J.-J. ROUSSEAU
156. Dans ses dernières années, il avait écrit ses Confessions, où il raconte les fautes de sa vie, et trop souvent celles de la vie des autres et surtout de ses bienfaiteurs, avec un cynisme que rien ne peut excuser. L'ouvrage vivra pourtant; non seulement par T intérêt singulier qu'offre cette émouvante analyse d'une âme passionnée, mais surtout par le style et par les sentiments nouveaux et féconds qui trouvèrent leur première expression dans ce livre el dans certaines parties des Rêveries d'un promeneur solitaire, écrites à la même époque et dans les mêmes dispositions morales. A l'heure où la veine prosaïque du siècle semblait près de se tarir, Rousseau ouvrit tout à coup des sources nouvelles et très abondantes où le cœur et l'imagination de ses contemporains puisèrent largement et s'abreuvèrent avec délices. 11 aima la nature, il dit avec une simplicité émue les douceurs de la campagne, les plaisirs d'une vie modeste, les joies d'un foyer austère; peu importait qu'il eût lui-même porté ses cinq enfants à l'hospice; les contradictions de sa vie n'ôtaient rien à son éloquence entraînante. En face de la critique sèche et négative des philosophes de son temps, tout appliqués à saper et détruire le passé, il construit la cité de l'avenir, et enthousiasme la foule pour le bonheur qu'il lui annonce et qu'il lui promet. Son influence fut immense, bien plus positive que celle de Voltaire; les hommes de la Révolution furent tous plus ou moins ses disciples; ils eurent le même dédain des faits et de la tradition, des mœurs régnantes et des usages établis; le même amour de l'égalité; la même passion pour la logique et pour l'absolu ; la même éloquence, prompte à se payer de mots et à se duper soi-même; la même religiosité vague, hostile à l'athéisme autant qu'aux religions positives.
Le Discours sur Vinégaliié parmi les hommes et le Contrai social furent l'Evangile et le catéchisme des
hommes de 89, de 91 et de 93 ; ils firent autorité dans l'Assemblée constituante, TAssemblée législative et la Convention. Mercier, dans un écrit intitulé Rousseau auteur de la Révolution, dit, en parlant du Contrat social : <( Tous les citoyens le méditent et rapprennent par cœur.»
Mais à juger Rousseau seulement comme écrivain, les qualités chez lui remportent sur les défauts, et le maître est fort supérieur à ses disciples; chez ceux-ci l'on ne trouvera plus ce qu'on voit chez Rousseau, des parties de grand écrivain et de moraliste profond. Surtout ils n'auront pas au même degré ce don d'être ému, d'où naît celui d'émouvoir, et qui fut la marque distinclive de son génie et le secret de son influence. Lui-même savait bien que toute la force de son éloquence était dans celle de sa conviction. Il écrivait à M. de Malesherbes : a Avais-je quelque vrai talent pour écrire? je ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d'éloquence et j'ai toujours écrit lâchcmimt et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé. »
Diderot.
15». Denis Diderot* connut comme Rousseau les misères d'une vie d'aventures. Ses premiers ouvrages, parmi lesquels on trouve un roman cynique à côté d'un Essai sur le mérite et la vertu, furent vendus à vil prix. La Lettre sur les aveugles, apologie de l'athéisme, fit enfermer l'auteur à Vincennes. La même année (1749) il conçut le projet du long ouvrage qui devait occuper une grande partie de sa vie : Y Encyclopédie, vaste recueil où il voulait présenter dans la forme d'un répertoire alphabétique le
1. Denis Diderot, né à Langres (171:^), mort à Paris (1784). Lettre sur les aveugles (1749). Lettre sur les saurds-mitets (1754). Enqfclopédie (1751-1772). Théâtre, romans, etc. Le Neveu de Rameau et Paradoxe sur le comédien^ ouvrages posthumes.
DIDEROT. m
résumé de toutes les connaissances humaines. Lé premier volume parut en 1751, sous ce titre : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, recueilli des meilleurs auteurs,., par une société de gens de lettres, mis en ordre par M, Diderot, et quant à la partie mathématique, par M. d'AlembeiH. « Le but d'une encyclopédie, écrivait Diderot, est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer 11» système général aux hommes avec qui nous vivons et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain. » Ce programme était beau; il ne fut pas entièrement rempli, et ne pouvait pas l'être. Une œuvre de ce genre est nécessairement imparfaite; mais le premier essai qu'on en faisait en France devait offrir au plus haut point les défauts presque inévitables dans une telle entreprise : lacunes dans la nomenclature, disproportion dans le développement des articles; contradiction et incohérence dans les doctrines. La plupart des écrivains en renom à cette époque ont collaboré à Y Encyclopédie, sans excepter les plus illustres : Voltaire, Montesquieu, Buffon; mais à côté d'eux beaucoup d'obscurs collaborateurs furent associés à l'entreprise et ne lui firent pas également honneur.
158. D'Alembert avait écrit le- Discours préliminaire, trop admiré jadis, trop oublié peut-être aujourd'hui; il s'était efforcé d'y soumettre 5 un classement logique et réguHer toutes les sciences humaines, et de montrer les liens de dépendance et de subordination qui les rattachent les unes aux autres et constituent l'unité du savoir dans
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la variété des connaissances. Il s était d*aiileurs beaucoup inspiré dans cet écrit du livre de Bacon, De l* accroissement des sciences. Mais D'Alembert se retira de YEncyclopédie dès qu'il prévit que l'autorité serait hostile à Tentreprise; et Diderot seul porta jusqu'à la finie poids écrasant de la direction du travail et de la révision générale. H rédigea lui-même une multitude d'articles sur les sujets les plus divers, et particulièrement sur les arts et métiers ; pour parler plus pertinemment de ces matières, qu'il ignorait jusqu'alors, il visita les ateliers, et mit la main lui-même à tous les instruments de travail. Ces articles techniques rédigés par Diderot sont encore admirés pour leur clarté, leur exactitude et leur précision. Mais beaucoup d'autres parties de l'ouvrage sont mal étudiées, mal exposées, remplies d'inexactitudes, de déclamations et de banalités: « C'est une Babel », disait Voltaire en parlant de Y Encyclopédie. Plusieurs fois interrompue par arrêt du conseil du roi ou du Parlement, qui en suspectaient la doctrine, Y Encyclopédie^ commencée en 1751, ne fut entièrement achevée qu'en 1780; elle formait trente-cinq volumes in-folio. Quoique les rédacteurs de l'ouvrage eussent affecté dès l'origine une certaine modération de tendances et d'opinion, l'esprit général de YEncyçlopédicy conforme à celui du temps, était certainement hostile à la religion, à la monarchie, à tout l'ordre établi. Le pouvoir essaya vainement d'arrêter l'entreprise ; l'opinion publique la favorisait, et demeura la plus forte.
159. En même temps qu'il déployait une inépuisable énergie au service de cette entreprise ingrate, Diderot poursuivait une réforme du théâtre, où il voulait, selon ses expressions, substituer la vérité à la convention, en faisant du drame une image de la réalité, jusque-là exclue, selon lui, également de '« tragédie et de la comédie. Pour