CHAPITRE IX
Diz-neuviôme siècle. — > Premiôre période (1801-1820)
Chateaubriand.
18t. L'histoire liltéraire de notre siècle, en France, peut se partager en deux époques : la première» qui commence au lendemain de la Révolution, embrasse à peu près cinquante années; Chateaubriand en fut Tinspirateur et l'initiateur. La seconde, qui dure encore et qui paraît plus confuse et plus mêlée, peut-être seulement parce qu'elle s'accomplit sous nos yeux, obéit à des tendances nouvelles qui ne sont plus celles qui dominaient dans la littérature et dans la poésie de 1801 à 1848 environ. Cette dernière date est celle où mourut Chateaubriand, le grand ancêtre littéraire de la première moitié du siècle. Hais surtout c'est la date d'une révolution nouvelle qui modifia d'une façon brusque et profonde l'esprit public en France.
Dans cette longue période littéraire (1801-1848) dont Chateaubriand est incontestablement le plus grand nom, il faut distinguer deux périodes : Tune, celle où il écrit, c'est l'époque de l'Empire; elle embrasse encore les premières années de la Restauration ; l'autre, celle où il règne, et où la littérature, en partie par l'influence de son œuvre, se renouvelle autour de lui, sans que lui-même ait une part directe à ce rajeunissement; c'est l'ère du romantisme, et de beaucoup d'ouvrages qui sont sortis de cette source, même après que l'école romantique se fut dispersée, et que ce nom même fut tombé en désuétude.
224 XIX*" SiÈGL£. — PREMIÈRE PÉRIODE.
François-Auguste de Chateaubriand* était né à Saint- Malo, d'une famille noble, le A septembre 1768. Dans ses Mémoires (Voutre-tombe il a raconté sa jeunesse avec d'abondants détails. Soldat à dix-huit ans, licencié par la Révolution, il partit pour l'Amérique, et passa quelques mois aux États-Unis. Le 10 août et la chute du trône le ramenèrent en France. 11 émigra, fut blessé au siège dé Thionville, et gagna l'Angleterre, où il passa sept années dans la gêne et l'obscurité. C'est là qu'il écrivit et publia son premier ouvrage, VEssai sur les révolutions, livre sceptique et désolé, dont- l'idée fondamentale était que l'humanité tourne à jamais dans un même cercle d'erreurs et de misères. L'auteur y avait jeté confusément tout ce qu'il savait, tout ce qu'il avait vu, ou lu, ou pensé. Le défaut de tout dire est celui des écrivains trop jeunes ou trop vieux; les jeunes, par défaut d'un goût exercé, ou par une sorte de naïveté qui leur fait croire que ce qui est nouveau pour eux est nouveau pour tous ; les vieux, parce que l'âge amène un peu de fatigue et de relâchement; ils plient sous le poids d'un acquis trop vaste et d'une réflexion trop étendue. De tous les ouvrages de Chateaubriand, les moins bien composés sont le premier et le dernier, VEssai et les Mémoires.
La mort de sa mère et d'une de ses sœurs ramena Chateaubriand à la foi religieuse, ou du moins toucha son cœur d'amour pour la religion : « J'ai pleuré et j'ai cru », dit-il. Rentré en France, au commencement du Consulat, il acheva le Génie du Christianisme , commencé en Angleterre. L'épigraphe du livre en explique l'intention : « La
1. Essai sur les Révolutions (1797). Atala (1801). Génie du Christianisme (1802). Les Martyrs (1809). Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). De Buonaparie.des Bourbons (1814), et plusieure écrits politiques. Les Naichez (1826), etc. Mémoires d' outre-tombe ^ écrits de 1811 à 1833, publiés en 1850.
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religion qui ne semble avoir d'objet que la félicité de Vautre vie^ fait encore notre bonheur dans celle-ci, » (Montesquieu.)
188. Au lendemain du xviii® siècle, ce livre était une protestation ardente contre les doctrines qui avaient régné en France depuis cent ans : le christianisme si longtemps dédaigné des écrivains et des philosophes, y était hardiment proclamé la source la plus féconde de l'art et de la poésie. L'à-propos d'un tel livre était admirable, après le désenchantement qu'avaient apporté les dix années précédentes, succédant à de si magnifiques espérances. Le succès fut immense, et le style de l'auteur y contribua au moins autant que ses doctrines : quels que fussent les défauts de sa langue, elle était neuve, elle était hardie et brillante: les images avaient de Téclat; les descriptions étincelaient; la critique littàjaire, rajeunie par la comparaison des diverses littératures, avait de la chaleur, éveillait l'admiration, faisait aimer les écrivains, les poètes qu'elle louait ; c'est peut-être la partie la plus solide de l'ouvrage. Le moyen âge, longtemps méprisé comme une époque de pure barbarie, était, pour la première fois, réhabilité ; les beautés de sa poésie, de son architecture étaient au moins entrevues. Du reste nul plan, nul ordre dans ce livre. Ainsi la première partie commence par une suite de tableaux poétiques des sept sacrements ; elle s'achève par une démonstration de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu. Certes V Apologie que Pascal voulait écrire eût été autrement construite ; et Bossuet, sans doute, eût été choqué plutôt qu'édifié de ce perpétuel souci de montrer la rehgion aimable, comme s'il n'était pas plus utile de la montrer vraie. Le but que ces grands chrétiens eussent voulu assigner à une apologie du christianisme aurait été tout différent; au lieu de vanter la poésie
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des cloches ou l'harmonie des octaves du Tasse, ou les hardiesses de la voûte ogivale, ils eussent prêché la rigueur du dogme et le renoncement à soi-même et l'amortissement des passions. Mais, en 1802, il fallait enchanter, par les sentiments, des esprits qui se dérobaient aux raisonnements et aux preuves; la convenance de l'œuvre avec l'époque où elle parut était donc parfaite. D'ailleurs les défauts du livre choquaient moins alors qu'ils ne font aujourd'hui ; tant de mauvaises imitations nous les ont rendus plus sensibles. Surtout on était charmé d'une réaction si audacieuse contre la manière et le style à la mode durant le siècle précédent, contre l'esprit sceptique et railleur, la prose sèche et décolorée des philosophes et des encyclopédistes. Tout n'était pas nouveau dans ce ton d'enthousiasme qui paraissait propre à l'auteur du Génie du Christianisme : au fond Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre étaient ses maîtres. Mais un Rousseau redevenu chrétien, retrempé dans la lecture de la Bible et dans l'amour de l'Evangile, semblait créer une œuvre toute nouvelle en parlant de Jésus- Christ, de l'Église et des mystères à une nation qui depuis cinquante ans n'entendait prononcer ces noms qu'avec dérision, qui depuis dix ans ne les entendait même plus prononcer.
184. Deux épisodes du Génie du Christianisme, Renéj Atala (celui-ci publié à part avant l'ouvrage, en 1801), méritent qu'on les distingue dans ce livre, dont ils sont au point de vue littéraire la partie la plus importante. Ce sont deux courts romans; le premier même à peu près vide d'aventures. Mais l'influence de ces quelques pages fut prodigieuse, comme le succès qui les accueillit. L'inspiration chrétienne où elles étaient puisées, la peinture ardente de sentiments à la fois très vifs et très intimes
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qui les remplissaient, surtout la hardiesse du style et Texubérance des images et des métaphores étonnèrent les esprits et forcèrent l'admiration. Les deux épisodes, encadrés dans les paysages du nouveau monde, écrasants de grandeur et de solitude majestueuse, respiraient un amour ardent de la nature. Un sentiment assez neuf dans notre littérature, la mélancolie, était surtout dépeint et exprimé avec une force et une profondeur émouvantes. Cette légion de héros désenchantés, au front chargé d'ennuis, au cœur troublé d'ambition vague et de vagues regrets, qui ont peuplé le roman, la poésie et même la vie réelle, pendant la première moitié de ce siècle, sont la postérité de René,
185. Après l'immense succès de son livre (dont une édition avait paru en mars 1805 avec une dédicace au premier Consul), Chateaubriand fut un moment secrétaire d'ambassade à Rome. Le meurtre du duc d'Enghien provoqua sa démission, lorsqu'il allait partir pour le Valais en qualité de ministre de France. Dès lors il rompit sans retour avec le gouvernement impérial, et peu après il s'éloigna de France pour accomplir un long voyage en Orient. Il vit la Grèce, Constantinople, l'Asie Mineurj, la Terre Sainte ; il revint par Tunis et l'Espagne. Les notes recueillies en route lui fournirent un ouvrage, où il se montra encore initiateur : ïltinéraire de Paris à Jérusalem (publié seulement en 1811, après les Martyrs), Toute la littérature des voyages, inconnue jusqu'à Chateaubriand, et depuis si féconde, est sortie de ce livre, le premier en ce genre et l'un des meilleurs*. L'Itinéraire fut fort goûté, il l'est encore, surtout des lettrés et des
1 . On a quelquefois aUaqué l'exactitude de r Itinéraire ; pour la région que nous connaissons bien parmi les pays décrits par Chateaubriand (la Grèce), il est le ^lus exact et le plus vrai des peintres»
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délicats ; sa réputation fut moins bruyante que celle du Génie du Christianisme ; mais ceux qui se piquent d'un goût plus discret, ont conservé pour ïltinéraire une préférence particulière; c'est que les pages simplement écrites y abondent; et Chateaubriand est souvent exquis quand il daigne être simple.
i80. Revenu en France * il se mit avec ardeur à Texccution du grand ouvrage qui avait été l'objet principal de son voyage en Orient. Chateaubriand avait avancé dans le Génie du Christianisme que la religion chrétienne est plus propre que le paganisme à inspirer la poésie. Poète luimême, quoiqu'on prose, il écrivit, pour le prouver, les Martyrs, longue épopée où il oppose le christianisme naissant au paganisme expirant, dans une série de tableaux opposés, dont la scène est successivement dans toutes les provinces de Tempire romain. L'œuvre, à la juger dans son ensemble, manque de vie et pour ainsi dire pèche par excès d'art : le sujet ne s'est pas imposé à l'auteur, il a été conçu savamment et méthodiquement traité. Mais les détails du poème ou, si l'on veut, du roman, sont souvent admirables, et l'on se surprend à estimer davantage les Martyrs lorsqu'on se rappelle tout ce qui est sorti de cet ouvrage, et d'abord ce grand effort du XIX® siècle pour ressaisir la vérité historique et la faire revivre dans les œuvres de science ou d'imagination. Augustin Thierry raconte que sa vocation d'historien est née à la lecture de ce poème et surtout des parties où l'auteur avait peint les tribus franques et leur première invasion en Gaule. De tels témoignages méritent qu'on pardonne à d'autres parties moins heureusement inspirées ; surtout à la froideur d'un merveilleux qui n'est parfois
i. U était parti le 13 juillet 1806 ; il rentra en France, le 3 mai 1807.
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chrétien que de nom, et accuse une imitation tout artificielle des épopées antiques. La partie descriptive était peut-être la meilleure du livre ; Chateaubriand avait rapporté d'Orient les couleurs vraies, quoique un peu chargées, et les tableaux exacts et fidèles, quoique trop luxuriants, dont il embellit son œuvre.
Les Martyrs n'obtinrent pas d'abord l'universel succès qui avait accueilli le Génie du Christianisme. Les derniers philosophes du xiii® siècle accablèrent de railleries l'épopée en prose; les amis du pouvoir crurent faire leur cour en la dénigrant. Quelques bons esprits, comme Fonlancs', devinèrent toutefois le mérite profond du livre à travers ses défauts saillants ; et toutes les âmes jeunes et tendres compatirent aux malheurs d'Eudore et de Cymodocée. En somme les Martyrs ne sont ni une épopée ni même un roman, mais une mosaïque (ainsi que l'auteur lui-môme les appela un jour), une mosaïque admirablement formée des pierres les plus précieuses, les plus rares, les plus curieuses. La vie manque un peu dans cette peinture de marbre, polie et froide ; mais la conception est belle, la matière est riche et la mise en œuvre a exigé un merveilleux talent.
18». La restauration des Bourbons voua Chateaubriand à la politique ; il fut ministre, ambassadeur, et parut dédaigner la littérature qui lui avait donné sa gloire la plus durable. Lorsque la révolution de 1830 le rendit à la vie privée, il reprit la rédaction de ses Mémoires qu'il appelait Mémoires d* outre-tombe^ parce qu'ils devaient paraître seulement après sa mort. Sa longue vieillesse fut triste.
Au reste Chateaubriand naquit ennuyé, vécut ennuyé,
1. Fontanes (4757-1821), grand maître de rUniversité de 1808 à 1815, poète agréable, quoique peu original.
mourut ennuyé. Toute sa vie, il s'accusa ou se vanta d'un universel désenchantement, hors en matière de foi ; mais sa foi même n*était pas assez active pour remplir le vide de son cœur inquiet. Il écrivait (le 6 juin 1841) : « J ai fini de tout et avec tout. Mes Mémoires sont achevés. Je ne fais rien ; Je ne crois plus ni à la gloire, ni à l'avenir, ni au pouvoir, ni à la liberté, ni aux rois, ni aux peuples;... j'attends vaguement je ne sais quoi que je ne désire pas et qui ne viendra jamais. » Il mourut le 4 juillet 1848.
Ses Mémoires parurent la même année lorsque sa tombe était à peine fermée, au plus fort d'une révolution politique et sociale qui allait modifier profondément l'esprit, les goûts, l'imagination des Français. Ds furent peu goûtés, surtout parce que l'auteur y parle trop de luimême ,et, malgré de feintes modesties, s'y place sans cesse sur un piédestal. Ils abondent toutefois en récits du plus vif intérêt, écrits d'un style superbe et simple à la fois.
Malgré les travers de l'homme, l'opinion publique reviendra un jour à l'écrivain. La renommée de Chateaubriand traverse en ce moment une phase dangereuse; depuis sa mort, la littérature est entrée dans des voies si différentes de celles où il l'avait engagée et longtemps conduite, que beaucoup d'esprits sont moins disposés à admirer l'auteur des Martyrs, du Génie du Christianisme ^ d'Atala, de René, Celui qu'on a tant adulé, celui dont on disait (dans la Muse Française^ en 1824) : <( il faut marcher sous son étendard en morale comme en poésie, en religion, comme en politique, si l'on veut aller droit et loin )), Chateaubriand, semble aujourd'hui vieilli et démodé ; et il l'est bien en effet dans un certain sens ; car toutes les modes sont ridicules l'année qui suit celles où on les quitte. Mais plus tard l'impartiale critique reviendra sur cette œuvre, aujourd'hui un peu délaissée ; et pesant es mérites, mesurant l'influence, elle verra, non sans