‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 69 sur 106 · GILBERT · texte numérisé non relu

GILBERT

d'odes OU d élégies. Gilbert mourut jeune (à vingt-neul ans), à la suite d'une chute de cheval, non à Thôpital comme on l'a dit, ni aussi pauvre qu'on l'a prétendu, car il avait deux mille livres de pensions diverses, qui vaudraient huit mille francs de rente aujourd'hui, ni fou, comme on l'a raconte ; tout au plus parait-il vrai qu'il eut quelques heures de délire à la suite de l'accident qui l'emporta. Gilbert était fort engagé dans les querelles de partis qui divisaient son temps ; il avait excité contre lui par des satires virulentes la colère du parti des philosophes. Des deux côtés on combattit autour de sa mémoire; les uns pour nier son génie et dénigrer son œuvre ; les autres pour l'exalter outre mesure et prêter à sa mort un intérêt légendaire.

Saint-Lambert. — DeliUe.

16S. La poésie descriptive est un genre factice et nécessairement ennuyeux. Sans doute, la description est un élément qui peut, qui doit entrer dans la poésie ; mais décrire pour décrire est un procédé fâcheux. C'est la poésie des hommes et des temps qui n'ont plus d'idées poétiques; alors on regarde autour de soi, et on décrit ce qu'on voit. Si la description était fidèle, au moins elle aurait le mérite et l'intérêt de la vérité; mais la plupart du temps le goût du siècle et la fantaisie de l'auteur prêtent aux objets des couleurs de convention. Un Américain ou un Australien ne pourrait se faire aucune idée des campagnes de la France en lisant les innombrables poèmes descriptifs où l'on prétendit les dépeindre : ni les Saisons de Saint-Lambert (1769)*, ni les Mois de Roucher*

1. Jean François de Saint-Lamberl, né à Nancy (1716), mort à Paris (1803).

2. Jean-Antoine Roucher, né à Montpellier (1745), ^lUotiné avec André Chénier, 1 25 juillet 1704.

(1779), ni les Jardins de Delille (1782), auxquels il faut préférer sa traduction des Géorgiques (1769). Tous ces ouvrages, où leurs auteurs ont dépensé beaucoup de talent, ne se lisent plus; notre goût est de plus en plus fermé à ce genre de versification froidement artificielle, élégamment prosaïque. Au reste, nous admirons peut-être plusieurs choses que le temps traitera comme il a traité Saint- Lambert. Souvenons-nous que Voltaire écrivait à Fauteur des Saisons : « Votre ouvrage est un chef-d'œuvre; c'est un morceau au-dessus du siècle. » Il le répétait à La Harpe : « L'ouvrage de M. de Saint-Lambert me parait fort au-dessus du siècle où nous sommes » . Il écrivait à l'Académie : « Le poème des Quatre Saisons et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poèmes qui aient honoré la France, après Y Art poétique. » Il est vrai que, dans le même temps, Mme Du Deffand écrivait : (( Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux ; il croit regorger d'idées, et c'est la stérilité môme, et sans les roseaux, les ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de chose à dire. » Sainte-Beuve dit très finement que lorsqu'un ouvrage parait, tout est dit par les contemporains à propos de cet ouvrage, en bien ou en mal, le vrai et le faux ; il nous reste seulement à dégager les traits justes des traits qui s'égaraient; la critique exacte et bien fondée de l'apologie passionnée ou du dénigrement systématique.

L'abbé Jacques Delille, né en 1758, mourut en 1813; mais jusqu'en plein xix® siècle il demeura Thomme de 1770, l'auteur des Géorgiques et des Jardins; il écrivit VHomme des champs (1800), V Imagination (1806), les Trois Règnes de la Nature (1809); il peignit en vers élégants et froids tous les objets que le ciel et la terre offraient à ses regards; il fut le premier des versificateurs, mais il ne fut jamais poète. Les contemporains s y

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