MADAME DE STAËL
admiration, que ce rare écrivain eut, avec cent défauts, une qualité merveilleuse, le don de l'initiative et la vertu d'entraîner et de charmer, cette vertu qui suscita derrière lui des légions de disciples et d'imitateurs. On pourra différer d'avis sur l'estime qu'il faudra faire définitivement des œuvres qu'a produites cette première moitié de notre siècle. Mais à quelque rang que l'on place les écrivains et les poètes qui ont fleuri pendant cette période. Chateaubriand méritera d'être regardé comme leur chef, leur ancêtre à tous.
Madame de Staël.
188. Après Chateaubriand, ce fut une femme qui contribua le plus à rajeunir et à renouveler la littérature épuisée du x\m^ siècle, Mme de Staël.
Anne-Louise-Germaine Necker*, fille du ministre de Louis XVI, naquit à Paris en 1766. Le salon de sa mère, laquelle fut elle-même une femme du plus haut mérite et un écrivain distingué, réunissait, vers la fin du règne de Louis XV et au commencement du règne suivant, ce qu'il y avait de plus illustre en France et en Europe dans les lettres, les arts, la pohtique. La jeune fille grandit dans ce milieu exceptionnellement favorable et y développa les rares facultés de son esprit brillant et ingénieux. Elle avait vingt ans quand on la maria au baron de Staélllolstein, ambassadeur de Suède en France. Elle accueillit avec enthousiasme les premiers jours et les séduisantes promesses de la Révolution ; désenchantée bientôt, elle dut fuir, après les journées de septembre. Elle revint
1. Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-IIolstein (1760- 1817). De la littérature considérée dans ses rapports avec l'état moral et politique des nations (1800). Delphine (1802). Corinne (1807). De V Allemagne (1810). Considérations sur la Révolution (1818) et Dix années d'exil (1827), ouvrages posthumes.
à Paris sous le Directoire et joua un moment un rôle politique important ; elle inspirait et dirigeait Talleyrand, Benjamin Constant ; elle essayait de lutter en faveur des libertés constitutionnelles, des droits des Chambres élues. Mais le Consulat Texila ; elle se réfugia à £enève, d'où elle passa en Italie. Cependant elle avait publié, en 1800, son livre De la littérature considérée dans ses rapports avec Vétat moral et politique des nations^ où elle expose avec une grande abondance de vues et de pensées ingénieuses la théorie douteuse de la perfectibilité indéfinie de Tespèce humaine dans les lettres et les arts. C'était la doctrine des défenseurs des Modernes, reprise au XIX® siècle, avec une variété d'arguments, de comparaisons, de connaissances qui avait manqué à Perrault et à La Motte. Deux romans, Delphine (1802), Corinne (1807), où Mme de Staél s'est deux fois peinte elle-même dans ses deux héroïnes, apprirent à ses admirateurs que l'imagination chez elle était aussi brillante que la raison était mûre, et le jugement sérieux. Corinne abonde en descriptions des monuments et des paysages italiens, qui, sans atteindre à la richesse et à la précision des descriptions de \ Itinéraire de Paris à Jérusalem, témoignent d'une intelligence largement ouverte à l'admiration impai*tiale de tout ce qui est grand et beau dans tdus les temps et chez tous les peuples.
189. Mais de tous les ouvrages de Mme de Staél, celui qui exerça la plus durable influence, et qu'à ce titre on peut regarder comme son chef-d'œuvre, c'est son livre De r Allemagne (1810), qui fut si violemment persécuté par la censure impériale. Dans cet écrit, véritablement neuf et original, une nation étrangère, avec sa httérature et ses arts, son caractère propre et ses mœurs traditionnelles, était étudiée pour la première fois en France, non plus
JOSEPH DE MAISTHE. 255
selon nos idées, raais pour ainsi dire selon les siennes. L'auteur avait senti que pour bien comprendre et faire comprendre un pays ou un homme, il faut se placer, par la science et l'imagination, dans les conditions où cet homme, ce pays, ont vécu ; principe fécond d'où est née la critique moderne, historique et littéraire, si différente de la critique ancienne qui n'était que l'application de notre goût personnel aux œuvres d'autrui. Celle-ci se proposait d'abord de juger ; celle-là tâche surtout de comprendre et laisse volontiers le soin de juger au lecteur.
La chute de l'Empire ramena Mme de Staël en France ; mais elle ne survécut que deux ans à la seconde Restauration. Lorsqu'elle mourut (1817) elle venait d'achever les Considérations sur la Révolution française y son testament politique, où, malgré les déceptions et les traverses dont les événements publics avaient semé toute sa vie, elle juge avec sérénité les hommes et les choses de son époque, et affirme sa foi profonde en la justice et la raison humaines.
Joseph de Maistre.
«90. Dans le temps où paraissaient le Génie du Christian nisme, les Martyrs, Vltinéraire, un grand écrivain soutenait la même cause et défendait les mêmes idées par des procédés très différents. Le comte Joseph de Maistre*, né à Chambéry, était magistrat dans sa ville natale et
1. Joseph de Maistre (1754-1821), Considérations sur la France (1796). Essai surlepHncipe générateur des constitutions politiques (1810). Du Pape (1819). Soirées de Saint-Pétersbourg (1821). De l'Église gallicane (1821). Posthumes: Examen de la philosophie de Bacon (1856). Lettres (1851). Mémoires politiques (1858). etc. Son frère, Xavier de Maistre (1765-1852) servit en Russie : il a écrit des nouvelles et des ouvrages humoristiques dans un style agréable, et il est encore maintenant beaucoup plus lu que son ahié. Le Voyage autour de ma chambre (1794). Le Lépreux de la cité d^Aoste^ la Jeune Sibérienne, les Prisonniers du Caucase^ etc.
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sujet du roi de Sardaigne. Il refusa de devenir Français quand la Savoie fut annexée ; toutefois sa vie entière s'écoula à méditer et à écrire sur Thistoire de notre pays, et son style le fait Français, malgré lui. En 1796, il publia les Considérations sur la France, où il prédisait la Restauration; mais elle se fit attendre beaucoup plus qu'il n'avait pensé. C'est le défaut de l'auteur dans tous ses ouvrages, de parler au nom de la Providence comme s'il avait eu entrée dans ses conseils. Mais il le fait avec une vraie éloquence, une conviction sincère et dans un style excellent. Tout le livre était rempli d'un esprit de réaction violente contre le xviii® siècle, et telle que Chateaubriand lui-même, six ans plus tard, devait se montrer beaucoup moins audacieux. Un homme qui avait vécu entièrement en dehors du monde littéraire et de l'influence voltairienne, pouvait seul écrire ainsi. Cet isolement fait en partie la force et l'originalité du comte de Maistre, mais aussi sa faiblesse; un écrivain fermé à ce point à toute influence extérieure, et enfoncé dans ses propres idées, hasarde souvent des paradoxes pour des axiomes, et le livre des Considérations est semé de paradoxes.
Ministre du roi de Sardaigne à la cour de Russie, il écrivit à Saint-Pétersbourg Y Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1810), où il fait découler toute autorité de la monarchie, tempérée par l'aristocratie ; le livre intitulé Du Pape, publié seulement en 1819, où il veut fonder la paix du monde sur la garantie qu'offrirait une autorité à la fois temporelle et spirituelle, supérieure à toutes les autres et qui serait reconnue au souverain pontife ; les Soirées de Saint-Pétersbourg (publiées seulement en 1821) ; ce sont des entretiens philosophiques et moraux dont l'idée principale est celle-ci : que tout homme étant coupable, le mal qui existe ici-bas s'explique surabondamment par le châtiment qui doit suivre et punir