DIDEROT
mettre sa théorie en pratique, il écrivit lui-même en prose deux drames bourgeois et pathétiques*, bourrés de tirades morales et de scènes larmoyantes et, certainement aussi éloignés de la vie réelle que la plus artificielle des tragédies. Ces pièces n'eurent aucun succès, mais la théorie subsista. Elle devait être reprise avec une critique plus sûre et mieux armée, par des génies plus dramatiques, au XIX® siècle. '
Diderot, dans les Salons de 1761, 1763, 1765, 1767, inaugura plus heureusement la critique d*art, presque inconnue jusque-là en France. Longtemps les lettrés avaient vécu presque étrangers aux œuvres d'art ; Diderot fit cesser ce divorce, et rendit ainsi un double service aux arts et aux lettres. Mais, comme cela était naturel, il appréciait la peinture surtout en littérateur et en moraliste, et n étudiait guère un tableau qu'au point de vue de la composition, en négligeant l'exécution dont il ignorait les secrets et la valeur,
teo. Nous ne saurions énumérer tous les écrits de Diderot; il a dispersé dans vingt ouvrages divers, romans, traités d'histoire et de philosophie, fantaisies morales ou littéraires, le génie le plus fécond et le plus facile qui fut jamais. Son style est inégal ; excellent dans certaines parties de son œuvre, où il a bien voulu être simple, par exemple dans plusieurs de ses lettres; ailleurs boursouflé, emphatique et creux. On a beaucoup discuté sur ses opinions religieuses et philosophiques ; il s'est souvent contredit : mais il semble incliner au matérialisme et à l'athéisme. Comme tout son siècle, il a beaucoup prêché la, vertu, quelquefois même d'une façon pédante', et il F»
t. Le Fils naturel (1757) et le Père de famille (1758).
2. C'était le vice du temps, a On prêche dans 'opéra-coimqne,
LlTTÉnAlURE FnA.NÇAISE. II. — 13
19i XVlir SIÈCLE. — TROISIÈME PÉRIODE.
souvent outragée. Singulier mélange de bien et de mal, il eut presque tous les vices, et plusieurs vertus. Tel il se montre à nous dans sa Correspondance , étendue, variée, le plus souvent familière et remplie d'abondants détails sur sa vie, ses goûts, ses occupations ; sur les gens qu'il fréquente, ou qu'il rencontre seulement, célèbres ou obscurs ; sur ses voyages, sur ses promenades. Tout peut devenir sous sa plume un heureux prétexte à des digressions animées ; chez lui la vie surabonde ; il la communique à tout ce qu'il touche. Aucun écrivain de ce siècle, ni même Rousseau, n'a su mieux que lui dégager ce que le plus petit objet peut receler de poésie et d'intérêt. Il est une qualité qui ne manque jamais dans son style, c'est le mouvement ; mais l'excès même de cette qualité rend ce style souvent désordonné, comme son œuvre ellemême, et comme sa vie*.
D'AIembert. — Mably. — Raynal.
161 . D'AIembert ', longtemps collaborateur de Diderot dans la direction de V Encyclopédie , est plutôt un savant mathématicien et physicien qu'un lettré, un écrivain; toutefois le Discours préliminaire deV Encyclopédie, ce portique bien ordonné d'un monument très confus, suffît à lui ouvrir l'Académie française, dont il devint plus tard se-
écrit Horace Walpole à Mme Du DelTand (septembre 1770) et les romans parlent aginculture. On fait regretter l'ennuyeux Calprenède. »
1. Diderot a beaucoup collaboré à la Correspondance de Grimm, qui de 1753 à 1790 adressa périodiquement à divers souverains et princes étrangers une relation étendue de tous les événements littéraires qui s'accomplissaient en France à cetle époque.
2. Jean d'Alembert (1717-1783). De l'Académie des sciences (1741). Discours préliminaire de l'Encyclopédie (1752). De l'Académie française (1754). Secrétaire perpétuel (1772). Histoire des membres de P Académie française 1770-1787). Nombreux écrits scientifiques.
d'aLEMBERT. 195
crétaire perpétuel. U était entré à l'Académie des sciences à vingt-trois ans. Son style est clair, mais incolore et peu personnel : plus égal et plus mesuré que Diderot, il lui est bien inférieur comme critique et comme écrivain. Son principal ouvrage littéraire est VHistoire des membres de l'Académie française morts depuis 1700 jusqu'en 1771. Ce recueil d'éloges de ses confrères avait été lu aux séances publiques de l'Académie, avec un succès très vif : d'Alembert y affecte un peu trop la finesse de l'esprit, à la façon de Voltaire; mais dans ce genre léger il est mal servi par son naturel. Presque tout le sel que les contemporains trouvaient dans ces éloges semble aujourd'hui évaporé; il n'est pas un grand biographe, celui qui ne peut intéresser que les seuls lecteurs qui ont connu ses héros, Les personnages de Plutarque nous touchent encore après deux mille ans.
Nous n'avons pas à énumérer ici tous les ouvrages où les contemporains et les disciples de Rousseau, durant la période que nous étudions, entreprirent de combattre et de ruiner les traditions et les principes religieux et philosophiques, politiques et sociaux sur lesquels reposait la société de l'ancien régime. Parmi les innombrables écrits qui furent publiés, durant la seconde moitié du siècle, sur les matières qui touchent à la politique et au gouvernement des hommes, on remarqua beaucoup ceux de Mably*, frère aîné de Condillac', le célèbre philosophe sensualiste. Dans ses Observations sur les Grecs (1749), sur les Romains (1751), sur l'Histoire de France (1765), sur le gouvernement et les lois des États-Unis (1784),