XIX*" SIECLE. — LES COHTEMPORAINS
n semble môme (est-ce une illusion?; que plus tard, quand nos pièces modernes auront perdu, les goûts ayant changé, Tagrément de la jeunesse et de la nouveauté, les meilleures pourront plaire encore, par la ressemblance du portrait que notre siècle y aura laissé de lui-même. C'est Tavantage que garde une pièce de mœurs contemporaines sur le drame historique, lorsqu*il n*est pas un chef-d'œuvre : après que l'un et Tautre ont vieilli comme œuvres d'art, la première intéresse encore, à titre de renseignement. Gampistron dédaignait Dancourt, et Dancourt survit à Gampistron.
Les romanciers.
tio. Le fait littéraire le plus éclatant, dans l'histoire du XIX** siècle, c'est le développement prodigieux du roman. Autrefois genre secondaire, un peu dédaigné de ceux mêmes qui le goûtaient le plus, le roman borna longtemps son ambition à amuser les heures oisives de la vie entre des occupations plus sérieuses. Aujourd'hui le roman ne vise à rien de moins qu'à absorber la littérature et à la remplacer tout entière. Nous avons rappelé déjà que dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, en 1670, Bossuet louait cette princesse d'avoir, en prenant le goût de l'histoire, perdu celui « des romans et de leurs fades héros. Soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisoit ces froides et dangereuses fictions » . Bossuet, s'il eût connu le roman moderne, l'aurait-il absous davantage? On en peut douter; mais il l'eût au moins condamné pour d'autres motifs. Le roman moderne est devenu la chose du monde la moins romanesque ; et la prétention déclarée de ceux qui l'écrivent, c'est de n'en rien devoir à leur imagination ; c'est d'avoir rendu la fiction aussi j
réelle et même, en un sens, plus vraie que l'histoire ellemême.
LES «OMANCIERS. 273
Balzac est le vrai fondateur du roman réaliste au xix^ siècle; et toutefois, Balzac restait à demi romantique par l'intervention constante et flagrante de l'imagination pure dans une grande partie de son œuvre, par l'invention de personnages et d'épisodes extraordinaires, visiblement conçus à plaisir, en dehors de l'observation sincère; enfin par l'effusion personnelle qui poussait Tauteur à intervenir si fréquemment dans son œuvre; la prépondérance du moi étant l'un des éléments essentiels du romantisme.
«îM>. Nos modernes romanciers ont prétendu bannir du roman l'imagination et la personnalité de l'auteur; ils ont voulu le tirer tout entier du « document humain » , c'està-dire (comme on eût dit jadis) de l'observation des mœurs; ils Font réduit à une pure analyse tout à fait comparable à celle que le zoologiste ou le botaniste appliquent à la nature animale ou végétale. Le plus célèbre ou du moins Je plus bruyant d'entre eux, explique ainsi son œuvre et la caractérise en ces termes : « Le roman expérimental est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle ; il Continue et complète la physiologie qui elle-même s'appuie sur la chimie et sur la physique. Il substitue à l'étude de l'homme abstrait, de l'homme métaphysique, l'étude de l'homme naturel, soumis aux lois physico-chimiques, et déterminé par les influences du milieu. »
Fort heureusement, ceux mômes qui professent le plus haut ces théories, n'y demeurent pas entièrement fidèles dans le détail de leurs ouvrages. Autrement le roman ne serait plus qu'une branche ennuyeuse de la physiologie, une vulgarisation frivole d'hypothèses scientifiques péniblement assimilées par l'auteur. Le naturalisme^ poussé à bout, finirait par se dévorer lui-même et ses œuvres
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Mais chez plusieurs le talent résiste à la doctrine ' ; et dans beaucoup d'ouvrages récents on trouve une peinture vraie et une analyse exacte des passions sans étalage des lois (( physico-chimiques » dont elles sont la « résultante » .
»»i. Toutefois, malgré d*heureuses exceptions, il est certain que, depuis quelques années, le même danger menace le théâtre et le roman ; dans l'un et l'autre genre, le goût de « l'exactitude absolue » et de « la vérité implacable » aboutit, chez beaucoup d'auteurs et dans une partie du pubhc, au goût dépravé du laid, et à la recherche alTectee des bassesses et des turpitudes qu'il est trop aisé de rencontrer, en fouillant les bas-fonds de la vie humaine. Le théâtre et le roman semblent fleurir aujourd'hui, mais ils périront demain, si Ton n'y prend garde, par la monotonie dans la laideur.
Les limites semblent moins nettement tracées qu'autrefois entre les deux genres; le roman, étant déjà tout tableau, a paru prêt à devenir tout spectacle ; et l'usage s'établit de transporter à la scène les romans bien accueillis du public. Mais il est rare qu'un bon roman devienne un beau drame, une bonne comédie. Quoi qu'on fasse, les lois des deux genres différent. Le roman vit de détails, que la scène supprime ou condense : où il se
i. Les principaux romanciers français (depuis 1850) sont : Jules Sandeau, né à Paris (1811), mort en 1883; — Octave Feuillet, né à Saint- Lô en 1812. L'un et l'autre, antérieurs au réalisme, ne lui ont fait que des concessions de détail, et se rattachent plutôt à l'école idéaliste dont George Sand fut le chef. — Gustave Flaubert, né à Rouen en 1821. — Edmond de Goncourt, né à Nancy, en 1822, et son frère Jules de Goncourt, né à Paris en 1830, mort en 1870. — Victor Cherbuliez, né à Genève en 1828. — Emile Zola, né a Paris en 1840. — Alphonse Daudet, né à Nîmes en 1840, etc. — C'est surtout dans ce genre que nombre d'ouvrages obtiennent, pour diverses causes, de grands succès de librairie, mais n'ont quelquefois qu'une faible valeur littéraire.