THOMAS CORNEILLE
fondeur du génie de l'aîné... c'était d'ailleurs un homme d'un très grand mérite et d'une vaste littérature ; et si vous exceptez Racine, auquel il ne faut comparer personne, il était le seul de son temps qui fût digne d'être le premier au-dessous de son frère. » Jugement un peu complaisant, mais en somme à peu près équitable. 11 faut accorder à Thomas Corneille que ce n'est pas un petit mérite d'avoir pu, étant le frère de Pierre, courir la même carrière non seulement sans ridicule, mais même avec quelque succès.
Moins âgé de vingt ans que son aîné, il débuta au théâtre lorsque Pierre Corneille avait déjà donné tous ses plus beaux ouvrages, en 1647, et ne cessa pas de produire jusqu'à un âge avancé. Il a laissé dix-sept tragédies et quinze comédies, pour la plupart empruntées à l'inépuisable fonds de la littérature espagnole, dont il imitait assez habilement l'intrigue compliquée et les inventions romanesques. Sa tragédie de Timocrate, jouée en 1656, pendant la retraite et le silence de son aîné, obtint l'un des plus grands succès dramatique du siècle, et fut jouée près de cent fois de suite, ce qui semblait alors inouï, autant qu'il est devenu banal de nos jours. Une traduction ou paraphrase en vers du Don Juan de Molière, faite par Thomas Corneille après la mort de l'auteur, fut longtemps préférée au texte original et demeura au répertoire jusqu'à nos jours. Ariane, représentée en 1672, et le Comte d'Essex, joué en 1678, sont, parmi ses tragédies, les seules qu'on lise encore; l'une et l'autre assez pathétiques; mais d'ailleurs faiblement écrites, comme tout le théâtre de Thomas Corneille ; on ne comprend pas que Voltaire ait pu dire « qu'il parlait sa langue avec plus de pureté que son aîné ». Les prétendus solécismes de Pierre Corneille, si aigrement relevés dans le Commentaire deVoltaire, sont tout simplement des tournures parfaitement usitées de son temps, mais qui sem-
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blaient surannées au xviii* siècle. Que peut-on demander aux plus grands écrivains, sinon de bien parler la langue de leur siècle, et comment exiger d eux qu'ils devinent celle des siècles suivants, qui n est pas toujours meilleure?
Rien n'honore plus Thomas Corneille que la tendre amitié qui lunit toujours à son glorieux frère ; tous deux avaient épousé les deux sœurs, et les deux ménages vivaient côte à côte dans une étroite union. Après la mort de Pierre, Thomas demeura le gardien vigilant de cette grande renommée. Il fut le successeur de son frère à l'Académie française, et Racine, qui l'y recevait, sut réparer généreusement les légers torts qu'il avait eus jadis envers son illustre rival, par le magnifique éloge qu'il décerna à ses œuvres devant l'Académie rassemblée (1685).
Thomas Corneille, lorsque l'âge tarit sa veine féconde, resta un érudit laborieux, un utile compilateur. 11 a donné de bonnes Obsei'vations sur les Remarques de M. de Vaugelas (1687), un Dictionnaire des arts et des sciences et un Dictionnaire géographique et historique (1708), ouvrages bien dépassés depuis lors, mais neufs en ce temps et qui rendirent de grands services. Il eut l'un des premiers en France, et il transmit à son neveu Fontenelle ce talent rare alors, aujourd'hui si commun, de vulgariser la science et de la rendre accessible aux ignorants mêmes.
»o. Entre les « victimes » de Roileau, la plus intéressante est peut-être Philippe Quinault*, poète vraiment fort estimable, quoique auteur dramatique assez faible. Boileau lui-même convint dans la préface de ses œuvres, écrite en 1701, qu'il avait été trop sévère pour Quinault :
\ . Philippe Quinault, né à Paris en 1635, mort en 1688 ; il était fils d'un boulanger; il a écrit trente pièces de tïiéâtre, dont quatorze livrets d'opéras.