombre de fois heurté trop directement ce que nous connaissons des mœurs de l'antiquité ; par exemple lorsqu'il suppose que Junie, après la mort de son fiancé firitannicus, va ensevelir sa douleur dans un cloître de vestales. C'est là un véritable anachronisme.
Nous ne reprocherons donc pas à Racine d'avoir poli, raffiné, chnstianisé ses personnages, et peint sous des noms antiques des hommes et des fenunes de son temps. Mais il importe d'observer qu'en même temps que les mœurs, les caractères, le langage, subissaient cette transformation, le fond des événements, la fablcj demeurait la même, et cette fable, tirée de vieilles légendes barbares, est barbare elle-même et affreusement sanguinaire. Deux frères s'égorgent l'un l'autre aux yeux de leur mère ; un fils, Or es te, tue sa mère pour venger son père assassiné; Agamemnon sacrifie sa fille pour faire tourner le vent; Phèdre accuse et fait périr son beau-fils innocent. Quel contraste entre ces crimes et le langage exquis, les sentiments raffinés, les nuances de caractères infiniment délicates que nous offrent les personnages, auteurs ou victimes de ces atrocités I Là est peut-être le vice irrémédiable de notre tragédie classique. Mais convient-il de l'imputer au seul Racine?
Thomas C!omeille et Quinault.
09. Après les quatre grands poètes dont nous venons de parler, est-il permis de faire une petite place à deux versificateurs au moins estimables : Quinault et Thomas Corneille * ? (( Ce cadet, dit Voltaire, n'avait pas la force et la pro-
1. Thomas Corneille, né le 20 août 1625 à Rouen, mort au Andelys le 8 décembre 1709.