MADAME DE MAINTENON
contre elle, en particulier par Saint-Simon, qui la déchirée dans ses Mémoires^ elle ne fit pas toujours un mauvais usage de son pouvoir; et il est permis dépenser que si elle eût manqué au roi vieillissant, de pires influences auraient agi sur lui d une façon plus funeste et moins honorable. Au reste, on a beaucoup exagéré la part qu'elle prit dans le gouvernement : le roi jusqu'à la fin demeura seul maître; et il suffit d'avoir lu la correspondance de Mme de Maintenon pour savoir qu'elle n'a jamais gouverné la France.
Cette vaste correspondance fut publiée d'abord au xvin« siècle, par un éditeur infidèle, un véritable faussaire, La Beaumelle, qui la travestit, la mutila^ tronquant ici, ajoutant ailleurs, traitant ces lettres précieuses comme les matériaux d'un roman, et faisant à la mémoire de Mme de Maintenon un tort irréparable; caries originaux d'une foule de lettres ayant disparu, on ne peut plus distinguer dans une grande partie de l'œuvre ce qui appartient à l'auteur et ce qui est de La Beaumelle. Disons cependant que la plupart des mots célèbres qu'on a souvent extraits de cette édition pour peindre Mme de Maintenon comme une intrigante suspecte, une âme sèche, égoïste, et bassement ambitieuse, ont été reconnus et démontrés faux, et restitués à La Beaumelle.
Que Mme de Maintenon ait ou non souhaité l'élévation où elle parvint, il est sûr qu'elle y trouva peu de joie. Elle s'ennuya beaucoup à la cour, et ne fut heureuse que quand elle pouvait la fuir pour se réfugier dans sa chère maison de Saint-Cyr, dont l'établissement fut le premier ouvrage de sa haute fortune. Elle y faisait élever sous ses yeux deux cent cinquante jeunes filles pauvres appartenant à la noblesse. Saint-Cyr fut la seule passion de sa vie et l'objet de tous ses soins. Elle-même en rédigea les
statuts et les règlements, et les fit exécuter avec une attention vigilante et minutieuse. Presque tous ses ouvrages ont trait à la conduite de cette maison ; les trois quarts de ses lettres, dans ce qu'on a nommé la Correspondance générale, ne nous parlent que de Saint-Cyr ; il y faut joindre les Entretiens sur V éducation des filles ; les Conseils aux demoiselles (de Saint-Cyr) ; les Lettres sur V éducation des filles et la plupart des Lettres historiques et édifiantes. Tous ces ouvrages trop peu lus, trop peu connus, mettent Mme de Maintenon au premier rang parmi les moralistes qui ont écrit sur Téducation, sur celle des femmes en particulier. Quelle profondeur dans l'observation morale, quelle intelligence du cœur, et surtout du cœur des enfants, toujours d'autant plus obscur, qu'il s'ignore luimême ! Quelle finesse dans l'art de démêler les motifs de leur conduite et quelle justesse dans l'appréciation de leurs moindres actes !
K Le plan d'études qu'elle a tracé pour ses élèves conviendrait peu à notre époque ; on penserait avec raison que la part faite à l'instruction positive, aux notions précises y est beaucoup trop restreinte. Dans les premières années de l'institution de Saint-Cyr, on avait voulu, il est vrai, développer brillamment le goût et l'esprit des élèves. C'est le temps des fameuses représentations d'Esther. Le résultat de cette tentative fut mauvais, paraît-il; les applaudissements de la cour rendirent les jeunes actrices fières, dédaigneuses et vaines. Mme de Maintenon réduisit dès lors le plus possible les exercices de l'esprit; tout le raffinement d'instruction fut pour ainsi dire donné au cœur, et consacré aux leçons morales.
Napoléon I®'' préférait les lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, parce que, selon lui, « elles disent plus de choses ». Ne comparons pas deux œuvres
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si dissemblables; Mme de Maintenon n'est pas, à bien parler, un écrivain épistolaire; elle est plutôt un moraliste. Mais sachons goûter l'œuvre sans nous soucier du cadre. Son style n'a rien de l'agrément propre à Mme de Sévigné; au reste, il est excellent, aussi bien dans les pages qu'elle écrit avec plus de soin et une correction plus scrupuleuse que dans les lettres d'affaires ou d'amitié qu'elle trace à la hâte. Elle sait les vrais principes de l'art d'écrire et se plaît à les inculquer à ses jeunes élèves : elle leur fait voir a comment le style simple, naturel et sans tour est le meilleur et celui dont les personnes d'esprit se servent » ; elle leur dit « que le principal pour bien écrire est d'exprimer clairement et simplement ce qu'on pense ». Saint-Simon, son ennemi acharné, n'a pu se défendre de louer son langage « naturellement éloquent et court ». Le plus souvent son style est d'une simplicité parfaite, et même un peu nue; mais quand une grande pensée, une forte émotion l'inspire, elle arrive à la plus haute éloquence, comme dans cette page digne de Bossuet : « Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées?... Le Roi dîAngleterre jouait hier dans ma chambre avec Mme la duchesse de Bourgogne et ses dames à toutes sortes de jeux. Notre Roi et la Reine d'Angleterre les regardaient; ce n'étaient que danses, ris et emportements de plaisirs; et presque tous avaient le poignard dans le cœur.... Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout; dans un âge un peu plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit ; je suis venue à la faveur, et je vous proteste que tous ces états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude.
iSO XYIl^ SIÈCLE. TROISIÈME PÉRIODE.
une envie de connaître autre chose, parce cpi'en tout cela rien ne satisfait entièrement; on n'est en repos que lorsqu'on s*est donné à Dieu. »
La Bruyère.
f OO. Nous avons deux grands tableaux de la fin du XVII® siècle tracés par deux écrivains de génie, dans un sentiment fort différent : le premier (c'est la correspondance de Mme de Se vigne), plein de malice et de gaieté, n'est pas toujours vide de médisances, mais en somme il est écrit d'une plume optimiste et par une femme à qui l'on avait pu dire : « La joie est l'état véritable de votre âme* ». L'autre tableau est une satire, et une satire souvent amère, d'ailleurs faite de génie. Ce sont les Caractères de La Bruyère.
Jean de La Bruyère*, Parisien, avocat au parlement de Paris, puis trésorier des finances à Caen (sans y résider), avait été chargé, sur la recommandation de Bossuet, d'enseigner l'histoire et la philosophie au jeune duc de Bourbon, petit-fils du grand Condé. Sur vingt lettres seulement que nous possédons de La Bruyère, dix-sept sont adressées à Condé pour lui rendre compte de cette éducation. Lorsqu'elle fut achevée, sans voir porté beaucoup de fruits, La Bruyère resta attaché à la maison de Condé,
i. Mme de La Fayette (portrait de Mme de Sévigné).
2. Jean de La Bruyère, né à Paris, en août 1645, mort à Paris en 1696. Avocat au Parlement (1666-1673), trésorier des finances à Caen (1675-1687), précepteur du duc de Bourbon (1684-1686). Les CMracières parurent en 1688 ; ils furent publiés huit fois jusqu'à la mort de Fauteur, et sans cesse augmentés. La première édition renferme 420 caractères ou portraits ou pensées^ formant un tout distinct ; la quatrième en renferme 764. On en trouve ensuite 925 dans la cinquième, 997 dans la sixième, 1075 dans la septième, et 1120 dans la huitième.