MARIVAUX
nelle. On sait qu'il s'était fait peindre la main posée sur les œuvres de son père et montrant du doigt ce vers de Phèdre:
Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père.
La postérité lui a su bon gré de cette modestie; elle garde une petite place à Louis Racine dans l'histoire de noire littérature.
Marivaux.
148. Après la mort de Regnard, de Dufresny, de Dancourt, après la retraite de Lesage, le théâtre comique eut encore de beaux jours en France : beaucoup d'agréables comédies furent représentées avec succès durant le demisiècle qui précède l'avènement bruyant de Beaumarchais. La plupart, toutefois, ne se jouent plus ; tant ce genre de talent vieillit vite s'il n'est porté à la perfection. Les seules comédies de ce temps qui aient pu demeurer au répertoire appartiennent à Marivaux*, l'auteur heureux du Jeu de r amour et du hasard (1730), des Fausses confidences (1736), du Legs (1736).
C'est beaucoup d'avoir su créer pour soi tout seul un genre et une langue : Marivaux a ce mérite. Il ne doit rien à Molière, ni à aucun de ses prédécesseurs au théâtre : son œuvre est toute à lui, la forme et le fond. Que vaut cette œuvre ? Ici la critique hésite et les opinions sont partagées. Ceux qui goûtent Marivaux ne le goûtent pas médiocrement ; ils le placent très haut dans leur admiration, tout de suite après Molière, et pourquoi pas à côté, puisqu'il lui ressemble si peu qu'il est difficile de les comparer ; car il n'y a pas de mesure commune entre eux. Ceux qui sont moins touchés des grâces de cet auteur
1 . Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, né et mort à Paris (1688-1763).
180 XVIli'' SIÈCLE. — DEUXIÈME PÉRIODE.
arrivent très vite à le trouver fastidieux ; ceux-là seraient volontiers injustes dans leur appréciation trop sévère ; ils ont tort d'oublier que ce n'est pas une mince qualité pour un auteur dramatique que de savoir plaire à la scène, et de s'adapter si bien aux conditions théâtrales que nulle comédie n'est plus propre à faire valoir le talent des grands comédiens que la comédie de Marivaux.
1411. Cet éloge accordé, pourquoi refuserait-on d'avouer que Marivaux n'a jamais su, ou, si l'on veut, n'a jamais voulu pénétrer jusqu'au fond dans l'étude des caractères? 11 ne se plaît qu'aux surfaces; il voltige en les effleurant; il craint toujours d'enfoncer, d'amener un conflit des passions contraires, une scène vraiment dramatique. Ses personnages ne sont divisés que par de légers malentendus, des piques d'amour-propre, ou des scrupules de leur vanité aux prises avec leur bon cœur; après d'agréables escarmouches, où, sans se blesser plus qu'à l'épiderme, ils font assaut d'esprit, de bonne grâce et de sensibilité, ils s'entendent enfin et le spectateur, qui les aime tous, est ravi de les voir d'accord. Ces jolis riens, ces choses imperceptibles, mais justes, sont dites dans une langue spéciale qui s'est appelée le marivaudage ; angue qui n'emploie après tout que le vocabulaire commun et la syntaxe générale, mais qui les emploie d'une façon rare, subtile, imprévue, parfois même alambiquée. Tel est toutefois chez Marivaux le parfait accord de la forme avec le fond, de la finesse du langage avec la finesse des sentiments, qu'on ne saurait séparer l'une de l'autre, et que ses pièces perdraient beaucoup à être écrites plus simplement. Les qualités de Marivaux se retrouvent dans SOS romans S mais un peu gâtées par la longueur des