CHARLES PERRAULT
pour ses Essais de morale une admiration sans bornes et le mettaient hardiment à côté de Pascal, au-dessus peutêtre. Aujourd'hui son style nous paraît traînant, monotone, et, pour tout dire, ennuyeux : dans cette analyse morale infiniment minutieuse, où il se complaît avec tout son siècle, Nicole nous semble manquer, non de justesse ou d'esprit d'observation, mais de trait, de force et d'originalité personnelle ; ces défauts nous gâtent même le fameux traité Des moyens de conserver la paix avec lès hommes, que Mme de Sévigné aurait voulu, comme on sait, réduire en un bouillon qu'elle eût avalé d'un trait. Ce bouillon est devenu un peu fade. Outre ses œuvres personnelles, Nicole a pris part à presque tous les ouvrages collectifs de Port- Royal, à la Logique, aux Grammaires, à la traduction du Nouveau Testament ; il avait fourni le plan et la matière de plusieurs des Provinciales de Pascal et même avait traduit tout le recueil des célèbres lettres en latin, pour aider à les répandre dans le monde entier. Dans son particulier il était le plus doux et le plus timoré des hommes ; mais la plume à la main et à côté de ses amis, ce fut un controversiste infatigable. Toutefois l'exil eut raison de son ardeur ; il laissa Arnauld vieillir et mourir en Belgique, et négocia sa paix particulière pour obtenir de finir ses jours dans son pays.
tas. Charles Perrault, l'auteur des Contes de Fées^, est au nombre de ces heureux écrivains qui ont rendu leur nom immortel, sans y penser, par une œuvre écrite aux heures de loisir, sans effort et sans prétention. Protégé par Colbert, qui estimait très haut son habileté, la souplesse de son esprit, la fécondité de ses vues, Perrault, sans
1. Charles Perrault, né à Paris (1628), mort en 1703. La première édition des Contes est de 1697. Il est le frère de Claude Perrault, architecte, qui construisit la colonnade du Louvre.
iôO XVTI® SIÈCLE. ^— TUOISIÈME PÉRIODE.
avoir rien écrit qui compte, fut reçu dès 1671 à TAcadémie française. On sait comment il y donna, innocemment peutêtre, le signal d'une querelle littéraire célèbre, la querelle des anciens et des modernes; en lisant, le 27 janvier 1687, devant l'Académie rassemblée, un poème intitulé Le siècle de Louis le Grande il y plaçait hardiment son époque audessus de toutes les autres, et parlait fort légèrement des anciens les plus révérés. Boileau, Racine, La Fontaine, La Bruyère, et généralement tous les écrivains et tous les poètes qui faisaient le plus d'honneur à leur temps, prirent parti contre Perrault, et soutinrent la cause des anciens. Boileau mena la campagne avec une rudesse et une âpreté peut-être exagérées; Perrault tint tête à l'orage, et s'efforça de prouver la justesse de son opinion, en écrivant le Parallèle des Anciens et des Modernes, où il compare point par point les deux époques et montre la supériorité de la plus récente, qui profite, dit-il, des découvertes des anciens, et y ajoute les siennes propres; de sorte que le trésor de nos connaissances va toujours en grossissant; mais ce raisonnement fort bon quand on l'applique à certaines sciences, ne vaut rien dans la poésie. Après quelques années, la querelle s'apaisa d'elle-même; elle devait renaître plus tard après la mort de Boileau et de Perrault, entre La Motte et Mme Dacier *.
Au plus fort de la dispute, Perrault avait fait paraître, en signant du nom de son fils, les Contes de ma mère voie ou Histoires du temps pansé (1697). Ces contes que chacun sait par cœur depuis l'enfance, c'est le Petit Poucet, le Maître Chat ou le Chat Botté, Barbe Bleue, le Petit Chaperon rouge, Cendrillon, la BeUe au bois dormant. Biquet à la Houppe, Leur origine est lointaine ; ils viennent de l'Inde, qui nous les a transmis lentement