‹ Leçons de logique [microforme] (volume 2)Chapitre 32 sur 51 · LES DIFFÉRENTES ATTITUDES DE L'ESPRIT HUMAIN EN PRÉSENCE DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LES DIFFÉRENTES ATTITUDES DE L'ESPRIT HUMAIN EN PRÉSENCE DE LA VÉRITÉ

251. Les raisons de ces différentes attitudes. — Le témoignage de la conscience et l’expérience quotidienne démontrent que l'intelligence humaine, faite pour la vérité, ne s’y achemine qu’à petits pas. Ce n’est que d’une façon fort incomplète, que l'esprit humain arrive tout d’abord au vrai. Et il en a la possession complète après avoir passé par différents stades. Au reste, la nature de l'intelligence explique aussi ces différentes attitudes. Ne pouvant atteindre la vérité par intuition, immédiatement, elle a recours à des moyens termes, à des points de comparaison ; elle déduit des conclusions de principes donnés, bref, elle raisonne. Mais des causes d'ordre extrinsèque : passions, préjugés, un empressement trop hâtif, l’empéchent d’arriver du premier coup à la possession totale et parfaite du vrai.

252. Les cinq attitudes de l’intelligence.—L'esprit humain a cinq attitudes différentes vis-à-vis de la vérité. En effet, ou il ignore la vérité, ou il

Là

if

la méconnaït, c'est-à-dire, ne l’admet pas comme telle. Dans le premier cas, l’attitude de l'esprit s'appelle ignorance, dans le second cas, erreur. Entre ces deux états extrêmes l'esprit peut se mouvoir. Entre l’ignorer et le méconnaître il y a le connaître avec ses différents degrés. La connaissance est initiale, possible, on l'appelle doute : de possible elle devient probable, c’est l'opinion ; de probable elle devient évidente, c’est la certitude. Ainsi donc, cinq attitudes : l’ignorance, le doute, l'opinion, la certitude et l'erreur.

253. L'’ignorance. — L'ignorance est le manque de connaissance dans quelqu'un capable d’avoir cette connaîssance.

254. Ignorance négative et privative. — L'ignorance négative ou nescience est le manque de connaissance dans quelqu'un capable de lavoir, mais qui, par devoir, n'est pas tenu de la posséder. Ex. : Qu'un charpentier ignore la chimie, c’est une ignorance négative ou une nescience. — L'ignorance privative est le manque de connaissance dans quelqu'un qui, par devoir, est tenu de l'avoir. Ex. : C’est pour le médecin une ignorance privative que de ne pas connaître la médecine.

255. Ignorance vincible et invincible. —L'ignorance vincible est le manque de connaissance dans celui qui peut le faire disparaître. Ex. : Est dans une ignorance vincible de sa religion celui qui par paresse ou quelques raisons futiles assiste toujours à une messe basse où l’on ne donne pas d'instruction. — L'ignorance invincible est le manque de connaissance dans celui qui ne peut pas le faire disparaître. Ex. : Est dans une ignorance invincible de telle ou telle recommandation faite par le curé, la mère de famille qui, le

dimanche, pour avoir soin de ses enfants, ne peut pas aller à l’église.

256. Ignorance coupable et excusable.—L'ignorance coupable est le manque de connaissance dans celui dont le devoir est de posséder cette connaïssance. Ex. : Est dans l'ignorance coupable le professionnel qui n'étudie jamais. — L'ignorance excusable est le manque de connaissance dans celui qui, par devoir, n’est pas tenu de la posséder. Ex. : Est dans l'ignorance excusable le médecin qui ne sait pas le droit.

257. Les causes de l'ignorance. — Les causes de l'ignorance sont multiples. Elles peuvent être volonlaires ou involontaires. Parmi les causes volontaires, citons : la paresse, le défaut de méthode, le manque de persévérance, etc. Sont causes involontaires, le manque de talent, le défaut de santé, une situation précaire, un milieu peu favorable à l'étude.

258. Le doute. — Quand l'esprit humain n’adhère ni à l’une ni à l’autre des deux parties qui sollicitent son adhésion, il est dans l’état de doute. Il a fait un pas de plus, il n’ignore pas, il entrevoit quelque peu la vérité, mais il n’y adhère pas encore.

259. Le doute négatif et positif. — Lorsque l'esprit n’adhère pas à ce qu'on lui Propose, parce qu’il n’y a aucune raison, alors le doute est négatif. Si, au contraire, il n’adhère pas à ce qu'on lui Propose parce que les motifs invoqués pour ou contre, lui apparaissent d’une égale valeur, son doute est positif.

260. Le doute méthodique. — Le doute méthodique est la suspension provisoire du jugement sur une question afin d’en bien contrôler la probabilité ou la certitude. C’est un moyen employé pour arriver plus

sûrement à la vérité. C'est ce doute méthodique qu’a mis en usage saint Thomas d'Aquin, dans sa Somme Théologique. Ce doute, comme on le voit, se distingue du doute universel des sceptiques qui n’est que la négation systématique de toute certitude.

261. Les causes du doute. — Les principales causes du doute sont les dispositions naturelles de certains esprits, l'éducation reçue, les opinions étranges, contradictoires, émises sur la même question dans le cours des âges, les dificultés à vaincre Pour arriver à la certitude.. . etc.

262. Le soupçon. — I] arrive, qu’après avoir douté, l'esprit commence à adhérer à ce qu’on lui propose, il incline vers une partie plutôt que vers l'autre ; c'est le soupçon. Ce n’est pas encore l'adhésion, mais un commencement d'adhésion.

263. L'opinion. — Si l'esprit adhère à ce qu'on lui Propose, tout de même, avec crainte de se tromper, alors on dit qu'il opine. C’est l'opinion. Ce n’est pas encore la ferme adhésion, laquelle ne laisse aucune place à la crainte de se tromper, mais cependant, c’est une adhésion, basée sur des motifs qui la justifient. Dans l’opinion, la vérité n'apparaît pas encore à l'esprit sous un jour complet, dans toute sa réalité ; ce n’est pas encore la pleine lumière chassant toutes les ombres ; c’est une lumière, tout de même, mais vacillante ; elle éclaire, mais imparfaitement. La proposition apparaît à l'esprit comme probable.

.264. La probabilité. — La probabili’ : est « cette

lumière imparfaite sous laquelle le vr£i apparaît souvent à notre esprit ». © La probabilité d’une opinion

() Lahr, ouv. cit. p. 550.

varie avec la valeur des motifs qui sollicitent notre assentiment.

265. Probabilité intrinsèque et extrinsèque. — La probabilité est intrinsèque lorsque les raisons pour lesquelles l'intelligence adhère sont tirées de la nature même de la question dont il s’agit. — La probabilité est 2ætrinsèque quand les motifs d’adhérer se ramènent au

témoignage d’un quelqu'un, ou d’un livre.

266. Probabilité mathématique et morale.—La probabilité est mathématique lorsque « tous les cas possibles étant de même nature et connus à l'avance, leur degré de probabilité peut être évalué sous forme de fraction dont le dénominateur exprime le nombre de tous les cas possibles, et le numérateur le nombre des cas favorables ». © Soit dans une loterie où il y a cinq cents numéros en circulation. Sur ce nombre, cinquante sont appelés gagnar's. La probabilité de gagner sera %. C’est sur ce calcul que se basent les compagnies d'assurances pour déterminer le montant de leurs primes. Supposons que sur 100 maisons il y en ait 5 qui brûlent chaque année. La compagnie présente sa perte probable par la fraction -& ou x. Et donc, comme montant de prime, elle exigera — de la valeur de chaque maison. — La probabilité morale ne peut pas être assimilée à la probabilité mathématique. Aussi bien, on ne peut l’exprimer par une fraction. Cette probabilité, elle s'appuie sur les mœurs, les us, les coutumes : autant, de contingences de toutes sortes qui varient avec les individus et sont soumises à leur libre arbitre. « En pareille matière, il faut peser les probabilités plutôt que les compter, et faire la part

(1) Labr, ouv. cit. p. 551.

de chaque inconnu ». Voilà pourquoi dans les questions de morale, d’histoire, de sociologie, on ne peut pas faire application, sans danger, de la méthode mathématique. Ça été le tort de Descartes.

267. La certitude. — Enfin l'esprit arrive à la possession totale, parfaite de la vérité. C’est la certitude. Si nous comparons cet état aux autres, nous pourrions l'appeler, l’état de béatitude. Dans la certitude, en effet, la vérité se manifeste clairement à l'esprit, eile apparaît dans toute sa splendeur, en uu mot, elle est évidente. Se présentant comme telle, la vérité ne peut pas ne pas solliciter l’adhésion de l'intelligence ; et, comme telle, aussi, elle exclut toute possibilité d’errer. Cette adhésion ferme de l'intelligence, excluant toute crainte de se tromper, appelée certitude, est un état subjectif : je suis certain, disons-nous couramment. La splendeur de la vérité, cette lumière sous laquelle le

vrai apparait d’une façon parfaite à l’esprit, c'est une qualité de l'objet, c’est objectif. C’est l'évidence. Cela est évident. L'article suivant est entièrement consacré à la certitude.

268. L'erreur. — L'erreur est la méconnaiss:nce de la vérité. Elle n’est donc pas la vérité limitée mais bien la négation complète de la vérité. Est dans l'erreur celui qui juge qu’une chose est, lorsqu'elle n’est pas — et réciproquement. L'erreur et la fausseté ne doivent pas se confondre. La fausseté regarde l’objet, l'erreur se rapporte au sujet. On dit d’une chose qu'elle est fausse et de quelqu'un qu'il est dans l'erreur.

269. Les causes de l'erreur. Multiples et variées sont les causes de l’erreur. Elles viennent ou de nous-

(1) Labr, ouv. cit., p. 551.

mêmes ou hors de nous-mêmes. Les causes qui viennent de nous, appelées intrinsèques, sont tour à tour attribuées aux sens, à l'imagination, à l'intelligence, aux inclinations, aux passions et à la volonté. Les causes, hors de nous-mêmes, ou extrinsèques, sont surtout l'enseignement et la lecture de livres erronés. De là l'importance de ne laisser enseigner que les professeurs à l’abri de toute erreur doctrinale et de ne lire que des livres recommandables.

270. Remèdes à l'erreur. — Aux différentes causes de l'erreur, il faut opposer les remèdes correspondants. Si l'erreur vient du côté des facultés cognoscitives (sens, intelligence) il fant apporter des remèdes logiques ; si, au contraire, l'erreur dépend de la volonté, il faut se servir des remèdes moraux. — Pour bien juger et ne pas se tromper, il faut que l'intelligence suive les règles de la logique, il faut que les sens, l'imagination, par exemple, tiennent leur place, et ne tendent pas vers des objets qui ne sont pas de leur ressort. — Par ailleurs, notre volonté est souvent portée aux excès: elle veut trop, elle ne veut pas assez. Alors, il y a deux défauts à éviter : la précipitation et la nonchalance. A la précipitation opposons la patience, la conviction intime que la vérité est la récompense de longues études — les hommes qui ont fait leur marque, nous en sont la preuve. A la nonchalance opposons la salutaire pensée du devoir, une activitée ordonnée et reglémentée, la bonne habitude de faire chaque chose en son temps.

Enfin, un grand remède à recommander, c’est la défiance de soi-même. Combien sombrent parce qu’ils croient trop en leur facilité. S'il n’y a pas de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, il n’y a

certainement pas aussi de pires sophistes que ceux qui croient ne jamais se tromper.

Allons à la vérité non seulement avec l'intelligence, mais aussi avec le cœur et la volonté, avec l’âme tout entière, pour parler comme Platon. Et, selon Malebranche, « le meilleur précepte de logique » c’est d’être € un homme de bien ». Pour devenir « un homme de bien », il faut mettre en pratique les préceptes de la morale évangélique : d'où la nécessité de recourir à Dieu par la prière. Dieu seul nous donnera les moyens de nous prémunir sûrement et constamment contre l'erreur. Si nous évitons l'erreur, nous arriverons cer-

tainement à Celui qui s’est proclamé la vérité : Eço sum veritas.

Article III LA CERTITUDE

271. Définition de la certitude. — La certitude est la ferme adhésion de l'esprit à la vérité sans aucune crainte de se tromper. Ce n’est donc plus cette adhésion craintive, appelée opinion, et encore moins cette hésitation nommée doute. C’est l’adhésion complète, entière à la vérité, c’est la Possession parfaite de la

vérité.

272. Certitude et vérité, — On peut dire qu’entre' la vérité et la certitude, il y a la même relation qui existe entre un objet et sa Possession parfaite. La relation de conformité entre une chose connue et sa définition, son type idéal, voilà ce qu'est la vérité. Que l'esprit voie, saisisse cette ralation de conformité au point de n’éprouver plus aucune crainte, aucune hêsitation, voilà la certitude. Or connaître une chose,

c'est pour l'intelligence, posséder cette chose, puisque la connaissance n’existe qu'en autant que la rhose connue est dans celui qui connaît.

273. Cause de la certitude. — Quelle est la raison pour laquelle l'intelligence adhère fermement à une vérité sans aucune crainte de se tromper ? C’est parce que la vérité lui apparaît si clairement qu'elle ne peut Pas ne pas y adhérer. C’est l'évidence.

274. L'évidence. — L'évidence est la splendeur de la vérité qui détermine l'adhésion ferme de l'intelligence. En d’autres termes, l'évidence n’est pas quelque chose de distinct de la vérité, c’est la vérité elle-même qui res. plendit à l'intelligence.

275. Evidence immédiate et médiate.— Lorsque, pour être arimise, il suffit à une vérité d’être simplement présente à l'intelligence, alors on dit qu'elle est évidente d'une évidence immédiate. Si, au contraire, pour être admise, une vérité a besoin d’être démontrée, elle est évidente d’une évidence médiate. Ainsi cette proposition : Le monde existe, est évidente d'une évidence immédiate, puisque l'intelligence l’admet tout de suite, immédiatement, sans recourir à des moyens de démonstration. L'âme est immortelle, cette vérité a besoin d’être démontrée. Ce n’est que par le moyen de preuves convaincantes que l'intelligence y adhère.

276. Évidence intrinsèque et extrinsèque.— L'6vidence est intrinsèque lorsque l'intelligence adhère fermement à une vérité immédiate ou médiate à cause de la claire perception qu’elle a du rapport existant entre le sujet et l’attribut qui exprime cette même vérité. Ex. : Le tout est plus grand que l’une de ses parties, C'est une vérité immédiate, évidenté d’une ‘évidence intrin-

sèque. — L'âme est immortelle — C’est une vérité médiate évidente d’une évidence intrinsèque. — Cette évidence s'appelle encore évidence de vérité. — L'évidence est extrinsèque si l'intelligence adhère fermement à une vérité à cause du témoignage des autres. Ex. : Londres existe. — C'est l'évidence de crédibilité.

277. Certitude métaphysique. — La certitude métaphysique est la ferme adhésion de l'intelligence basée sur l'essence même de l'objet proposé à sn assentiment. Ex. : 2+2=4, De cette vérité l'intelligence en est certaine d’une certitude métaphysique. Cette certitude ne souffre jamais d’exceptions.

278. Certitude physique. — La certitude physique est la ferme adhésion de l'intelligence basée sur les lois physiques librement statuées par Dieu. Cette certitude admet des exceptions. Ce sont les miracles.

279. Certitude morale. — La certitude morale est la ferme adhésion ?: l'intelligence basée sur des motifs d'ordre moral tels que les usages, les coutumes, etc.

280. Certitude de science. — Quand l'intelligence adhère fermement à une vérité qu’elle comprend d’une façon immédiate (vérité indémontrable) ou médiate (vérité démontrée) alors la certitude est appelée certitude de science. L'’évidence de vérité (276) est la cause de cette certitude.

281. Certitude de foi. — La certitude de foi est la fer:ne adhésion de l'intelligence à une vérité à cause du témoignage. Si le témoin est un homme, la certitude est de foi humaine. .Si le témoin est Dieu, la certitude est de foi divine.

282. Certitude vulgaire et philosophique. — La certitude vulgaire, directe, implicite est ia ferme adhésion

de l'intelligence basée sur des motifs sérieux mais qui n'ont pas fait l'objet d'une étude attentive et réfléchie. La certitude philosophique, réfléchie, explicite est la ferme adhésion de l'intelligence basée sur ur ‘tude méthodique, fouillée, de la question.

283. Les degrés dans la certitude. — La certitude est la ferme adhésion de l'intelligence à une vérité sans aucune crainte de se tromper. En tant que ferme adhésion, la certitude admet des degrés, suivant la valeur des motifs qui commandent l’assentiment de l'esprit. Ainsi, après de longues recherches, l’astronome qui prédit d’une façon indubitable une éclipse de lune ou de soleil, est plus certain, adhère plus fermement, que celui qui n’a aucune connaissance de la cosmographie. Envisagée comme excluant toute crainte d’errer, la certitude n'admet pas de degrés. En effet, l'essentiel de toute certitude est d'exclure l'erreur. Or toutes les choses d'une même espèce ont une essence égale. Et donc, toute certitude, quelle qu’elle soit, exclut l'erreur au même degré.

284. Certitude et erreur. — La certitude et l'erreur sont deux attitudes opposées de l'esprit en face de la vérité.. Tandis que dans l’état de certitude l’intelligence adhère fermement à la vérité, dans l'erreur, l'esprit donne son assentiment à la fausseté. Or la fausseté est la négation de la vérité. L'erreur est donc aussi la négation de la certitude. — La vérité et la fausseté concernent l’objet connu — la certitude et l'erreur sont des attitudes du sujet qui connaît, c’està-dire de l'esprit humain. — Cependant, on peut adhérer à une fausseté sans crainte de se tromper — dans le cas de bonne foi, par exemple. Toutefois, il n’en reste pas moins acquis que seul le vrai peut comman”-:

l'assentiment ferme de l'intelligence, parce que lui seul répond à ses tendances. — C'est le point théorique. Mais, en pratique, il y a des faussetés moralement inévitables — et partant excusables — auxquelles l'esprit adhère avec fermeté sans se douter qu'il est dans l'erreur.

285. À quoi se ramène le prob'ème.—Faite pour la vérité, l'intelligence peut-elle y arriver d'une façon certain * Voilà tout le problème. — Les trois articles de ce cuapitre premier ont eu pour but de définir le termes du problème. Une fois le problème posé, il est tout naturel d'en chercher la solution. C’est l'objet du chapitre suivant.

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