CHAPITRE V Dix*huitième siècle. — Premiôre période
itt. Le xvn« siècle avait eu pleinement^conscience de Tincomparable génie des écrivains qu'il avait vus naître et fleurir *. « Le Dictionnaire de V Académie, lit-on dans la Préface de la première édition donnée en 1694, a été commencé et achevé dans le siècle le plus florissant de la langue française. » Dans son légitime orgueil, ce siècle se flattait que Tœuvre de ses écrivains eût à jamais « fixé la langue ». L'abbé Tallemant disait dans un discours prononcé à l'Académie en 16715 ; « Qu'on ne parle plus de changement dans notre langue, elle est fixée à jamais par tant de rares ouvrages ; et le Ciel préserve ceux qui nous suivront de la voir changer! »
1. Voyez notre Histoire de la langue française. Paris, Delalain, 1883, in-12.
LE DICTIONNAIRE. ISÔ
Le Ciel ne les en préserva point, ni ne pouvait les en préserver. Les langues ne se fixent jamais, sinon quand elles sont entièrement mortes. Les grands siècles littéraires peuvent seulement retarder, ralentir le mouvement qui entraîne les langues vivantes vers de continuels changements. Le xvu® siècle a. certainement produit cet effet sur notre langue ; elle se transforma moins vite après cette ère classique qu'elle n'avait fait auparavant, mais elle se modifia néanmoins, dans son vocabulaire et dans sa svntaxe. La plupart de ces modifications ne furent guère heureuses. En 1714, Fénelon écrivait déjà*: « Il me semble qu'on a gêné et appauvri notre langue depuis environ cent ans en voulant la purifier. » Qu'eût-il dit cinquante ans plus tard ? Une fausse recherche de la noblesse, un souci exagéré d'écrire d'une façon polie, avaient jeté beaucoup d'auteurs dans une froideur monotone. En croyant alléger le style, on l'avait amaigri ; on était clair et limpide, mais incolore. Dans la célèbre préface qu'il a écrite en tête de l'édition du Dictionnaire de V Académie donnée en 1835, Villemain caractérise ainsi avec beaucoup de justesse et de modération les défauts de la langue du xviii® siècle : « Si la langue s'enrichit encore de combinaisons et de formes heureuses, si la prose surtout se dégagea parfois de quelques lenteurs, si l'étude plus générale des sciences introduisit dans l'usage plusieurs termes nouveaux et nécessaires, le naturel et la pureté du style s'affaiblirent. Voltaire lui-même, s'il ménageait avec un goût exquis le caractère de notre idiome et ne le surchargeait d'aucun faux ornement, en émonda parfois le jet vigoureux, et n'en retint pas toutes les richesses. Sa langue si correcte et si facile a moins de nerf et de physionomie que celle du siècle précédent. » La poésie surtout
1 . Dans la Lettre à M, Dacier sur les occupations de C Académie française.
est en pleine décadence sous le règne de Louis XV : les versificateurs abondent, mais les poètes sont en bien petit nombre. L'honneur du siècle et ses titres véritables sont ailleurs ; ils sont dans ces parties de la littérature qui relèvent surtout de Tesprit critique et scientifique, de l'observation, du raisonnement.
On peut distinguer quatre périodes dans l'histoire littéraire du xvin® siècle. La première comprend les dernières années du règne de Louis XV, époque de transition et de préparation, où toutes les idées nouvelles se font jour sans dominer encore. La seconde s'étend jusqu'au milieu du siècle : c'est une époque de réaction vive contre le siècle précédent, mais tempérée encore par un respect profond des chefs-d'œuvre littéraires qu'il avait vus naître. La troisième va de 1750 environ jusqu'aux années qui précèdent immédiatement la Révolution ; elle appartient aux philosophes et aux encyclopédistes, qui dirigent contre l'ancien ordre de choses une lutte violente. La quatrième période est celle de la Révolution française, qui renouvelle brusquement tout l'esprit de la littérature, sans en renouveler d'abord la forme.
Regnard.
115. Les poètes contemporains de la vieillesse de Louis XIV, faibles disciples de ceux qui avaient charmé l'époque brillante du grand règne, paraissent encore estimables, si on les compare avec ceux qui leur succédèrent (Voltaire excepté). Ce sont Regnard, Crébillon, La Motte, Fontenelle, Jean-Baptiste Rousseau. Regnard* est certainementle seul entre les héritiers de Molière qui rappelle,
1. Jean-François Regnard, né et mort à Paris (1655-1709). Le Joueur (1696). Le Distrait (1697). Démocrite (1700). Le Légataire universel (1708). ÉpitreSy Satires, etc. Relations de voyage^ etc.