LA BRUYÈRE
Bruyère ail voulu faire passer sous ce pieux couvert les hardiesses de son livre ; soit que lui-même ait pensé sincèrement que le meilleur remède à nos vices et à nos travers est dans la pratique d une foi éclairée.
Le succès merveilleux des Caractères ouvrit TAcadémie française à leur auteur (1695). Il y mécontenta plusieurs de ses confrères en louant exclusivement dans son discours de réception ceux que la postérité devait connaître et admirer : La Fontaine» Boileau, Racine, Bossuet, Fénelon; mais en se taisant sur presque tous les autres. Ceux qu'il avait nommés n*osaient louer son discours ; ceux qu'il n'avait pas nommés le blâmaient amèrement. La suivante édition des Caractères fit justice des calomnies et des reproches, et imposa silence à ses ennemis.
f os. Depuis longtemps le public est rallié tout entier à l'admiration sans réserve des Caractères; on n'a pas plus d'esprit, plus d'agrément, plus de finesse que La Bruyère; la lecture de son livre est une source de plaisirs exquis, de surprises renaissantes, de perpétuelles découvertes dans ce monde infini de l'analyse morale du cœur et de ses passions. Il n'a pas seulement peint son temps et les hommes qu'il a vus; il a été si avant dans l'étude de l'âme qu'il a retrouvé sous les différences superficielles propres à son époque, ce fonds commun ot permanent de la nature humaine sur lequel chaque siècle jette sa bigarrure : il ne tient qu'à nous de nous reconnaître encore dans les Caractères,
Quelques préventions subsistent cependant chez certains délicats, aux yeux de qui La Bruyère n'est plus de la pure époque classique, mais le premier écrivain de la décadenceet le meilleur. Boileau le trouvait affecté. L'abbé d'Olivet, héritier (d'ailleurs médiocre) des traditions du
grand siècle» lui trouvait trop d*art et trop d*esprit; quelque chose d'entortillé*. Il est vrai que La Bruyère cherche ragrément, le trait, le piquant; il les trouve, mais il les cherche. C'est un admirable artisan, mais qui travaille à la loupe. Ses portraits, faits d'une multitude de petits traits finement choisis, exactement rapprochés, sont précieux par la perfection de l'ouvrage et par une ressemblance qu'on devine, plutôt que par la vie et la flamme que ne donne guère ce procédé. Rien d'étonnant si La Bruyère trouvait tant à blâmer dans Molière et s'il a refait plusieurs figures tracées déjà par celui-ci. Ce sont deux grands peintres du cœur humain, mais qui ne sont pas faits pour se comprendre et s'apprécier mutuellement. La Bruyère fait des miniatures, ou tout au plus des tableaux de chevalet; Molière a la touche plus large et peint à grands traits, à grands coups de pinceau; ses tableaux sont des fresques, qu'il faut voir d'un peu loin pour en saisir l'ensemble : de près, certains traits grossis sembleraient énormes et démesurés. Au contraire, on pourrait compter les coups de crayon dans le minutieux dessin de La Bruyère, sans en trouver un seul faux; mais on n'y trouverait pas non plus la même ampleur de main, la même puissance dans la création des figures'.
Saint-Évremond.
lo*. Saint-Évremond vécut jusqu'au delà de la quatrevingt-dixième année sans publier rien de ses écrits; il
1. L'abbé d'Olivet (1682-1768), continuateur de Y Académie française de Pellisson; ouvrages sur la grammaire; traduction de Cicéron, etc.
2. Après la mort de La Bruyère, l'abbé du Pin publia des Dialogues sur le quiétisme, qu'il attribuait à l'auteur des Caractères, Ils sont de lui, en effet, mais en partie seulement ; la préface et les deux derniers dialogues (le 8* et le 9«) doivent être restitués
SAINT-ÉVREMOKD. 125
fut toutefois regardé de son temps comme une grande autorité en matière littéraire. Exilé en Angleterre, où il résida depuis 1661 jusqu'à sa mort (1703) S il conserva des amis dévoués qui le tenaient au courant de tout ce qui se faisait en France, et il vieillit à Londres, les yeux tournés vers Paris, sans toutefois vouloir y revenir, lorsqu'il en obtint la permission (en 1688). Ce n'est ni un homme de génie, ni un écrivain du premier ordre ; mais c'est un très bel esprit, qui fut doué d'un sens critique très exercé, rare à son époque, et même en tout temps. Il servit jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, partageant sa vie entre l'armée, le monde et les lettres. La tournure caustique de son humeur le faisait rechercher et redouter à la fois. Dans une satire dialoguée, dont le succès fut très grand, la Comédie des Académistes, écrite vers 1644, il raillait l'Académie française et le projet de son fameux Dictionnaire, Un peu plus de deux siècles plus tard, l'Académie française devait mettre au concours l'éloge de Saint-Évremond. En 1661, une disgrâce, dont les véritables motifs ne sont pas bien connus', l'exilait à Londres. Il y mena la vie mondaine d'un épicurien modéré, trop intelligent pour ne pas vouloir mêler à d'autres délassements moins nobles les plaisirs délicats des lettres; mais s'il écrivit beaucoup, ce fut sans faire métier d'écrivain et en préférant toujours le plaisir de converser à celui de composer.
à l'abbé du Pin ; au reste, VAvis au Lecteur qui est en tête de l'édition l'avoue formellement. M ne faut pas prendre cet ouvrage pour un traité de théologie ; c'est encore un écrit satirique, imité un peu des Provinciales. Par l'esprit qui est semé dans ces dialogues, par le style qui est excellent, ils mériteraient d'être plus connus.
i. Sauf le temps des voyages qu'il fit en Hollande.
2. Il avait critiqué vivement la politique de Mazarin et la paix des Pyrénées ; mais sa disgrâce dut avoir d'autres motifs secrets qu'on ignore.
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On l'a dit finement (Sainte-Beuve) : les hommes qui quittent leur pays natal au milieu de leur carrière et n'y rentrent jamais, ne changent plus; ils se fixent, s'immobilisent dans les goûts et les sentiments qui régnaient dans le pays dont ils se sont séparés, à l'époque même où ils s'en détachèrent. Saint-Évremond, contemporain des belles années et des chefs d'œuvre de Corneille, demeura fidèle aux admirations de sa jeunesse et n'apprécia jamais équitablement ce qui se fit de grand et de beau en France après son départ. Racine surtout ne fut ni bien compris, ni très goûté de lui. Quant à la littérature anglaise, il affecta de l'ignorer aussi bien que la langue , et vécut quarantedeux ans à Londres sans vouloir connaître un seul mot d'anglais.
I05. Son œuvre est en parcelles, mais parmi lesquelles on en trouve plusieurs qui ont leur prix. Sans rien achever, ne faisant même qu'effleurer les sujets, il donnait à penser à des esprits plus profonds et plus laborieux, qui profitèrent après lui de ses ébauches. Ainsi, dans ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les différents temps de la république, il hasarde des vues justes et neuves pour le temps. Montesquieu les recueillit et les développa dans ses Considérations. Durant la querelle des Anciens et des Modernes, il se montra impartial et adressa aux deux partis des observations fort sages ; il admirait les anciens sans croire que leur exemple pût devenir une gêne et une contrainte pour les modernes. « 11 faut convenir, disait-il, que la Poétique d'Aristote est un excellent ouvrage ; cependant il n'y a rien d'assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles.... Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écrirait. Ses poèmes
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seront toujours des chefs-d'œuvre non, pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement, et le jugement réglera la disposition des choses présentes. » Mais son vrai génie est pour la satire ; il excellait à rédiger, selon le goût de son temps, des conversations satiriques où Tun des interlocuteurs, qui est parfois Saint-Évremond luimême, fait dire à l'autre plus de choses qu'il n'en veut et n'en croit dire, sur ses goûts, ses desseins ou ses opinions.
Dans cette œuvre toute morcelée, il est difficile de discerner toujours les véritables sentiments de Saint-Évremond sur beaucoup de points ; il se contredit souvent et n'en paraît pas autrement confus, estimant, comme Montaigne, que la contradiction est le propre de l'homme. Il va beaucoup plus loin que Montaigne dans le scepticisme et semble se complaire, encore plus que l'auteur des Essais, à ne savoir pas quoi penser sur les sujets les plus graves. Son cœur un peu sec, et point du tout, sublime, uniquement soucieux du plaisir et de l'occupation du moment, ne fut jamais ouvert aux tourments de l'enthousiasme, et ne ressentit jamais le dégoût des vulgarités terrestres : c'est un esprit fin, aiguisé, délicat, mais de qui l'horizon fut trop restreint toujours, et même se resserra de plus en plus. A la fin de sa longue vie, la première place dans son affection et dans ses pensées appartient décidément aux truffes et aux pêches.
Pellisson. — Nicole. — Perrault. — Fleury. — Bayle.
io«. Après tant d'écrivains illustres, nommons au moins quelques hommes lettrés qui, sans sortir du second rang, ont laissé des ouvrages estimables, et ont exercé quelque influence sur leur temps;
128 XVll^ SIÈCLE. — TROISIÈME PÉUIODE.
Tel fut Pellisson * ; appelé jeune à Paris par son compatriote Conrart, premier secrétaire perpétuel de l'Académie française, il paya sa dette envers la Compagnie qui le protégeait en écrivant Thistoire de sa fondation et de ses premières années ; livre plein de faits, qui renferme en peu de pages une multitude de renseignements sur les écrivains et les événements littéraires de Tépoque. L'Académie récompensa l'auteur en lui décernant d'avance, par exception, la première place d'académicien qui se trouverait vacante. Peu après, Pellisson, devenu premier commis de Fouquet, partagea tour à tour la fortune et la disgrâce de son maître. Emprisonné à la Bastille, il ne songea qu'à défendre le surintendant ; il écrivit pour lui des Discours au Roi et des Mémoires, qui sont regardés avec raison comme des modèles du genre. Le style y peut sembler quelquefois tropélégant, la forme un peu apprêtée ; toutefois l'émotion y est sincère, l'accent plein de chaleur, les arguments abondants et bien disposés, l'exposition intéressante jusque dans les matières les plus arides; et si Fouquet avait pu être sauvé, il l'eût été par Pellisson. Rentré en grâce en 1666, le commis de Fouquet devint même un favori de Louis XIV, et reçut la charge d'historiographe de France.
to». Le fidèle lieutenant d'Arnauld, Nicole', a joui en son temps d'une grande réputation d'écrivain. Les meilleurs juges, Mme de Sévigné la première, professaient
1. Paul Pellisson, né à Béziers (1624), mort en 1693. Protestant, il se convertit en 1670. Les fragments qu'il avait écrits comme historiographe ont été réunis en 1749, sous le titre ambitieux de Histoire de Louis XIV.
2. Pierre Nicole, né à Chartres (1625), mort à Paris (1695). Les Essais de morale^ publiés à partir de 1671 jusqu'à la mort de l'auteur, forment vingt-cinq petits volumes de traités sur toutes sortes d« sujets