JOUBERT
toute faute. Dans tous ses ouvrages, l'auteur rappelle souvent Rousseau, qu'il haïssait; il le rappelle par ses qualités et par ses défauts; comme lui, il affirme trop aisément comme prouvées des assertions douteuses ; comme lui, à force d'éloquence, il réussit souvent à prêter un faux caractère d'évidence à des prémisses qu'il n'a pas démontrées. Les Lettres du comte de Maistre, autant sa correspondance privée que sa correspondance diplomatique, publiée depuis sa mort (1851 et 1858) ont un peu modifié l'idée qu'on se faisait du personnage et ont agréablement adouci sa physionomie hautaine et sévère. Il s'y montre, en effet, homme d'esprit, homme de cœur, père tendre et clairvoyant, diplomate ingénieux, homme du monde accompli ; ouvert au goût des arts, de la poésie, de la conversation ; en somme, une des plus belles intelligences de ce siècle et (n'étaient quelques pages de ses livres où le procédé oratoire l'entraîne à affecter une certaine dureté) une des plus aimables*.
Joubert. — Les poètes. — Le théâtre.
4191. Joseph de Maistre, vivant à l'étranger, fut, de son vivant, presque inconnu en France. Mais Chateaubriand lui-même et Mme de Staël furent très loin d'exercer d'abord une grande influence sur la littérature ; et certainement ils obtinrent moins de crédit qu'ils n'excitèrent d'admiration.
Chateaubriand, jusqu'après la fin de l'Empire, ne fut pleinement apprécié que d'un petit nombre d'amis. Parmi eux nommons au moins le confident discret qui surveilla
1. Un contemporain de Joseph de Maisti^e, le vicomte de Bonald (1754-1840) exposait les mômes doctrines, mais dans une forme différente, et plutôt en philosophe et en métaphysicien qu'en homme d'État. Son style, moins orij^inal, est remarquable par sa fermeté. Ses principaux ouvrages sont la Théorie du pouvoir politique et religieux^ et la Législation primitive.
Tessor de la gloire du maître et lui prodigua d'excellents conseils de conduite et de style dont lauteur du Génie du Christianisme profita même beaucoup.
Joseph Joubert* fut un de ces esprits délicats et curieux, qui sentent et qui goûtent vivement toutes les belles choses, mais qu'une certaine langueur d'esprit et de corps empêche de produire eux-mêmes ; ils traversent la vie en spectateurs intelligents du drame ou de la comédie qui s'y joue ; mais ils refusent d'y accepter pour leur part plus qu'un bout de rôle; ils le disent, il est vrai, d'une façon exquise, qui en centuple la valeur. Encore voudraient-ils qu'on le leur donnât plus court : « S'il est un homme, écrit Joubert, tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c'est moi. » 11 n'a rien publié ; il a laissé seulement quelques essais manuscrits d'où Chateaubriand tira un volume de Pensées qui virent le jour en 1826. Plus tard le recueil s'est accru de maximes, d'essais, de lettres, jusqu'à former deux volumes. Mais le plus fin et le meilleur était enlevé déjà et connu. 11 faut louer sans restriction le fond dans ces Pensées, La plupart sont justes, et expriment une âme très noble et très généreuse, un esprit des plus larges, et des plus capables de tout comprendre et de tout embrasser. Joubert avait été l'élève de Diderot en 1778, avant de devenir le conseiller de Chateaubriand en 1800; il sut entendre et admirer l'un et l'autre, malgré une préférence du cœur pour l'esprit et l'œuvre du second. La forme des Pensées est moins irréprochable; elles sont parfois un peu trop curieusement ciselées; la préciosité du travail répond au prix de la matière. Mais l'excès de soin est l'écueil des délicats. Cet exemple n'est