LA BRUYÈRE
en qualité de gentilhomme de Henri-Jules, duc d'Enghien, fils du grand Condé. Là il vit le monde, il Tétudia et s*amusa à le peindre, d abord d'une façon discrète ; plus tard, hardiment : le livre des Caractères n a cessé ainsi de se grossir depuis la première édition jusqu'à la huitième, à ce point que la première, publiée en 1688, renferme seulement 420 caractères détachés ; la huitième en contient H20. Le livre avait vu le jour sous la plus modeste figure, et conune une simple traduction d un ancien, accommodée au goût du temps : « Les Caractères de Théophraste, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. » Une traduction de Théophraste, un discours sur Théophraste occupaient en effet ces premières pages. Dès qu'on eut vu de quoi il s'agissait dans ce livre et que Théophraste n'était qu'un prétexte, on lut les Caractères avec ardeur ; le succès fut inouï ; le libraire Hichallet, à qui La Bruyère avait fait don du livre, gagna cent mille écus et maria sa fille à un financier qui devint fermier général.
fOi. La malignité publique, il faut l'avouer, entra pour beaucoup dans ce bruyant succès. On se plut à nommer les originaux des portraits que l'auteur avait tracés ; La Bruyère protesta contre les clefs qu'on fit paraître, et qui mettaient brutalement un nom au-dessous de chacun des Caractères. Il alléguait que dans les plus petites villes, le moindre bourgeois se flattait de retrouver ses voisins dans le livre ; n'était-ce pas la preuve que l'auteur, en traçant ses figures, n'avait songé à personne en particulier ? Toutefois il est hors de doute que tous les ridicules dépeints par La Bruyère avaient posé devant lui sans le savoir. Mais comme il a été discret, aucune clef n'est authentique et toutes doivent renfermer des erreurs.
« Je rends au public ce qu'il m'a prêté », dit La Bruyère
au commencement du Discours qui est en tête des Caractère^, J'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage, il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature. »
Plus loin, expliquant très bien comment il n'a pas voulu refaire le livre de La Rochefoucauld, il ajoute : a Ce ne sont point des maximes que j'ai voulu écrire ; elles sont comme des lois dans la morale et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur. Je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes qui veut qu'à la manière des oraôles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues : on pense les choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture ; de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. »
io«. Telle est la variété des procédés employés. Celle des sujets n'est pas moindre : seize chapitres partagent l'ouvrage et se succèdent capricieusement (quoique une critique ingénieuse ait voulu y chercher un ordre prémédité) : des ouvrages de l'esprit (c'est un excellent morceau de critique littéraire); du mérite personnel; des femmes; du cœur; de la société et de la conversation; des biens de fortune; de la ville; de la cour ; des grands ; du souverain ou de la république; de V homme; des jugements; de la mode; de quelques usages ; de la chaire; des esprits forts. Ce dernier chapitre, écrit sur un ton fort différent de celui qui règne dans les autres, est une sorte d'apologie de la religion chrétienne ; soit que La