‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 62 sur 106 · CHAPITRE VII Dix-huitième siècle. — Troisième Dèriode · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Dix-huitième siècle. — Troisième Dèriode

Jean-iJacques Rousseau.

f 5S. Dans un Tableau de V esprit humain au milieu du XVIII® «lecfe, d'Alembert observe que depuis trois cents ans, le milieu de chaque siècle coïncide avec une révolution générale dans l'esprit humain ; et il ajoute que le milieu du xviu® siècle paraît avoir amené, en effet, « un changement bien remarquable dans les idées ». Plusieurs faits importants marquent le commencement de cette période nouvelle, et en indiquent le caractère. En 1750, Jean-Jacques Rousseau fait paraître son premier ouvrage ; en 1751, les chefs du parti philosophique commencent la. grande entreprise de ÏEncyclopédie. De deux côtés différents, l'ancienne société, et tous les principes sur lesquels elle reposait, allaient être battus en brèche ; ébranlée jusqu'aux fondements durant cette période, elle sera renversée durant la suivante.

Jean-Jacques Rousseau était né à Genève, le 28 juin 1712. Il a raconté dans ses Confessions les aventures bizarres de son enfance et de sa jeunesse : l'aveu ne fait honneur qu'à sa franchise. Il avait vingt-neuf ans lorsqu'il arriva à Paris, ayant déjà usé beaucoup de métiers et découragé plusieurs bienfaiteurs. Le charme étrange de sa personne et de son caractère devait lui en faire rencontrer beaucoup d'autres et de plus illustres. Après huit ans de luttes pénibles, Rousseau vivait encore obscurément de quelque emploi de secrétaire, lorsqu'il eut l'idée de

186 XVlll* SIÈCLE. — TROISIÈME PÉRIODE.

concourir pour le prix que proposait rAcadéniie de Dijon à l'auteur du meilleur traité sur cette question : « Si le rétablissement des sciences et des lettres a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » Rousseau répondit en accusant les lettres, la société, la civilisation d'avoir gâté l'homme et perverti sa nature. Tout son système est en germe au fond de cette déclamation passionnée, que l'Académie de Dijon couronna (1750). De ce jour le misanthrope, ennemi de la société, fut célèbre. Par un hasard ironique, le premier fruit qu'il tira de sa célébrité, fut que Louis XV voulut entendre à la cour un opéra de Rousseau qui n'avait pu être joué jusque-là : le Devin du village^ dont le succès fut vif, la curiosité y aidant.

154. En dix ans Rousseau fit paraître ensuite tous les ouvrages qui ont fait sa réputation : le Discours sur V origine et les fondements de Vinégalité parmi les hommes (1755), 011 il attaque de front la société civile et la propriété, les chargeant de tous les maux qui affligent les hommes, et opposant aux misères de la civilisation le chimérique bonheur d'un prétendu état de nature qui n'a jamais existé. La Lettre à d*Alembert contre les spectacles (1768), violent réquisitoire contre la corruption qui naît du théâtre ; comme si toute autre forme littéraire n'offrait pas les mêmes dangers ; la vraie moralité consiste à élever l'art, mais non à le supprimer. Au besoin Rousseau eût servi de preuve à montrer qu'on peut troubler les cœurs autrement que par la tragédie ; le roman de Julie ou la Nouvelle Héloïse (1760) passionna les contemporains; mais quoiqu'il y soit beaucoup parlé de la vertu, il est permis de douter qu'il les ait rendus plus vertueux. Les belles pages y abondent, mais l'éloquence y est fort mêlée de déclamation : ajoutons que les descriptions naturelles, dont l'œuvre est remplie, offrent des beautés tout à fait

J.-J. ROUSSE Ai:. 187

neuves dont Rousseau a enrichi le premier notre littérature. Depuis, l'abus qu'oïl a fait du genre en a émoussé l'intérêt. Deux ans après parurent, presque en même temps : Du Contrat social ouPrincipesdu droitpolitlque (il 6^) et Emile ou de VÉducatio7i. Le Contrat social est l'exposé d'une organisation politique fondée sur la toute-puissance de la démocratie; le peuple ou plutôt la majorité du peuple impose des lois abolues à tous les individus ; et ces lois, sans nul souci de la tradition, des mœurs, des intérêts particuliers, rie la conscience individuelle, règlent jusqu'aux moindres détails de la vie publique ou privée de tous les citoyens. Dans ce système, la liberté n'existe pas : l'unité sociale est tout. C'est l'organisation de la cité antique, appliquée violemment aux États modernes, où elle est inapplicable. Jean-Jacques Rousseau est au nombre des Français que la lecture assidue et mal comprise de Plutarque avait éblouis, non éclairés. Lui-même écrit : « Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-môme citoyen d'une république, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie. »

155. Emile est un traité complet d'éducation où Rousseau, prenant l'enfant au berceau, s'attache à le former et à le développer, en dehors de toutes les traditions, de toutes les conventions, de toutes les coutumes, par le libre jeu de ses facultés naturelles que met en œuvre la main habile d'un sage précepteur : telle est du moins la prétention du livre, qui selon l'auteur, n'est qu'un « traité de la bonté originelle de l'homme destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement. »

L*éducation deTrait ainsi consister à isoler Tenfant, et, au moins pour les premières années, à ne lui rien enseigner; car on risque, en Tinstruisant, de contrarier son développement naturel. Mais à tout moment Tauteur, dans la pratique, se départ de son système: et le paradoxe cède à la nécessité d'user au senrice de TindiTidude toutes les ressources acquises qu'a rassemblées le travail des siècles. Tout le fond du livre est faux; car les hommes sont solidaires, et Téducation, sans cesser d*étre progressive, consiste essentiellement à apprendre à Tenfant qui naît ce que rhumanité, plus vieille et plus sage, a péniblement appris tandis qu'il n était pas encore. Dans le détail de cette œuvre prolixe et toulTue, il y a des observations fondées, des préceptes excellents, des idées de réformes utiles et pratiques. Une partie de VÉmiie, célèbre sous le nom spécial de Profession de foi du vicaire savoyard, est une énergique affirmation de Texistence immatérielle et immortelle de Tâme et de Texistence d'un Dieu personnel, créateur de l'homme et son juge; cette déclaration toute spirituahste, émise à une époque où s'affichaient bruyamment et partout triomphaient lepicurisme et le matérialisme, sépare nettement Rousseau du parti dit philosophique, auquel il avait d'ailleurs toujours refusé d'adhérer, et qui le traitait souvent en ennemi. Le livre n'en suscita pas moins contre l'auteur une violente tempête; le Parlement le condamna, et Rousseau dut fuir. Réfugié en Suisse, puis en Angleterre, sa raison se troubla ; il se crut en butte à des ennemis impitoyables; cependant l'hostilité s'était au contraire adoucie, et on le laissait paisiblement rentrer en France et à Paris. 11 y vécut dix années encore, solitaire et bizarre, recherché par une foule d'admirateurs, dans lesquels il voyait de secrets ennemis. 11 mourut subitement, deux mois après Voltaire (jiiilleH778).

Page 1