‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 56 sur 106 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

Quelques esprits très attentifs auraient pu seuls le prévoir, en distinguant la valeur et la portée de cinq ou six morceaux plus graves que l'auteur avait glissés entre deux pages satiriques. Us eussent peut-être aussi remarqué que le Persan Rica, qui semble ici parler au nom de Montesquieu, en visitant la bibliothèque des Dervis se plaît à railler tour à tour les ouvrages de toute sorte qu'on étale sous ses yeux ; les écrits des théologiens, des grammairiens, des orateurs, des physiciens, des philosophes, des poètes, mais dans cette revue dédaigneuse de tous les genres où s'est exercé l'esprit humain, un seul est épargné, un seul est respecté : l'histoire politique et philosophique, celle des institutions et des lois.

En 1727 Montesquieu fut reçu à l'Académie française, quoiqu'il eût médit de ce corps dans les Lettres persanes. Mais de tout temps l'Académie s'est montrée facile à oublier le mal qu'on avait dit d'elle, pourvu qu'il fût bien dit. La réflexion, l'étude, les voyages mûrirent rapidement l'esprit de Montesquieu, et le tournèrent définitivement vers les études historiques. Ayant cédé sa charge de conseiller au parlement de Bordeaux, il quitta la France en 1728, visita Vienne, où il fréquenta le prince Eugène; la Hongrie, où il put voir encore debout le régime féodal qu'il devait étudier plus tard avec tant de profondeur et non sans quelque sympathie ; Venise, où il rencontra lord ChesterfieldS qui exerça une grande influence sur la direction de ses idées; puis Florence, Rome, Naples, Gênes, Turin, la Suisse, les Pays-Bas, l'Angleterre enfin, où il séjourna deux ans, s'éloignant peu de Londres ; et surtout attentif au spectacle nouveau pour lui de la vie poUtique d'un pays libre.

1. Le comte Chesterlield {1695-1774), hoii^me d'État, rival do Walpole, auteur de Lellrcs à son fils qui ont été fort admirées.

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141. Revenu d'Angleterre en France en 1731, après trois années d*absence, Montesquieu se retira dans son château de la Brède, et vécut trois autres années dans une retraite studieuse, dont le fruit fut le célèbre ouvrage intitulé : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence; écrit court, solide et profond, dont Machiavel et Bossuet avaient pu lui fournir l'idée. Mais après ces deux grands écrivains que de choses restaient à débrouiller dans l'histoire des fortunes de Rome! Bossuet avait surtout montré sa grandeur; Montesquieu, le premier, explique sa décadence et en fait toucher du doigt les causes secrètes et lointaines, la progression fatale. Car il excelle dans l'art de dégager des faits les lois, et de les énoncer dans une forme sentencieuse et simple à la fois, qui les grave dans l'esprit sans fatigue et sans confusion. Après un siècle et demi écoulé, une science plus minutieuse, une critique plus sévère a presque renouvelé l'histoire de Rome. Mais, chose singulière ! en contredisant sur bien des points le livre de Montesquieu, elle ne l'a pas fait vieillir. L'érudition y est parfois en défaut, mais la méthode reste irréprochable.

14». Les mêmes observations pourraient s'appliquer à l'Esprit des lois; ce grand ouvrage occupa vingt ans son auteur. C'est peu si l'on considère l'immense effort d'esprit et de recherches que suppose un tel livre, alors aussi nouveau : prolem sine matre creatam, disait à bon droit l'épigraphe (enfant venu sans mère). L'auteur explique la pensée de son œuvre mieux qu'aucun autre ne saurait faire. (( J'ai d'abord examiné les hommes, dit-il, et j'ai cru que dans cette infinie diversité de lois et de mœurs ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes; les histoires de toutes les nations n'en

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être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi ou dépendre d*une autre plus générale. Je n'ai pas tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses. » Tel est donc l'objet de cette œuvre puissante : montrer que l'arbitraire et le caprice ne régnent pas dans les choses humaines, mais que certains effets demeurent invinciblement liés à certaines causes. Le style est digne du sujet, presque partout pur, énergique, imagé, précis, plein de vigueur et de rapidité. Quelques traces d'afféterie, parfois un peu d'affectation dans la profondeur, sont la marque de l'époque encore plus que le défaut de l'homme.

On a reproché à l'Esprit des lois la multiplicité des divisions, l'inégalité des chapitres, la brièveté de quelques-uns ; plusieurs ont de trois à cinq lignes. Buffon, dans son célèbre discours de réception à l'Académie française {sur le style), a vivement combattu cette façon de composer, hachée, morcelée, toute en traits et en saillies : (( Le grand nombre des divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage ; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur. » Ces reproches sont fondés ; toutefois il n'en faut pas exagérer la portée ; Montesquieu traitant un sujet aussi neuf, aussi vaste, et presque infini, n'a pas prétendu tout dire, et souvent s'est contenté d'indiquer ; tel chapitre vraiment trop court propose une question, mais ne la traite point; il n'existe pas d'ouvrage qui donne autant à penser à un lecteur instruit, intelligent et réfléchi.

i43. Montesquieu fut l'ami de presque tous les écrivains de son temps, excepté de Voltaire. Celui-ci l'aima peu et n'en fut pas aimé. Il enviait à Montesquieu une certaine considération publique dont lui-même ne devdt

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être entouré que fort tard dans sa vieillesse (les cheveux blancs ont souvent ce privilège de tenir lieu de gravité). Montesquieu, de sa part, ne put jamais souiTrir Tintempérance d*esprit de Voltaire. Quand V Esprit des lois parut. Voltaire le dénigrait sourdement. Montesquieu se borna à dire : « Voltaire a trop d*esprit pour m'entendre ; tous les livres qu'il lit, il les fait ; après quoi, il approuve ou critique ce qu'il a fait. » Au contraire, d'Alembert,Bufron, HénaultS Maupertuis', Duclos, Fontenelle furent les amis dévoués de Montesquieu. Peu d écrivains ont joui d une réputation plus grande que celle qu'on lui accorda universellement de son vivant. Toute l'Europe lisait et admirait ses livres. Au bout de dix-huit mois, F Esprit des lois comptait vingt-deux éditions. Dans ce siècle réputé frivole, et qui l'était en effet, mais par le cœur plutôt que par l'esprit, de tels ouvrages avaient un succès qui, aujourd'hui, n'appartient plus qu'aux romans. Après la mort de l'auteur, sa renommée ne subit pas d'éclipsé ; à la vérité, Téloquence enflammée de Rousseau emporta la majorité des esprits dans une voie politique assez différente de celle où Montesquieu les eût voulu conduire. Mais il ne perdit rien de son autorité auprès des têtes réfléchies qui pensent que le gouvernement des hommes est une science faite, non de logique, mais d'expérience et d'observation.

Vauvenargues.

144. Le marquis de Vauvenarç^es, mort à trente-deux ans, eût laissé peut-être une œuvre achevée, si sa vie eût

1. Uénault (1685-1770), auteur d'un Abrégé chronologique de t Histoire de France (1744), longtemps très estimé.

2. Maupertuis (1698-1759), savant géomètre, président de l'Académie de Berlin où Frédéric II l'avait appelé en 1740. Voltaire se brouilla avec Maupertuis, et écrivit plusieurs pamphlets contre lui.

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