RE6NARD
au moins par les riches qualités du style, le maître inimitable. Après une jeunesse aventureuse qui Tentraîna de Paris à Alger, où il fut esclave, et d'Alger en Laponie, il revint en France, et, dans les loisirs d'une vie épicurienne, se prit de goût pour le théâtre, et fit jouer de petites pièces qui furent bien accueillies. Encouragé par ce succès, il écrivit /e Joueur^ son chef-d'œuvre (1696), comédie de mœurs, où, sans atteindre à la profondeur de Molière, il sut du moins retracer avec vivacité l'aspect extérieur, l'allure, le langage et les ridicules de la passion du jeu. Dans/e Distrait (1697), la peinture est trop superficielle ; mais les détails sont plaisants. Regnard fait rire ; après tout, c'est une qualité dans la comédie ; sa gaieté est intarissable; àdjis le Retour imprévu (1700), dans le Légataire universel, cette gaieté va jusqu'à la bouffonnerie mais le style reste excellent, plein de verve et quelquefois de poésie.
Il ne faut ni comparer Regnard avec Molière, ni le mettre trop au-dessous. Le vieux Roileau ne s'y trompa point. Regnard avait écrit contre lui une riposte à la satire X {Contre les Femmes) . Boileau, blessé, avait répondu en nommant Regnard à côté de poètes décriés dans l'épître X (A mes vers), publiée en 1695. Mais bientôt le Joueur parut; Boileau pardonna à Regnard, effaça son nom; et plus tard, à quelqu'un qui lui disait : « Regnard est médiocre », il répondit : « Il n'est pas médiocrement gai ». Regnard lui dédia sa comédie des Ménechmes en 1 705, pièce imitée de Plante, où il tirait de la ressemblance de deux frères jumeaux les situations les plus imprévues et les plus plaisantes. Mais le plus durable mérite de Regnard est dans son style, plein de franchise et de naturel, de verve et de gaieté : c'est la perfection même de la versification comique.
138 XVm® SIÈCLE. — PREMIÈRE PÉRIODE.
Dancourt.
114. Au contraire Dancourt* écrivit presque toujours en prose ; lorsqu'il s'essaya à rimer, il fut mauvais. Ce n'est pas un écrivain, au reste ; mais c'est peut-être un comique, au moins dans un ordre inférieur. Il n'est pas un grand moraliste : il n'a pas pénétré très avant dans l'étude du cœur humain ; mais il a observé avec attention et rendu vivement et plaisamment les mœurs, les usages, les modes, les travers, les prétentions, tous les ridicules de ses contemporains. L'homme qu'il connaît et dépeint, qu'il fait vivre, marcher, parler, n'est pas l'homme universel, de tous les lieux, de tous les siècles, que toutes les générations reconnaîtront en s'v reconnaissant elles-mêmes : c'est celui de la fin du xvii« siècle et du commencement du xYU!**, dans ce qu'il a de plus particulier, de plus local, de plus extérieur et de plus saillant. A ce titre le théâtre de Dancourt est précieux comme un recueil de témoignages piquants sur les mœurs de cette époque. Il s'en faut toutefois qu'il faille la chercher là tout entière, on en concevrait une idée beaucoup trop défavorable. Comme la plupart des comiques, Dancourt a vu surtout et dépeint les vices et les travers. Les honnêtes gens sont moins rares dans la vie qu'au théâtre, parce que sur la scène ils sont moins amusants que les autres. Le monde que Dancourt a décrit est un monde assez décrié. Regnard, son contemporain, a mis aussi beaucoup de fripons sur la scène ; mais chez lui l'élégance du vers et la beauté du style recouvrent agréablement la vulgarité du fond. Dancourt n'a pas la môme ressource ; sa prose vive et facile,
i. Florent Carton Dancourt (1661-1725), acteur et auteur comique. Le Chevalier à la mode (1687). Les Bourgeoises de qualité (1700). La Comédie des comédiens (1710), etc. Quarante-sept pièces écrites dans un espace de trente-deux ans (1686-1718).