‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 8 sur 106 · ROTROU · texte numérisé non relu

ROTROU

les moins heureuses peuvent choquer, mais n'ennuient jamais. 11 supporte malaisément le poids des règles que les critiques de son temps voulaient imposer au théâtre. Le plus souvent il secoue le joug et ne veut d'autre poétique que sa propre inspiration. Quoiqu'il ait imité beaucoup les anciens et les Espagnols, il reste un génie profondément original; il emprunte une idée, un trait; mais il transforme ce qu'il emprunte, et. le développement est à lui. On Ta beaucoup imité à son tour; ses successeurs ont largement puisé dans ce fonds mêlé d'or et de clinquant, mais après tout si riche. Racine s'en est inspiré dans sa Thébaïde et dans son Iphigénie, Molière, dans V Amphitryon, dans le Bourgeois gentilhomme; Quinault dans ses Rivales; Regnard, dans les Folies amoureuses; La Motte, dans /nés de Castro. Corneille lui-même croyait peut-être devoir quelque chose au commerce de Rotrou, puisqu'il le nommait gracieusement « son père », quoique plus âgé que lui de trois ans.

i». En 1650, Rotrou, qui avait la charge de a lieutenant particulier et civil au bailHage de Dreux », apprit qu'une maladie épidémique ravageait sa ville natale. 11 s'y rendit aussitôt pour prendre sa part du malheur public, aider h maintenir l'ordre et à soutenir le courage de la ville éprouvée. Au bout de peu de jours le mal l'atteignit luimême et l'emporta au tombeau. Il n'avait pas quarante et un ans*.

Qu'a-t-il manqué, en somme, à Rotrou pour s'élever au rang des plus grands poètes dramatiques? Est-ce le goût, ce don secondaire, mais rare, qui enseigne à l'écrivain à choisir entre les inventions d'inégale valeur que sa verve

1. Suivant une autre vereion, il élait à Dreux quand l'épidéinie éclata ; il refusa de s'éloigner.

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ol sa fantaisie lui suggèrent? Mais Corneille lui-même eut toujours moins de goût que de génie. Est-ce le travail patient, scrupuleux, réfléchi, qui ne se satisfait pas des fruits trop vite éclos d'une facilité trompeuse, et cherche toujours la perfection, sans se flatter de jamais Tavoir atteinte?

C'est peut-être seulement la vie qui fit défaut àRotrou. Les pièces qu'il composa dans ses quatre dernières années ne sont-elles pas très supérieures à tout le reste de son œuvre? Rotrou ne cessait de grandir et de se perfectionner. Qui sait ce qu'il nous eût donné s'il ne fût mort à quarante ans? Combien d'hommes n'ont produit leurs chefs-d'œuvre que dans la maturité de l'âge ! Tous les écrivains, même les plus grands, n'ont pas la miraculeuse précocité de Pascal. A quarante ans, Malherbe et Descartes n'avaient rien produit; ni Bossuet n'avait donné les Oraisons funèbres, ou VHistoire universelle, ni La Rochefoucauld ses Maximes, ni La Bruyère ses Caractères, ni Fénelon Télémaque, ni La Fontaine ses Fables, ni Molière le Misanthrope, ou Tartuffe, ou V Avare. Mais ne plaignons pas Rotrou de nous avoir laissé l'exemple d'une mort généreuse, fût-ce en échange de dix chefs-d'œuvre.

Maynard et Racan.

18. Dans l'école de Malherbe, bien inférieure au maître, il faut distinguer avec honneur deux noms: ceux de Maynard et de Racan. Le premier* n'a pas obtenu toute la réputation qu'il mérite. Sa mauvaise fortune le retint toute sa vie dans des charges obscures, loin de Paris, où il aspira vainement. Mais il avait beaucoup d'esprit, et Malherbe le

1 François de Maynard, né à Toulouse (1582), mort le 28 décembre 1646; il fut une grande partie de sa vie président au présidial d'Aul'illac.

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