‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 61 sur 106 · LA CHAUSSÉE · texte numérisé non relu

LA CHAUSSÉE

ce qu'elle donna d'abord, que pour ce qui en sortit plus tard; car le drame de Diderot n'en fut que le développement ; et plus récemment le drame romantique est né d'une conception à peu près semblable, mais plus large ; Nivelle de La Chaussée, réformateur timide, ne touchait pas aux trois unités dramatiques. L'innovation consistait à écrire des comédies où il n'y avait rien de comique, où même le spectateur sensible avait toujours une larme aux cils sans aller jusqu'aux sanglots. Voltaire et la plupart des lettrés attachés aux formes classiques et, comme on disait, « aux saines traditions », accueillirent avec défiance et défaveur la comédie larmoyante : « Rien n'étant si dificile, écrit Voltaire, que de faire rire les honnêtes gens, on se réduisit à donner des comédies romanesques qui étaient mojns la peinture fidèle des ridicules que des essais de tragédie bourgeoise. Ce fut une espèce bâtarde qui, n'étant ni comique ni tragique, manifestait l'impuissance de faire des tragédies et des comédies. » Cependant Voltaire, inquiel du succès de La Chaussée S essaya lui-même de traiter ce genre nouveau dans ses comédies de l'Enfant prodigue (1736) et de Nanine (1749). D'ailleurs, si La Chaussée avait eu plus de talent, il eût fallu parler autrement de sa tentative qui n'était pas mauvaise en elle-même ; il n'y avait rien d'absurde à vouloir représenter sur la scène les tragédies souvent poignantes de la vie domestique, et beaucoup de pièces modernes justement admirées, ont leur lointaine origine dans ce répertoire oublié de Nivelle de La Chaussée ; malheureusement ses bonnes intentions dépassaient son talent. Son style est faible et languissant ; ses personnages sont monotones et son

l. Les comédies de La Chaussée sont : La Fausse antipathie (175r>). Le Préjugea la mode (1735), VÉcole des amis (1737), Mêla nide (1741), LÉcole des mères (1744), /.a Gouvernante (1747).

théâtre ennuyeux. Sa morale est pure et estimable ; mais on aurait pu enseigner la vertu et la faire aimer, sans la prêcher si lourdement ; il abuse des maximes, des sentences, des tirades édifiantes. C'est d'ailleurs le défaut du siècle. Tout le monde y prêche, mais non d'exemple ; on ne parle que de vertu, mais on pratique tout le contraire.

ISS. Le même contraste existe dans le roman. Dans ce genre qui, plus qu'aucun autre, a ses succès imprévus^ inouïs, bruyants, et ses retours lamentables, nombre d'écrivains obtinrent, au xviii* siècle, une renommée qu'on croyait durable, et qui fut d'un jour. Dans ce naufrage universel, entre Gil Btas et la Nouvelle Héloîse, la postérité n'a guère recueilli plus qu'une ou deux épaves : on lit encore Marianne de Marivaux, et sans doute on lira toujours VHistoire du chevalier Desgrieux et de Manon Lescaut, du trop fécond abbé Prévost *, qui écrivit deux cents volumes, et qui doit sa renommée à un livre de deux cents pages. D'où vient l'intérêt durable qui s'est attaché à ce récit des aventures de deux personnages, l'un et l'autre assez méprisables? D'une qualité très simple et toutefois très rare, d'une qualité qui manque à la plupart des romans : d'un accent profond de vérité, qui fait vivre toutes les pages du récit, qui captive d'abord le lecteur, qui l'attache et qui le remue comme pourrait faire une aventure réelle et douloureuse, se déroulant sous ses yeux.

1. Antoine-François Prévost d'Exilés (1697-1763). Le roman qui a fait sa célébrité parut en 173).

i.-J. ROUSSEAU. 185

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