BOURDALOUE
véhémence qu'il n'en ressentait dans son cœur : jamais il n*est emphatique.
19. 11 y eut parmi ses contemporains quelques exceptions à l'admiration générale : la plus grave est celle qu'exprime Fénelon dans ses Dialogues sur Véloquence, ouvrage de sa jeunesse. Sans nommer Bourdaloue, dont il respectait le caractère et les vertus, Fénelon attaque vivement tous ses procédés oratoires, comme incompatibles avec la chaire chrétienne. Au fond Fénelon et Bourdaloue ne se faisaient pas du tout la même idée d'un orateur. 11 y a plusieurs manières d'aborder la parole publique. On peut tout écrire et réciter par cœur; c'est la méthode de Bourdaloue, de Massillon. On peut tout écrire, ne rien apprendre par cœur, et réciter d'abondance : cette méthode fut probablement celle de Démosthène et celle de Cicéron ; certainement celle de Bossuet jusqu'à son épiscopat. On peut enfin ne rien écrire, ou écrire seulement quelques indications rapides, quelques points de repère ; mais beaucoup réfléchir, méditer, construire ou même achever le discours dans sa tête ; puis monter en chaire ou à la tribune et parler ; en se reposant, quant aux idées à exprimer, sur cette préparation mentale, et quant à Télocution, sur le hasard de l'improvisation. C'est la méthode de Bossuet à Meaux : c'est celle que Fénelon suivit toute sa vie. Tous ces procédés ont leurs avantages ; selon le lieu, le sujet, les circonstances, on doit les préférer tour à tour. Le dernier, c'est-à-dire la libre improvisation de la forme, séduit plus l'imagination, répond mieux à l'idéal que nous nous faisons d'un orateur ; mais il est dangereux, et ne convient qu'aux maîtres et aux déclamateurs. Trop souvent d'ailleurs, la voix d'un orateur qui n'écrit rien, comme celle d'un chanteur harmonieux, s'évanouit avec lui, sans rien laisser après
elle. Ainsi Fénelon, qui fut un orateur au témoignage de ses contemporains, comme il prêchait toujours d'abondance, n'a transmis qu'un petit nombre de discours à la postérité.
80. Appliquant, comme on fait volontiers, sa propre méthode à tous les esprits, Fénelon pensait que l'improvisation méditée convient mieux à la prédication chrétienne, à sa nature, à sa matière, à son objet, que le sermon littéraire. Il ne pouvait goûter Bourdaloue, qui fixait d'avance la forme de ses discours jusqu'au moindre mot, et les récitait par cœur, les yeux à demi clos pour n'être pas troublé, dans ce prodigieux effort de mémoire, par la vue des objets extérieurs. Tous les autres reproches qu'il lui adresse se rattachent à celui-là ; la voix un peu monotone, le geste compassé ; parce que l'orateur, tout au soin de rappeler les mots, ne peut donner aucune attention réfléchie aux inflexions et aux mouvements : les divisions trop subtiles, parce qu'elles sont préparées d'avance, et à loisir, non tirées du sujet même dans le feu de l'action : la morale traitée en chaire de préférence au dogme ; à quoi bon préparer d'avance, si ce n'est pour écrire des pages de choix, des morceaux brillants, des portraits, des dissertations? Là était peutêtre le vice principal du sermon de Bourdaloue ; sous prétexte de rajeunir le genre, il le détachait du dogme, ou du moins substituait volontiers au pur récit des faits évangéliques une interprétation symbolique assez dangereuse. Le défaut devait s'accroître au siècle suivant, au grand dommage de la véritable prédication chrétienne. Massillon parait souvent dans la chaire un moraliste un peu profane plutôt qu'un véritable sermonnaire; ses distiples exagérèrent encore ce défaut, et le xviii* siècle entendit f^ bien singuliers sermons sur la douceur, sur
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la politesse. Les philosophes du temps se félicitaient de cette métamorphose qui flattait leurs idées ; et Voltaire avait toujours le Petit Carême de Massillon ouvert sur sa table ; mais aujourd'hui que la critique littéraire s'eff'orce de s'appuyer sur des faits et des vérités plutôt que sur des passions, elle convient que la décadence d'un genre commence avec le jour où ce genre méconnaît son principe ; et que, par conséquent, il n'y a plus de sermon quand le dogme est exclu du sermon. Bourdaloue est certes loin de cet excès, mais enfin sa méthode y pouvait conduire par la part exagérée qu'elle faisait à l'interprétation symbolique, à la morale pure, à la peinture des caractères et des travers de l'humanité.
Fléchier.
81. Le jour où il apprit la mort de Bossuet, Fléchier*, alors évêque de Nîmes, écrivit à son neveu : a Une grande lumière est éteinte en Israël. Ses mœurs étaient aussi pures que sa doctrine, et je ne puis me souvenir de cet air de candeur et de vérité qui accompagnait ses actions et ses paroles, et qui le rendait si agréable I » L'homme qui, chez ce grand orateur, ce grand écrivain, ce « père de l'Église », comme dit La Bruyère, louait d'abord d'une façon inattendue le charme, avait été lui-même un des plus ingénieux talents, un des plus attrayants esprits de son siècle; mais le nôtre, tout en retenant son nom, qui demeure connu de tous, a un peu néghgé l'œuvre de Fléchier. Fléchier, longtemps le plus étudié de nos orateurs sacrés et jugé quelquefois le plus classique, aujourd'hui n'est plus lu, même dans les classes.
Esprit Fléchier, qui fut d'abord un « précieux » très