VAUVENARGUES
été plus longue. Moraliste délicat et probe, Vauvenargues*, sans s'attacher à réfuter explicitement La Rochefoucauld, semble avoir voulu, dans la plus grande partie de ses Réflexions et maximes^ contredire cette philosophie désenchantée qui avait proclamé si haut que a nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés » . On dit que, si nous faisons le bien, c'est qu'il nous plaît à faire, et que l'homme vertueux, comme le vicieux, n'agit que par amour-propre et intérêt bien entendu : « Étrange objection, s'écrie Vauvenargues ; parce que je me plais dans l'usage de ma vertu, est-elle moins profitable, moins précieuse à tout l'univers, ou moins différente du vice qui est la ruine du genre humain? Le bien où je me plais change-t-il de nature, cesse-t-il d'être le bien ? » Partout il exalte la vertu, en enseignant l'amour du devoir, et en montrant toujours la nature humaine par ses plus beaux côtés. Son style est à la fois précis par le choix et la sobriété des mots, poétique par l'émotion qu'il y répand et l'harmonie qui y règne. 11 à laissé des CaractèreSy des Dialogues, de courts traités de morale ou de critique, toute une œuvre éparse et incomplète, monument interrompu par sa mort prématurée. C'est un des plus aimables génies du siècle; la plupart des écrivains de son temps ont je ne sais quoi de sec dans un coin de leur esprit, par où ils désenchantent le lecteur; Vauvenargues l'attire et le retient par la chaleur de son âme.
Peu d'hommes ressemblent moins à Voltaire, qui cependant professa pour Vauvenargues une affection sincère, mêlée d'admiration et de respect. Il déplora sa mort; il loua la mémoire de « cet homme trop peu connu, et qui
i. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, né à Aix (1715), mort à Paris (1747). Introduction à la connaissance de V esprit humain ^ suivie de Réflexions et Maximes (1746)
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a trop peu vécu ». En effet, le xviii® siècle fit peu d*attenlion à Vauvenargues, et ses ouvrages, tout imprégnés de stoïcisme et de spiritualisme, trouvèrent peu d'accueil à une époque où l'épicurisme et le scepticisme se partageaient tous les esprits* L'éloquence de Jean-Jacques Rousseau allait bientôt forcer son siècle à admirer chez lui des doctrines antipathiques aux mœurs du temps; mais Vauvenargues, il faut Favouer, n'avait pas cette éloquence qui terrasse et bouleverse les âmes d'une génération tout entière. Faut-il ajouter, à son honneur, qu'il n'offrait pas non plus cette contradiction de la doctrine et des mœurs qui éclatait chez Rousseau, et rendait le culte du maître aisé aux disciples les moins purs? De tous les prédicateurs de vertu, le moins importun est celui qui la prêche sans la pratiquer.
Rollin.
145. Si petite qu'on fasse la place aux écrivains du second ordre dans une histoire aussi sommaire de notre littérature, il ne faut pas oublier ici RoUin*, ce maître aimable et vraiment vertueux, qui fit entrer dans l'éducation de la jeunesse tant de réformes sensées et des vues si sages. Son principal ouvrage, le Traité des études y est une méthode complète d'éducation publique; le hvre aujourd'hui paraît un peu suranné, mais c'est parce que beaucoup des idées neuves alors et même hardies, que l'auteur y présente, ont triomphé, grâce à lui, et sont entrées depuis, pour ainsi dire, dans le domaine commun. Personne aujourd'hui ne met en doulj qu'il soit bon d'enseigner les jeunes Français en français, et de leur
1. Ciiarles Rollin (1661-1741), professeur au Collège Royal (1088), principal du collège de Beauvais (1696), recteur de rUnivereilé en 1(394 et 1719. Traité des éludes {1726-1731). Histoire ancienne (1750- I7r>8). Histoire romaine (1738-1741)
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apprendre avec le latin, et même avant le latin, leur propre langue maternelle ; qu'il convienne de leur faire étudier Thistoire et surtout Thistoire nationale, et de les instruire des éléments des sciences.
Ces idées à présent vulgaires parurent presque audacieuses quand Rollin les énonça. Elles furent adoptées peu à peu, parce qu'elles étaient justes sensées pratiques : voilà comment son livre a vieilli. Mais ce qui ne vieillira jamais, c'est le dévouement profond à la jeunesse dont son ouvrage est comme imprégné, et le désir infatigable qu'il y montre à chaque page d'élever l'ûme et d'éclairer l'esprit des écoliers auxquels il avait consacré sa vie. Aussi la meilleure partie du Traité est-elle assurément la partie morale et proprement pédagogique, où la sagesse, l'expérience et la bonté du vieux maître lui dictent tant d'observations très fines et tant de conseils très justes sur le gouvernement intérieur des classes et du collège. C'est là qu'il s'élève avec force contre l'abus des châtiments usités dans les écoles; il veut qu'on use de douceur pour diriger ou réprimer la jeunesse; qu'on fasse appel à la raison, à TafTection ; qu'on n'ait recours à la force qu'après avoir épuisé tous les moyens modérés.
146. Professeur, principal de collège et deux fois recteur de l'Université, l'enseignement avait occupé Rollin exclusivement jusqu'au delà de cinquante ans. A cet âge, suspect de jansénisme, il dut quitter le collège deBeauvais qu'il dirigeait. 11 ne crut pas sa tâche achevée, quand il eut pubHé le Traité des études. 11 voulut écrire pour la jeunesse un livre, dont il avait souvent regretté qu'elle fût dépourvue. Le soin que l'on donnait alors à l'étude du latin, le temps considérable qu'on employait à apprendre l'art d'écrire et de parler dans cette langue, ne permettaient pas qu'on pût enseigner méthodiquement
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rhistoire; RoUin aurait souhaité qu*il existât au moins quelques bons ouvrages où les jeunes gens auraient pu puiser les connaissances qu'ils ne recevaient pas de leurs maîtres. Malgré tout le temps qu'on donnait à Tétude des auteurs anciens, Thistoire ancienne elle-même était fort mal connue des écoliers. RoUin forma le projet de raconter à la jeunesse les annales de la Grèce et de Rome, a Si Ton me jugeait capable d'un pareil ouvrage, écrit-il dans le Traité des études^ et que Dieu me donnât assez de vie ot de santé pour l'entreprendre, au défaut d'un meilleui* ouvrier je m'en chargerais volontiers, quand j'aurais achevé celui que j'ai entre les mains. »
Rollin avait soixante-cinq ans lorsqu'il publia le Traité des études ; soixante-dix quand parut V Histoire ancienne^ et soixante-dix-sept quand Y Histoire romaine yii le jour. Ces deux derniers ouvrages ne sont guère que des compilations traduites des historiens anciens, sans critique, mais avec un enchaînement naturel et une clarté estimable. Montesquieu, faisant allusion à ces heureux larcins, butinés sur les plus belles fleurs antiques, appelait le bon Rollin un peu trop poétiquement a l'abeille de la France ».
Louis Racine.
1«. Rollin eut un disciple fidèle et respectueux dans Louis Racine*, qu'il faut au moins nommer par respect pour son illustre père et par estime pour son talent honnête et pur qui lui dicta deux poèmes didactiques et religieux, la Grâce, la Religion^ écrits dans une versification élégante et correcie.Ses Mémoires sur la vie de Jean Racine sont précieux pour l'histoire littéraire et montrent en lui un gardien pieux du culte qu'il devait à la mémoire pater-
1. Louis Racine (1692-1763). La Grâce (1720). U Religion (1742). Mémoires sur ta vie de Jean Hacme (1747).