ROTROU
parmi les « cinq auteurs ». Ses progrès datent de cette époque. En i6o6, les Sosies^ pièce imitée de Plaute, et jouée en môme temps que le Cid, montrent déjà chez Rotrou un grand progrès dans Tart de composer et d'écrire, et offrent un style comique souvent excellent. L'année suivante, Rotrou, dans Laure persécutée y tragi-comédie, exprimait les tortures de la jalousie et les ardeurs de la passion avec une énergie qu'on trouve rarement dans ce genre, voué d'ordinaire aux sentimentalités doucereuses,
15. Mais les plus beaux titres de Rotrou à l'admiration de la postérité, ce sont les œuvres de ses quatre dernières années. Ne semble-t-il pas qu'il ait deviné que la vie allait lui manquer? Saint Genest (1646), Don Bernard de Cabrère (iMl), Venceslas (1647), Cosroès (1649), voilà ses quatre chefs-d'œuvre; voilà son Cid, son Horace, son Cinna, son Polyeucte, écrits presque ensemble, comme ces immortels ouvrages. Don Bernard de Cabrère, la meilleure tragi-comédie de Rotrou, est une peinture souriante et touchante à la fois de la funeste chance attachée à tous les pas d'un brave gentilhomme espagnol, de qui la malencontreuse fortune gâte les plus belles qualités. Les trois autres pièces sont trois tragédies, mais fort différentes entre elles. Saint Genest, imité librement deLope de Yega, est l'œuvre la plus originale de Rotrou, et peut-être le drame le plus singulier qu'ait écrit le xvn« siècle. C'est l'histoire d'un acteur qui, jouant devant Dioclétien le rôle d'un martyr chrétien, tout à coup frappé de la grâce, se sentit sincèrement pénétré des sentiments du personnage qu'il représentait, se proclama chrétien lui-même, sollicita le martyre, et l'obtint. Cette étrange donnée fut traitée par Rotrou avec une grande richesse d'imagination, dans un style vif, animé, varié. Le comique, le familier, le tragique et le sublime s'y rencontrent et s'y mêlent avec une aisance
LITTÉBATURE FRANÇAISE H. 2
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et une souplesse admirables. La pièce que joue le héros et que sa conversion interrompt, est introduite au milieu du drame avec une habileté qui dénote une rare entente des combinaisons dramatiques. Les mœurs d'une troupe de comédiens, dont Genest est le chef, sont vivement dépeintes et fournissent un cadre attrayant à cette tragédie sanglante. Les sublimes effusions de l'acteur converti qui s'élance au martyre, rappellent sans trop d'infériorité les plus belles pages de Polyeucte.
16. Venceslas et Cosroès, tragédies moins originales, sont peut-être toutefois plus voisines de la perfection. L'une, Venceslas, imitée d'une pièce de Francisco de Rojas* (intitulée : On ne peut être père et roi à la fois), étale à nos yeux le tableau d'une âme héroïque et violente qu'une sorte de fatalité, servie par une jalousie furieuse, entraine au crime, et qu'un profond sentiment d'honneur ramène au devoir et à la vertu. L'autre tragédie, Cosroès, dont l'action se déroule au sein d'une cour orientale, en dépeint avec vigueur les mœurs tortueuses et sanguinaires : un vieux roi, affaibli par l'âge et le remords de ses crimes passés, voit son fils se révolter contre lui, poussé à bout par la haine d'une marâtre impitoyable.
Le style de Rotrou est inégal et heurté comme fut sa vie même, longtemps désordonnée, mais semée de traits généreux, puis couronnée par une mort admirable. Il abonde en vers héroïques, en tirades sublimes, dignes de Corneille lui-même. Ailleurs il est négligé, contourné, pénible, obscur. Mais il n'est jamais prosaïque, jamais plat ni vulgaire. Un soufTle de poésie anime ses moindres pièces et on vivifie la trame. Ses inventions sont toujours attachantes;
1. Poêle dramatique espagnol, contemporain de Rotrou, né à Tolède en 1601.