‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 75 sur 106 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

poétique : elle confirme un fait curieux, déjà soupçonné : c'est que Chénier, comme Racine, composait ses ouvrages en prose avant de les mettre en vers ; ce qui prouve que toute méthode peut être bonne au génie.

i»9. La Révolution partage en deux parts l'œuvre de Chénier; Jusque-là le caractère saillant de son inspira*tion, c'était la sérénité, légèrement épicurienne et sceptique. U avait laissé couler ses Jours dorés et paisibles, content de modeler avec amour d'exquises figurines, vraiment dignes de l'art grec. La Révolution transforma le poète, en l'enflammant d'abord d'enthousiasme pour la liberté renaissante ; puis d'indignation contre les misérables qui la firent dévier dans le sang et l'anarchie ; puis de colère et de mépris contre les bourreaux, Joints à une immense pitié des victimes. Tels furent les sentiments qui inspirèrent ses nombreux écrits en prose, ouvrages de polémique, articles de Journaux, dignes de vivre toutefois pour la beauté du style et la pureté des intentions. Telles furent les passions qui lui dictèrent les Odes et les ïambes; les plus belles, parmi les odes, furent écrites à Versailles, pendant l'année quatre-vingt-treize, dans une retraite obscure où il vivait caché ; car le triomphe des Jacobins dans la Convention menaçait sa vie. Rien n'égale le charme discret et pur, la poésie exquise et profonde des odes à Fanny ; le génie de Chénier grandissait tous les Jours, et tous les Jours il s'ouvrait une voie nouvelle et inexplorée dans l'art : s'il eût vécu dix années encore, quel poète nous aurions eu à la fin de ce xviii<» siècle, le plus prosaïque des siècles! Le Y mars 1794 il fut arrêté; le 25 Juillet de la même année, il monta sur l'échafaud, deux Jours avant Robespierre dont la morl l'aurait sauvé. Jamais plus beau génie ne fut coupé dans sa fleur!

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I80. Durant ces quatre mois et demi de prison, il avait écrit ses ïambes, ce testament vengeur, transmis feuille par feuille à sa famille par la main d'un geôlier acheté. Les ïambes sont une œuvre incomparable par la violence et la sincérité du sentiment qui les inspira ; ces larmes^ ces cris, ces sanglots, ces imprécations jaillissent du plus profond de Tâme. En face de la tyrannie, la vertu peut choisir entre deux rôles : la maudire ou se taire. André Chénier choisit le premier ; il protesta, il cria, il lança Tanathème et l'outrage au visage des bourreaux. Il fut à lui tout seul la voix vengeresse et plaintive de la France écrasée par la Terreur.

La postérité a tardé à rendre justice à André Chénier ; son excuse est qu'elle ignorait ce que valait l'homme qu'on avait tué le 7 thermidor an IL L'œuvre mutilée parut lentement au jour, par fragments, comme à regret. C'est d'hier seulement que nous la connaissons tout entière. Dans cet état de désordre et de confusion, cette œuvre inachevée est pourtant d'une beauté suprême. Il ne suffirait pas d'en louer la forme et cette exquise imitation du génie grec et de l'harmonie attique : la Pléiade en ses meilleurs jours avait déjà produit quelque chose de semblable; ni de vanter la perfection du rythme: Racine bien souvent n'est pas moins enchanteur. Ce qu'il faut louer d'abord, c'est la sincérité absolue de l'inspiration dans la seconde moitié de l'œuvre du poète, les Odes et les ïambes. Quel poète lyrique en France, avant Chénier, avait su exprimer dans une langue aussi belle les sentiments, les passions, les colères, les espérances de son âme? Mais sa conduite pendant la Révolution mérite aussi l'éloge; ce fut un grand citoyen ; il aima, il servit la liberté, la justice; il n'y a ni une tache dans sa vie, ni une gouttede sang sur ses mains. Quel remords pour la France d'avoir laissé immoler cette tête, deux fois sacrée, d'un de ses meilleurs citoyens, d'un de ses plus grands poètes !

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