‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 76 sur 106 · DUCIS · texte numérisé non relu

DUCIS

Marie-Joseph Chénier. — Dûcis e\ Lebrun.

181 . L'œuvre du seul grand poète do la fin du xviii® siècle n'a été connue qu'en 1820, vingt-six ans après sa mort. Nommons au moins ceux qui alors usurpaient la gloire à son détriment dans l'estime des contemporains.

Delille régnait a au Parnasse», ainsi qu'on disait encore. Au-dessous de lui, Marie-Joseph Chénier, Ducis et Lebrun partageaient la faveur publique. Marie-Joseph Chénier S frère puîné d'André, faible disciple de Voltaire au théâtre, usa de la scène comme d'une tribune ; il fit jouer Charles IX (1789), Jean Calas (1791), Henri VIII (1791), Caïus Gracchus (1792), Fénelon (1795), Timoléon (i794), pour inspirer la haine des rois, des prêtres, des parlements ; mais telle était la marche rapide des événements que ses trois dernières pièces parurent trop modérées, et que Timoléon^ arrêté par la censure de Robespierre, ne put être représenté qu'après le 9 thermidor. Marie- Joseph Chénier érigeait en théorie littéraire ce fâcheux abus de faire servir le théâtre à répandre une doctrine politique ou philosophique : « Je serai toujours persuadé, écrivait-il, que le but de ce genre si important est de faire aimer la vertu, les lois et la liberté, de faire détester le fanatisme et la tyrannie. »

Entre les différentes tentatives par lesquelles on s'efforça, dans la seconde moitié du xviii® siècle, de rajeunir et de renouveler le théâtre français, celle de Ducis est peut-être la plus intéressante, et fut certainement la plus

i. Marie-Joseph de Chénier (1764-1814). Tibère, tragédie posthume, est son meilleur ouvrage en ce genre après la Révolution. U écrivit des Épttres remarquables. La plus belle {Sur la Calomnie) est celle où il répond avec indignation à ses ennemis qui l'accusaient d'avoir fait ou laissé périr son frère André.

2. Jean-François Ducis, né et mort à Versfiilles (1733-1816).

222 XVIIl* SIÈCLE. QUATRIÈME PÉRIODE.

efficace. Ducis, quoique ignorant Tanglais, s*était senti charmé des beautés neuves et hardies de Shakespeare, dont il ne pouvait toutefois lire les ouvrages que dans la traduction française de Letourneur, publiée récemment. Il voulut tenter de révéler Shakespeare à la France tout en l'adoucissant au goût français. Hamlet (1769), Roméo et Juliette (4772), le Roi ioir (1783), Macbeth (1784), Othelb (1792), eurent le mérite de présenter au public un théâtre très différent de celui qu*il avait jusque-là connu, et préparèrent ainsi les esprits à accepter un rajeunissement plus complet de notre scène. La science des littératures comparées, celle de la critique historique appliquée aux œuvres de la poésie, doivent quelque chose aux essais de Ducis, tout imparfaits qu'ils soient.

Ëcouchard-Lebrun', que ses admirateurs ont compromis en rappelant Lebnin-Pindare, a laissé quelques très belles odes, composées non sans effort; mais cet effort est souvent heureux. L'ode sur la catastrophe du Vengeur n'est pas exempte de déclamation; mais elle a de la grandeur, du pathétique et du mouvement. 11 est fâcheux que lauteur, pour avoir flatté et chanté tous les partis, se soit rendu enfin suspect à tous. Ce ne fut pas un homme de bien : aussi n a-t-il excellé que dans Tépigramme; son esprit caustique et haineux lui inspira plusieurs petits chefs-d'œuvre en ce genre.

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