‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 34 sur 106 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

été prononcés à la cour, devant le roi, ne furent pas publiés de son vivant. Ses manuscrits, lorsqu'il mourut, en renfermaient près de deux cents, plus ou moins complets, plus ou moins rédigés : car Bossuet n'écrivait pas pour apprendre par cœur et réciter ensuite, mais seulement pour fixer sa pensée, soutenir et châtier sa parole, selon le précepte des grands maîtres, pratiqué par Démos thène et par Gicéron, qui a dit : a La plume (stylm) est le meilleur maître pour apprendre à bien dire. » Mais à Meaux, Bossuet, devenu évéque et tout à fait maître de sa parole, n'écrivit plus rien, ou se servit de ses anciens brouillons en les remaniant pour son usage personnel, sans aucune intention de les publier. Aussi les manuscrits des sermons sont-ils dans un état matériel qui impose une tâche particuUèrement délicate à ceux qui ont entrepris de les éditer et d'en restituer le texte, mal arrêté surchargé de renvois, de ratures, de transpositions.

Les sermons de Bossuet, très admirés de ses contemporains, le sont plus encore aujourd'hui par nous. Au xvn** siècle on leur préférait généralement les sermons de Bourdaloue, écrits, il est vrai, dans une langue si forte et composés avec une logique si vigoureuse. Toutefois nous pensons qu'aucun prédicateur ne peut être mis audessus de Bossuet. D'abord en fondant le sermon sur la connaissance approfondie et sur l'explication détaillée du dogme, il semble avoir conçu le genre de la façon la plus édifiante au point de vue chrétien et la plus juste au point de vue littéraire. Sa langue est admirable de simplicité, d'énergie et de couleur; sa connaissance de l'Écriture sainte est merveilleuse, et les rapprochements féconds qu'il tire de l'Histoire sacrée nourrissent son éloquence d'une foule d'images neuves, de traits hardis, de figures à la fois véhémentes et naturelles. L'accent est élevé, la morale est pratique et familière.

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99. En même temps qu'il prononçait ses sermons et de nombreux panégi^riques des samts^ Bossuet, qui aTait déjà fait loraison funèbre de plusieurs particuliers, fut invité à prononcer celle de la reine d'Angleterre» tante de [jOuis XIV; et peu de mois après, celle de lafUlede cette reine» Henriette d* Angleterre, duchesse d*Orléans, morte à vingt-six ans. Dans ce genre difiBcile, on sait jusqu'où il futexceUent; les convenances lui imposaient de décerner aux illustres morts des éloges qu'ils n'avaient pas toujours entièrement mérités, ou tout au moins de taire les parties fâcheuses de leur vie. La religion lui faisait un devoir étroit de tirer de celte vie et de leur mort une leçon applicable aux vivants. Nul n'a su, à l'égal de Bossuet, concilier dans la doctrine et dans le langage une admiration sincère pour la grandeur, même purement humaine, pour le génie, pour la gloire, avec le mépris chrétien des mêmes quahtés, séparées de l'amour de Dieu. En même temps, dans ces merveilleux récits dévies éclatantes, mêlées à tous les grands événements du siècle, il a su prendre tous les tons, aborder tous les sujets, se montrer tour à tour historien, politique, philosophe et morahste profond. Le portrait de Cromwell, le tableau de la Fronde, le récit de la bataille de Rocroi, le parallèle de Turenne et de Condé, sont des pages d'une beauté suprême. Les figures qu'a tracées Bossuet dans ses Oraisons funèbres ne sont pas toutes conformes à l'exactitude historique; mais telles qu'il les a faites, elles sont vivantes*.

1 . Les principales oraisons funèbres de Bossuet fuirent prononcées : celle d'Henriette de France, reine d'Angleterre, le 16 novembre 1669; celle d'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, le 21 août 1670; celle de Marie-Thérèse d'Autriche, reine de France, le l" septembre 1683 ; celle d'Anne de Gonzague, princesse palatine, le 9 août 1685 ; celle de Michel Le Tellier, chancelier de France, le 25 janvier 1686 ; celle de Louis de Bourbon, prince de Condé, le 10 mars 1687.

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7S. Entre loraison funèbre de la duchesse d'Orléans (1670) et celle de la reine Marie-Thérèse (1685) treize ans s'étaient écoulés, pendant lesquels Bossuet, nommé d'abord évêque de Condom en 1669', avait été chargé par Louis XIV de diriger l'éducation du Dauphin. Ces nouveaux devoirs, auxquels il se consacra entièrement, avaient écarté Bossuet de la chaire chrétienne. Il écrivit pour son élève, outre divers traités élémentaires, trois ouvrages d'éminente valeur : le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, solide résumé de la philosophie cartésienne; la Politique tirée de V Écriture sainte, manuel des devoirs d'un roi, perpétuellement appuyé sur des textes et des exemples empruntés aux livres sacrés ; l'idéal politique de Bossuet est le gouvernement d'un monarque toutpuissant, mais soumis aux lois et craignant Dieu. L'expérience a montré ce qu'il y a de chimérique et de dangereux dans cette conception : mais elle était enracinée profondément dans l'esprit de Bossuet, et en germe dans tous ses premiers écrits longtemps avant que Louis XIV lui eût confié l'éducation du Dauphin. Enfin le Discours sur VHistoire universelle (1681) est un tableau magnifique, éloquent et profond des grands événements dont le monde avait été le théâtre jusqu'au temps deCharlemagne. L'idée fondamentale du livre est d'exposer l'action permanente de la Providence sur le monde : mais les trois parties qui le composent mettent cette idée en lumière de façons très différentes. La première (les Époques, ou la Suite des Temps) est un simple résumé des faits importants de l'histoire sacrée et profane. La seconde partie {la Suite de la Religion) expose l'histoire des Juifs au point de vue

1. 11 ne pouvait y résider à cause de ses i'oiiclions auprès du Dauphin; il se démit volontairement en 1671; cependant, selon Tallemant des Réaux, <l l'évêché de Condom valait quarante mille livres de rente, et à demeurer sur les lieux, près de cent ».

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religieux et chrétien et fait voir, dans l'ancienne loi mosaïque, la promesse et les germes de la loi nouvelle. La troisième partie {les Empires) est la seule vraiment historique, au sens où l'on entend ce mot aujourd'hui. Laissant de côté l'interprétation divine et providentielle, Bossuet y explique par les causes purement humaines les révolutions des empires. Les fortunes diverses, la grandeur et la décadence des vastes empires orientaux, des cités grecques, de la république romaine, sont successivement exposées et rapportées à leurs institutions, leurs lois, leurs mœurs, leurs vertus et leurs vices. Sans doute, aux yeux de Bossuet, Dieu, maître absolu des hommes, pourrait les conduire par une suite de miracles, mais il lui plaît d'user le plus souvent de moyens naturels ; il est donc permis à l'historien de les démêler. C'est ce que fait Bossuet dans cette partie de son livre, œuvre entièrement neuve alors et qui marque avec éclat dans notre littérature l'avènement d'une science nouvelle, l'étude philosophique et raisonnée de l'histoire. Deux chapitres sur les Romains sont surtout pensés et écrits avec une admirable vigueur : Montesquieu a tiré de là le phis solide fond de son célèbre ouvrage, les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains,

14. A ces écrits composés pour le Dauphin, mais plus propres peut-être à éclairer des hommes qu'à instruire un enfant, il faut joindre la célèbre Lettre au pape Innocent Xly écrite en latin (elle est datée du 8 mars 1679), où Bossuet expose au chef de l'Église la méthode et le plan de l'éducation qu'il donnait au fils du roi de France. On y voit toute la sollicitude du maître et la justesse, la profondeur de ses idées et de ses principes en matière d'enseignement. On peut seulement lui reprocher mais) le même reproche s'adresserait aussi bien à tous ceux qui

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ont écrit sur Téducation) de compter un peu trop sur Tintelligence et le zèle de son élève. L'éducation du Dauphin n'eut pas le succès qu'on devait attendre d'un tel maître ; mais il le faut attribuer surtout à l'insuffisance de l'élève, prince mou et borné, qui écouta dix ans Bossuet, sans le comprendre un jour.

.95. Après l'éducation achevée, Bossuet fut nommé à l'évêché de Meaux(1681). Son autorité dans l'ÉgUse n'avait cessé de grandir. En 1671 il avait mis au jour un petit traité intitulé V Exposition de la foi catholique ; le succès du ce livre avait été inunense ; des personnages illustres de la cour, nés dans le protestantisme, s'étaient convertis au catholicisme après la lecture du traité de Bossuet. Quand s'ouvrit l'assemblée générale du clergé de France, tenue en 1682, Bossuet fut chargé de faire le discours d'ouverture. Il prononça son fameux sermon sur VVnité de rÉglise, profession de foi strictement catholique et fermement gaUicane. C'est dans cette assemblée que furent rédigés les quatre articles célèbres qui consacraient ce qu'on nommait alors « les libertés de l'Église de France ». Bossuet y adhéra formellement, mais, contre l'opinion courante, il fut dans cette Assemblée parmi les gallicans les plus modérés et combattit vivement toute démarche qui eût pu sembler irrespectueuse envers le Saint-Siège. La même année il faisait paraître les Médl-talions sur VÉvangile et les Élévations sur les Mystères^ deux admirables livres de piété intérieure. On lit trop peu ces livres ; on ne sait pas assez que le plus actif des prélats de France était en même temps le plus pieux et le plus sage des mystiques.

Dans les années suivantes, il prononçait ses dernières oraisons funèbres ; en terminant celle de Gondé, il déclara qu'il ne prêcherait plus à Paris ; mais les fidèles de Meaux

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entendirent bien des fois encore la voix de leur pasteur. En 1688, il publiait Y Histoire des variations des Églises protestantes, ouvrage de controverse, qui a toute l'ampleur et la solidité d'un traité d'histoire. En 1694, dans les Maximes et réflexions sur la comédie, il condamne le théâtre avec une rigueur bien sévère, mais avec une éloquence passionnée. qui met ce petit écrit au nombre de ses chefs-d'œuvre. Peu après commence sa longue querelle avec Fénelon au sujet du quiétisme, doctrine dangereuse où ce dernier avait adhéré. Fénelon fut condamné à Rome et se soumit avec une docilité qui l'honora plus qu'une victoire. Bossuet avait monlré dans la lutte un acharnement qui lui fut durement reproché ; mais l'opinion publique, mieux éclairée, a maintenant reconnu qu'il avait pour lui dans cette affaire l'orthodoxie et la raison. D'autres polémiques absorbèrent les dernières années de sa vie, jusqu'au bout active et féconde.

96. L'influence de Bossuet fut immense dans la seconde moitié du xvu« siècle. 11 personnifie avec éclat les doctrines de son temps en religion, en morale, en politique ; il les expose dans un style magnifique, il les propage en même temps par ses écrits et par sa puissante parole. Dans le livre aussi bien qu'en chaire, il est avant tout orateur ; son procédé, s'il est permis d'employer en parlant de Bossuet ce mot pris parfois en mauvaise part, sa méthode, si l'on veut, est la méthode oratoire ; non pas qu'on veuille dire par là que son éloquence ait jamais rien de vide ou de creux ; ni qu'il essaye plutôt d'étourdir par les mots sonores que de persuader par la force des arguments. Au contraire le fond est chez lui solide autant que la forme est belle. Mais il est vrai que ce fond n'est pas toujours original ; que les idées de Bossuet n'ofl'renl souvent rien qui lui soit personnel ; il les prend dans son

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milieu, dans le temps et dans la société où il vit ; mais il les fait siennes par le travail d'arrangement, d'exposition, de choix, d'éclaircissement, auquel il les soumet ; par le style unique et merveilleux dont il les enveloppe : semblable au foyer d'un miroir, qui ne crée pas la lumière, mais en concentre les feux épars, et les renvoie avec une force et un éclat nouveaux, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, éclairant et illuminant tout ce qui le regarde.

»». Dans notre littérature, sa place est au premier rang parmi nos grands prosateurs classiques. Nul n'a mieux su la langue française, la langue tout entière : nul n'en a employé toutes les ressources avec plus d'ampleur, de magnificence, disons en même temps, plus d'aisance et de souplesse. Ce qu'on cite partout de lui est surtout véhément, majestueux, sublime; mais il a tous les tons, et toutes les nuances de tons; jusqu'à la simplicité nue, quand le sujet le commande : jusqu'à l'humilité douce et familière, quand il parle aux petits et aux humbles : jusqu'à la plaisanterie sobre mais caustique, lorsqu'il a besoin de cette arme dans la controverse. C'est que la parole ou la plume fut toujours pour Bossuet un moyen d'action ; aussi dans cette œuvre immense, comme il n'est pas une page qui n'ait son objet, il n'est pas une phrase qui n'aille à son but, ou languisse. Ce dévouement entier, absolu, à la cause embrassée, est le trait commun et saillant de ses écrits et de sa vie : cent qualités do détail se perdent chez lui dans cette qualité suprême, qui fait l'unité de son œuvre, et attache à son nom une renommée sans égale et comme un respect particulier.

Bourdaloue.

US. Il faut pardonner peut-être aux contemporains s'ils n'ont pas d'abord embrassé toute l'étendue d'un génie

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aussi vaste. Ils admirèrent surtout dans Bossuet le grand évéque, le théologien solide ; ils ne le plaçaient pas assez haut comme écrivain, surtout comme orateur. Bourdaloue*, au goût de presque tous, lui était supérieur dans le sermon. C'est une erreur dont on est bien revenu : tout en rendant justice aux grandes qualités du successeur de Bossuet dans la chaire chrétienne, Louis Bourdaloue, jésuite, dé qui un critique protestant (Vinet) a dit que sa vie pouvait se renfermer en quatre mots : « Il prêcha, il confessa, il consola; puis il mourut. » De 1670 à J697, Bourdaloue prêcha douze fois devant le roi l'Avent ou le Carême. De 1669 à 1704, il suffît au travail effrayant de trente stations complètes, sans compter beaucoup de sermons isolés. Naturellement il se répéta souvent; mais quoiqu'on n'ait publié après sa mort qu'une partie de son œuvre, elle renferme encore cent soixante-quatre discours. Peu d'orateurs ont été plus goûtés que Bourdaloue ; à la cour, à la ville, une foule immense accourait pour l'entendre. On aimait ces longs développements moraux, cette analyse exacte du cœur, ces portraits ingénieux de nos vices et de nos défauts, où chacun reconnaissait au moins son voisin, s'il ne s'y reconnaissait lui-même ; et ce style grave, uni, sérieux, précis dont il enveloppait sa prédication. L'abbé Maury, au siècle suivant, louait encore en fort bons termes « cette puissance de dialectique, cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée, cette éloquence continue où tout est également plein, lié soutenu, assorti ». La flamme et l'élan font défaut ; mais il faut louer du moins l'orateur de n'avoir pas voulu montrer plus de

i. Louis Bourdaloue (i632-i704), jésuite (1648), prédicateur à Paris de 1669 jusqu'à sa mort. Ses Sermons n'ont été publiés (ju'après sa mort (1707).

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