Voy. ci-dessous
esprit scrupuleux, timoré, presque timide. On le troubla, on Teffraya par ces grands mots d'art et de règles ; la liberté de son génie en demeura pour jamais gênée. Après le Cid, il n'osa plus rien écrire sans se demander ce qu'en penserait l'Académie, ce qu'en eût pensé Aristote. Le 15 janvier 1639, Chapelain, le critique officiel, l'oracle du bon goût à l'Académie, à l'hôtel de Rambouillet, au théâtre, Chapelain écrivait à Balzac : « Corneille ne fait plus rien, et Scudéry a du moins gagné cela en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine.... Il ne parle plus que de règles, et que des choses qu'il eût pu répondre aux académiciens s'il n'eût point craint de choquer les puissances. »
Heureusement Chapelain se trompait : Corneille faisait Horace, Rien ne pouvait empêcher que Corneille fît des chefs-d'œuvre. Mais on a le droit de penser que s'il eût été livré à la libre pente de son inspiration, moins tiraillé, moins harcelé par des hommes aussi médiocres que les Chapelain, les Scudéry, les Mairet, les d'Aubignac*, la part de l'excellent eût été plus grande encore dans son œuvre, admirable, mais inégale.
8. Dans Horace, tiré d'un chapitre de Tite-Live, Corneille a voulu surtout peindre le patriotisme romain aux beaux temps de la République, et la lutte de cette passion sublime contre l'amour, que le poète désormais sacrifiera toujours à l'honneur et au devoir. Dans le Cid, l'amour avait vaincu, après de dures épreuves; mais enfin, Chimène avait pardonné. Dans Horace, Camille, éprise de Curiace, maudit son frère, vainqueur de son fiancé ; elle
4. L'abbé d'Aubignac (1604-1676), auteur de \a Pratique du théâtre, ouvrage de critique où il prétendit fixer absolument les règles d'une bonne tragédie. Après avoir loué Corneille, il se brouilla avec lui, et Éie cessa de le dénigrer.
est poignardée par Horace, et Horace est absous. L'amour est immolé avec elle, immolé au patriotisme.
Cinna, compose, représenté presque en même temps qu Horace, quoique profondément différent, semble né de la même conception dramatique. Cinna, Emilie, héritiers du parti pompéien et des haines républicaines, conspirent contre Tempereur Auguste, qui, après avoir persécuté leurs parents, les a comblés eux-mêmes de bienfaits. Auguste apprend leur trahison; hésite avec angoisse s'il doit punir ou absoudre ; puis, sa grande âme s'ouvrant au pardon, il fait grâce à Cinna, Tunit à Emilie, et consolide ainsi par la clémence un pouvoir acquis par la terreur. Dans Horace, Tamour était immolé au patriotisme. Dans Cinna, il est humilié devant la clémence royale. Dans Polyeucte, il se sacrifie lui-même à la sainteté ; l'amour humain se sacrifie à l'amour divin.
o. Polyeucte, au moyen âge, se fût nommé un mystère : car c'est en peignant l'âme d'un saint que Corneille semble avoir voulu compléter cette galerie d'héroïques figures. Après la grandeur chevaleresque, figurée dans le Cid, celle du citoyen retracée dans Horace, et la grandeur royale représentée dans Cinna, il a exprimé dans Polyeucte la grandeur d'une âme chrétienne qui dédaigne la terre et les joies terrestres, pour n'aspirer qu'au ciel ; car le vrai héros de Polyeucte, quoi qu'on ait dit quelquefois, c'est Polyeucte lui-même. Mais la figure de Pau- Hne, l'admirable épouse de Polyeucte, redouble l'intérêt de cette pièce extraordinaire ; l'héroïsme de son époux martyr élève jusqu'à la passion son âme d'abord indifférente, et troublée un moment du souvenir de Sévère autrefois aimé. Elle-même se convertit en voyant couler le sang de Polyeucte ; elle veut mourir pour le suivre au ciel.
Corneille ne s'éleva jamais plus haut que dans ce&
quatre admirables pièces. Mais on ne saurait protester trop vivement contre l'ignorance ou la légèreté qui limite à ces quatre tragédies la part durable de son œuvre. Durant les dix années qui suivirent Polyeucte, il écrivit dix pièces de théâtre, presque toutes admirables et merveilleusement variées ; son infatigable génie ne se lassait pas de chercher des voies nouvelles et puisait ses inspirations dans les sources les plus diverses.
io. Pompée, tiré de la PharscUe de Lucain, que Corneille goûtait particulièrement, semble un beau fragment de poème historique plutôt qu'un drame véritable. Pompée ne paraît pas dans cette pièce qui porte son nom, mais il en est bien Tâme et le héros ; elle s'ouvre par la délibération où sa mort est résolue ; elle s'achève par la punition de ses assassins. L'héroïque fermeté de CornéHe, sa veuve, en face de César vainqueur, éclate en d'admirables scènes où la sublimité du style recouvre et cache une certaine emphase des sentiments. Malheureusement l'amour épisodique de César pour Cléopâtre refroidit un peu la pièce. Corneille, après ses chefsd'œuvre, sembla s'opiniâtrer dans une conception erronée du rôle qui convient à la passion de l'amour dans la tragédie. (( L'amour, écrit-il à Saint-ÉvremondS est une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, mais non pas de corps. » Or il serait plus vrai de dire que Famour dans une tragédie doit tenir la première place, ou ne paraître pas du tout. S'il est épisodique, il est froid et presque toujours ennuyeux. Une galanterie un peu fade a gâté beaucoup des dernières pièces de Corneille.