CHAPITRE II Les solutions du problème
736. Divisions du chapitre deuxième. — Nous diviserons ce chapitre en dix articles. Les trois premwiers articles contiendront les trois solutions du:inées au problème : La solution agnostique (art. I); La :1lution sceptique (art. II) ; La solution dogmatique (art. III). Cette dernière solution proclame que nos facultés cognoscitives sensibles (art. IV) et intellectuelles (art. V) ainsi que l'autorité (art. VI, VII, VIII, IX) sont des moyens d'arriver à la certitude : et, pour ce faire, elles doivent avoir un motif, un critère: (art. X) qui leur permette de distinguer la vérité de la fausseté.
CRITIQUE Article premier LA SOLUTION AGNOSTIQUE
287. L'Agnosticisme, — L'agnosticisme es: un système de philosophie qui limite la certitude à tel ou tel objet. Il n'est donc Pas absolument la négation mais la limitation de la certitude, Pour les uns la connaissance certaine se borne à nos éfats de conscience, c'està-dire à ce qui se Passe en nous seulement ; pour les autres, la certitude s'arrête aux vérités d'ordre sensible.
Au delà de nos états de conscience y a-t-il quelque chose de réel? Non, répond catégoriquement Taine (philosophe français, 1828-1893), nous ne saurions le dire reprend Stuart Mill (philosophe anglais, 1806- 1873). Au delà de ces états de conscience enseigne ©" .bert Spencer (philosophe anglais, 1820-1903) existe
Réel, l’Absolu appelé l’Inconnaissable que nous ne FE ‘VOns pas connaître mais auquel nous devons croire C\ *x qui limitent la certitude aux faits sensibles seulement, on les nomme Positivistes. Selon ces philosnphes, seul le fait brut est connaïssable et certain, Le pourquoi, le comment de ce fait, l'âme, Dieu, tout cela peut être objet « d’hypothèses, de croyances, d'espérances, mais non de certitudes scientifiques ». Les agnostiques se vantent d’avoir trouvé les bornes exactes qui limitent le royaume de la connaissance certaine.
288. Agnosticisme et certitude. — Pour les agnostiques, le champ de la certitude est donc très borné. Aux questions si souvent posées : sommes-nous certains de telle ou telle chose, par de-là ce monde sensible ‘qui nous entoure, ÿ &-t-il quelqu’entité réelle, ils répondent : nous ne savons Pas, nous ignorons. La
certitude, celle surtout dont l’objet est le suprasensible, le métaphysique, a été si souvent contredite, à son sujet se sont soulevées tant de discussions, qu’il est très prudent de s’abstenir de toutes recherches. Le mieux est de reconnaître franchement l’énigme et de ne pas s’épuiser en vains efforts pour le résoudre. Et donc, limiter la certitude, la confiner dans un domaine fort restreint, pour ne pas dire plus, voilà le but de l’ugnosticisme,
289. Critique de l’agnosticisme. — » Cette limitation de la certitude prônée par les agnostiques n’en est qe la négation déguisée. En effet, renoncer à la recherche des causes, reléguer dans le domaine de l’inconnu ou de l’inconnaissable, ce que Auguste Comte (philosophe français, 1798-1857) a appelé « entités cachés », « qualités occultes », n'est-ce pas à peu près dire : il n'existe aucune certitude, au moins scientifique ? La science est la connaissance des choses par leurs causes, et savoir les causes, c’est avoir la certitude. L’agnosticisme, qui renonce à la recherche des causes, est donc la négation de la certitude. — * Au reste, le niotif invoqué par les agnostiques, est sans valeur. Selon eux, les discussions auxquelles donne lieu la métaphysique (science qui recherche les causes), les divers systèmes qu’elle abrite, légitiment cette abstention à ’égard de la certitude. Nous pouvons répondre en affirmant que cet état de choses n’est pas le fait de l’impuissance radicale de raison humaine à atteindre la certitude scientifique, — comme ils se plaisent à le proclamer — mais plutôt, il doit être attribué aux difficultés que font naître les problèmes discutés, au défaut de méthode, et, souvent aussi, aux préjugés. —
* Ajoutons que les agnostiques font preuve d’une prétention arbitraire en disant à la raison humaine : ici s'arrête ta puissance, tu n'iras pas plus loin.
Article II LA SOLUTION SCEPTIQUE
290. Le scepticisme. — Il n'y a rien de certain : telle est la formule chère à tous les sceptiques. Ils ne nient pas pour cela l'existence de toute certitude, Comme tout le monde, ils admettent que nous sommes en possession d’une foule de croyances auxquelles spontanément l'esprit adhère sans aucune crainte de se tromper. Mais, cette certitude, patrimoine de tous, n'est qu’implicite selon eux, et mérite, tout au plus, le nom d’aveugle crédulité. Les sceptiques contestent donc la valeur motivée, légitime, de nos adhésions à la vérité : en d’autres termes, ils rejettent la certitude Philosophique, scientifique ou explicite (282) : ou encore, ils contestent à la raison humaine la puissance d’arriver à la connaissance scientifiquement démontrée et réfléchie de la vérité. Ils déclarent toutes nos facultés Cognoscitives, sensibles et intellectuelles, absolument incapables d'atteindre à la certitude philosophique.
291. Le scepticisme dans l’histoire. — Au cinquième siècle avant J .-C., les sophistes Gorgias et Protagoras prétendent, contre les physiciens de leur temps, que la recherche de l'essence des choses n’aboutit à rien. Au reste, selon les besoins de la cause, ces sophistes soutenaient indifféremment le pour et le contre sur toutes les questions. Deux siècles plus tard, Pyrrhon et Arcésilas, suivant l'orientation morale et utili-
taire qu'avait prise la philosophie, déclarent impossible et inutile la recherche d’une certitude théorique ; le mieux, c’est de suspendre son jugement sur toutes choses. La Nouvelle Académie, avec Carnéade, prêche la probabilité, c'est-à-dire une sorte de scepticisme relatif. Les néo-pyrrhoniens, Ptolémée de Cyrène, Aenésidème et Sextus Empiricus font litière de toute certitude.
«Au moyen âge, le dogmatisme règne universellement dans les écoles philosophiques.
« Dans son engouement pour l’antiquité, la Renaissance essaya de faire revivre le s-epticisme antique ; les noms de Montaigne, de Charron, du Portugais Sanchez, etc., sont associés à cet effort, qui fut d’ailleurs, sans grande importance. Les systèmes du XVIIe siècle, que l’on taxe parfois de scepticisme, sont plutôt des formes du dogmatisme : tel le scepticisme philosophique de Pascal qui, désespérant de la raison raisonnante laissée à elle-même, interroge les «raisons du cœur » et les inspirations de la grâce surnaturelle ; tel encore le scepticisme moral et religieux de Huet et de La Mennais qui, désespérant de la raison naturelle, demandent à la foi de suppléer la philosophie ». «
292. Critique du scepticisme. —: Il est opposé aux tendances de la nature humaine. Tout homme désire connaître, dit Aristote. En énonçant ce jugement, le Stagyrite proclame une grosse vérité. Nous voulons savoir, et ce, non pas d’une manière quelconque, mais d’une façon certaine et sérieusement motivée. C’est l’aspiration de toute nature raisonnable ; voilà le fait incontestée et incontestable. Or, de leur côté, les sceptiques prétendent que rien n’est réellement certain,
(1) Mercier, Critériologie, p. 56.
qu'il faut douter de tout, que la raison est radicalement incapable d'atteindre la vérité. N'est-ce pas aller contre la tendance naturelle de tout être raisonnable ?
Les sceptiques se contredisent. Selon eux, nos facultés, sens et raison, ne peuvent Pas arriver à la certitude philosophique ou scientifique. Cette impuissance de nos facultés pour la conquête de la certitude, cen'est pas une vérité indémontrable, c'est-à-dire, immédiate. Et pour oser avancer semblable proposition, les sceptiques doiv. at donc avoir des motifs des arguments valables. En d’autres termes, les sceptiques, avant de l’affirmer, ont dû se démontrer l'incapacité radicale : l'intelligence humaine. Or, toute démonstration suppose que la raison humaine est capable de posséder parfaitement la vérité, ou, d’avoir la certitude. D'une part donc, les sceptiques rejettent la raison humaine, de l’autre, ils l’admettent. N est-ce pas se contredire ?
293. Quelques objections. — : Nos facultés cognoscitives se trompent souvent, disent les sceptiques. Il faut donc se défier d'elles et n'accepter aucune de leurs informations, — Réponse : Il est vrai que nos facultés cognoscitives se trompent souvent : mais s'ensuit-il nécessairement, logiquement que l’on ne doive jamais accepter aucune de leurs informations ? Pas le moins du monde. Ces erreurs, elles sont contrôlables, nous sommes en possession de critères, d° « instruments judicatoires », selon l'expression de Montaigne, pour discerner le vrai du faux. Et, d’ailleurs, comme nous le disons plus loin (312), la raison humaine est faillible, non pas de sa nature, Parce qu'elle est faite pour la vérité, mais Par accident, c’est-à-dire Pour des causes
d'ordre extrinsèque, comme les passions, les préjugés, etc. —* Pour admettre l’existence de la certitude, il faudrait démontrer que l'esprit humain est apte à connaître d’une façon certaine. Et, précisément, cette démonstration suppose ce qui est en cause, c’est-à-dire, l'aptitude de l'esprit à connaître d’une manière certaine. Cet argument nommé dillèle (l’un par l’autre) est un cercle vicieux. — Réponse : Cette objection aurait de la valeur si toute vérité était démonirable, ou bien, si la démonstration était l’unique moyen d'arriver à la certitude, ou encore, si tout ce qui n’est pas démontré était incertain. Il y a beaucoup de vérités tellement évidentes qu’elles s'imposent d’elles-mêmes à l'esprit. Or l’aptitude de la raison humaine à arriver au vrai est une de ces vérités. On peut ajouter que cette aptitude se démontre d’une façon indirecte (207). Les sceptiques eux-mêmes, en réalité, admettent cette aptitude.
294. Le doute cartésien. — Dans l’histoire de la philosophie, le doute cartésien se présente comme une méthode employée par le grand philosophe français « pour bien conduire la raison » et arriver sûrement à la vérité ; d’où le nom de doute méthodique. On peut dire que la méthode de Descartes comprend deux phases successives dont l’une est destructive et l’autre constructive. La première phase nous montre L'escartes résolu de feindre que toutes les choses qui lui « étaient jamais entrées dans l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de ses songes ». Dans la seconde phase, après s'être défait de toutes ses croyances comme d’autant d'illusions, le philosophe s’aperçoit qu’il ne peut pas douter de sa propre existence, sa pensée lui en est une preuve indubitable. «Je pense,. donc je
suis », s’écrie-t-il, «Je Pense, donc je suis, (cette vérité) était si ferme et si assuré que toutes les plus extra- Vagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais », @
295. Le doute cartésien est un doute réel. — Le doute est réel Auand on juge que ce dont on doute est douteux. Le doute est méthodique lorsqu'on « se comporte à l'égard d’une proposition donnée comme si elle était douteuse ». ® Le doute méthodique ou fictif «est placé sous la dépendance de la volonté » ; le doute réel, “ tout au moins au moment où on le considère formeliement comme doute réel, n’est pas sous la dépendance de {a volonté, mais au contraire, s'impose à elle et la domine ». « I] n'est pas besoin de dire que le doute méthodique ou fictif est légitime. C’est un procédé scientifique so vent employé.
Descartes a-t-il douté méthodiquement ou réellement ?
€ Il est essentiel, écrit Mgr Mercier, (Ÿ au doute méthodique de supposer un assentiment habituel, implicite aux propositions sur lesquelles la réflexion porte un doute actuel, explicite : dès lors, un doute qui ne laisse subsister aucune certitude ne peut être méthodique. Or Descartes veut étendre le doute à toutes les connaissances humaines, aucune excéptée ; il croit pouvoir l'étendre à la faculté intellectuelle elle-même et, par conséquent, à tous les actes qui en dérivent où peuvent en dériver... Un pareil doute ne peut être méthodique... .
« Aussi bien; Descartes n'a-t-il pas lui-même reconnu implicitement le caractère réel qu'il attachait à son doute, lorsqu'il a pris la
() Cité par Mercier, Critériologie, p. 66. (2) Mercier, ibid., p. 67.
(3) Ibid., p. 68.
(4) Ibid., pp. 71-72-73.
précaution de soustraire à l'action dissolva de sa critique ses croyances morales et religieuses ? Quel mal pouvait-il voir à contrôler méthodiquement la validité de ses convictions morales et de sa foi religieuse ? N'avons-nous pas entendu saint Thomas d'Aquin mettre en que ion, par méthode, l'existence de Dieu et la survivance de l’âme dans une vie future? Descartes en juge autrement. C'est donc que, dans sa pensée, le doute n’est pas une simple fiction sans conséquences, mais une menace pour la possession réelle de la certitude et de la paix de l’âme...
«Eh bien, non, Descartes ne feint pas de douter. Zn réalité, il veut douter et se donne à lui-même des motifs de douter de tout ce qu’il avait jusqu’à présent, à tort ou à raison, tenu pour certain : il se persuade qu'il doute parce qu'il ignore si les opinions qu'il a dans l'esprit sont vraies ou fausses : dans cet état d'âme, il doit, comme les sceptiques, suspendre son assentiment, ne juger ni vraies ni fausses ses opinions ».
Nous conclurons donc avec l’'éminent philosophe que le doute cartésien n’est pas méthodique mais bien réel et universel.