Critique du doute cartésien. — 1 Par sa
méthode, Descartes ferme la voie à toute vérité. Les chemins qui nous c »nduisent à la vérité sont nos facultés cognoscitives, sensibles et intellectuelles, ainsi que l’enseignement ou le témoignage des autres. Or, dans la première partie de son Discours sur la méthode, le philosophe français récuse la valeur de ces mêmes facultés et du témoignage. Il empêche donc tout esprit d’arriver à la certitude. — * Descartes commet un illogisme. Dans la première partie de son discours, Descartes doute de sa conscience, de ses facultés cognoscitives, {avec dessein et de propos délibéré » ; et, dans la seconde partie, pour établir son principe je pense donc je suis, il fait appel à la conscience, à l'intelligence et aux sens. (Pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, écrit-il, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ».
297. Le scepticisme absolu et le scepticisme hypothétique. — Le scepticisme «bsolu nie à l'intelligence la possibilité d'arriver à la certitude. C'est le sceplicisme pur et simple dont il a été question p.18 haut (290-291-292). Le scepticisme hypothétique est le scepticisme de Descartes. On l’appelle hypothétique, parce que le philosophe français — apparemment du moins — se conduit com Descartes ne nie pas à l’i teindre la certitude, arriver, elle doit
d’asseoir sur des
Tout de même,
Descartes est arrivé isme absolu (295).
Article III LA SOLUTION DOGMATIQUE
° 298. Le dogmatisme. — Le dogmatisme est la doctrine qui défend l'existence de la certitude. Cette expression dogmatisme est parfois interprétée en un sens défavorable. Ainsi on dira de quelqu'un qu'il est dogmatiste, c’est-à-dire qu’il admet d'emblée toute proposition qui lui paraît vraie, qu’il ne souffre aucune discussion à ce sujet... Par contre, le partisan du dogmatisme ainsi compris rejette à priori toute thèse, toute opinion qui ne cadre pas avec ses idées. là, pour le moins, du dogmatisme naïf, exagéré. sans dire que ce n’est pas ce question dans le présent article.
C'est du dogmatisme modéré, raisonnable, que nous parlerons. Et sont partisans de ce dogmatisme ceux qui contre les sceptiques admettent l'existence de la
certitude comme un fait incontestable, en considérant tout de même qu’il y a des propositions pouvant être soumises à une plus sérieuse étude, et, au sujet desquelles, il est louable, recommandable même, de suspendre son assentiment.
299. Les preuves du dogmatisme. — On peut prouver la vérité du dogmatisme, de deux manières : Indirectement et directement. — Indirectement. — Que la certitude existe, la réfutation de l’agnosticisme (289) et du scepticisme (292) le prouve à sa manière. Directement. — a) La nature de l’homme prouve l'existence de la certitude. Au dire d’Aristote, tout homme désire connaître. Et cette tendance à adhérer à certaines vérités d’une façon ferme, sans crainte d’errer, est uniformément la même chez tous les hommes. Si la certitude n’existe pas, comment expliquer cette tendance qui est un fait indéniable et universel ? b) La nature même de la certitude prouve aussi son existence. La certitude est l’adhésion de l'intelligence à une vérité, adhésion qui exclut toute crainte de se tromper. C’est l'attitude la plus parfaite de l'esprit humain vis-à-vis de la vérité. L'existence de cette attitude est évidente, elle s'impose. Voudrait-on en effet la nier? Par le fait même on adhère fermement à cette assertion : La certitude n'existe pas. Voudrait-on la révoquer en doute ? On adhère à cette autre assertion : L’existence de la certitude est douteuse. Et donc, dans les deux cas, il est admis que l’esprit adhère fermement à quelque chose, et sans crainte de se tromper. Cette adhésion ferme, c’est la certitude.
300. Les vérités qui s'imposent. — Il est évident que tout ne peut pas se démontrer, directement, du moins. Il faut admettre certains points fixes, indubi-
tables, bases de nos opérations intellectuelles. C'est ce qu’on appelle les vérités qui s'imposent. Ces vérités, on peut les ramener à quatre : 1) l'existence d’un sujet qui peut connaître : 2) l'existence d’un objet qui peut être connu ; 3) l'existence de la relation entre le sujet et l’objet ; 4) l'existence d’un criterium, d’un moyen qui permet de distinguer la connaissance certaine de la connaissance fausse.
Article IV LES FACULTÉS COGNOSCITIVES SENSIBLES
301. Les facultés. —. Les facultés sont les principes immédiats d'opération. C’est ce par quoi nous agissons, Nos opérations sont de deux sortes : la connaissance et l’appétition, en d’autres termes, nous connaissons et nous désirons ce qui fait l’objet de notre connaissance, nous tendons, nous inclinons vers lui. Il y a donc deux espèces de facultés : La faculté cognoscitive et la faculté appétitive. De celle-ci, il sera question en Psychologie. Mais nous connaissons de deux manières, par les sens (c’est la connaissance des brutes et de l'homme) et par l'intelligence (c’est la connaissance de l’homme seul). Il y à donc deux espèces de facultés cognoscitives, l’une sensible et l’autre intellectuelle. Cette dernière fera l’objet de l’article suivant.
302. Les facultés Cognoscitives sensibles. — La faculté cognoscitive sensible est celle par laquelle la brute et l’homme Perçoivent un objet sensible, matériel, en tant que matériel. Cette faculté s'appelle sens. Si elle à pour objet les choses sensibles du dehors, on l’appeile sens exlerne ; si elle a pour objet les choses sensibles
du dedans, on la nomme sens interne. Les sens externes sont. au nombre de cinq : La vue, l'ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Il y a quatre sens internes : Le sens commun ou la conscience sensible, l'imagination, la mémoire et l'estimative. Les cinq sens externes perçoivent donc la chose sensible, concrète, matérielle, existant à l'extérieur. Ex. : Je vois telle couleur, j'entends. tel son, etc. Quant aux sens internes, ils perçoivent les sensations éprouvées par les sens externes. Ainsi par le sens commun, nous savons que nos yeux voient tel objet (ont telle sensation), etc.
303. Objet propre de chaque sens. — Il va sans dire que chaque sens a son objet propre, spécifique. La vue a pour objet propre la couleur (nuance, intensité et reflet) ; l’ouïe, le son (hauteur, intensité et timbre); l’odorat, les odeurs ; le goût, les saveurs ; le toucher, l'étendue résistante (hauteur, largeur et profondeur). — Les sensations des sens externes constituent l’objet des sens internes ; mais ces sensations deviennent objet propre à cnaque sens, suivant la manière dont elles sont perçues par ce sens. Ainsi les sensations en tant que discernées, unifiées sont l’objet propre du sens commun ou de la conscience sensible ; conservées, elles sont l’objet propre de l’imagination ; reconnues, de la mémoire ; estimées utiles ou nuisibles, de l’estimative.
304. Le sensible. — Tout ce qui est perçu par les sens, s'appelle sensible. Il s'appelle sensible par luimême, si de sa nature, directement, immédiatement, il atteint le sens. Ex. : La couleur. S'il n’atteint pas le sens directement, immédiatement, de sa nature, maïs est intimement uni à ce qui le (sens) meut immédiatement, on le nomme sensible par accident. Ex. : La matière
du mur que je regarde. Le sens’ -!? propre est celui
qui est perçu par un seul sens. Ex. : La couleur, le son. Le sensible commun est celui qui est perçu par plusieurs sens, surlout par la vue et le toucher. Ex. : Lu grandeur d’un objet, sa forme, (par la vue et par le toucher),
305. Erreurs des sens. — Au sujet du sensible Propre, le sen: ne peut Pas commettre d'erreur possible, Le sens en effet, percevant le sensible propre, exerce son opération naturelle : et la nature ne trompe jamais, Ainsi, en regardant, l'œil ne Peut pas ne pas voir la couleur. Pour ce qui est du sensible commun, un sens peut se tromper, mais l'erreur est vite corrigée, si le sensible commun est surtout l'objet de la vue et dn toucher. Un bâton (sensible commun) plongé dans l’eau parati courbé aux yeux. En mettant la main, on s'aperçoit qu'il n’en est pas ainsi. C’est l'œil qui le voit comme tel. La béton — en tant qu'étendue résistante — n'est pas l'objet propre de l'œil, mais bien celui de la main qui, en le touchant, a rectifié l'erreur de la vue. Le sensible Par accident est cause d'erreur, quand le sens veut déterminer sa nature. Cela regarde la raison. Mais s’il s’agit de constater sa seule existence, à son sujet, la faculté sensible ne se trompe pas. En regardant mon bureau, je vois d’abord sa couleur (sensible propre) et, ensuite, je vois aussi que cette couleur ne se tient pas seule, mais est soutenue par une matière quelconque (sensible Par accident). Quant à savoir quelle est la nature de cette matière, cela dépasse les limites du sens de la vue.
306. Véracité des sens externes. — Pouvons-nous nous fier à nos sens externes ? Ainsi — pour ne parler que du sens de la vue — lorsque nous regardons autour de nous, ces objets que nous voyons sont-ils réellement tels que nous les voyons, c’est-à-dire des
entités, en elles-mêmes, existant en dehors de nous et bien distinctes de notre moi? Les idéalistes répondent qu'il n’y a rien de réel en dehors de nous, et tout ce que nous percevons, ce ne sont que de pures représentations subjectives auxquelles aucune réalité ne correspond.
La vérité est qu'il y a une réalité en dehors de nous, distincte de nous, perçue par nous telle qu'elle est en elle-même. Aussi bien, nos sens ne nous trompent pas, pourvu qu'ils remplissent les conditions requises. Ces conditions sont au nombre de quatre : ” 11 faut que l'organe soit sain ; * l'objet perçu doit être l'objet propre du sens dont on doit prouver la véracité ; » il faut que l'objet soit placé à une distance convenable ; * il faut un intermédiaire capable de faire atteindre l’objet une lumière suffisante, par exemple, s’il s’agit du sens de la vue.
1) C’est un témoignage spontané, irrésistible, universel, constant, que les sensations éprouvées par les sens externes sont produites par quelque chose complètment distinct de nous. Ce témoignage est la voix même de la nature : il me dit, lorsque je regarde le papier blanc sur lequel, en ce moment, j'écris, que je vois réellement un objet portant couleur blanche et cause de la sensation que je ressens. Or la nature est infaillible.
2) Absurde serait la disposition des organes des sens à la surface du corps, si les sens n'étaient pas aptes à nous renseigner sur l'existence réelle des choses en dehors de nous. Ou encore, inutiles seraient ces organes, si le monde extérieur n’était qu’une simple apparence, un pur fantôme, revêtu d’une existence tout imaginaire.
3) On ne pourrait pas expliquer la sensation, si elle n'avait pas pour cause l'objet extérieur, A qui faudrait-on l’attribuer alors, cette sensation ? Aux sens eux-mêmes ou à Dieu, Les sens sont indiférents à éprouver telle ou telle sensation. Pour le sens de la vue, la sensation du rouge ou du bleu, lui est bien égale. S’il a la sensation de l’un plutôt que de l’autre, c'est une preuve que l’un s'est présenté à lui plutôt que l’autre. Au reste, l'expérience quotidienne ne démontre-t-elle pas que très souvent, nos sens, malgré eux, subissent certaines sensations . Cela prouve donc qu'il Y à une cause distincte d'eux qui produit ces sensations. Faut-il recourir à Dieu ? Cette explication est par trop simpliste. Et, dans ce cas, Dieu nous induirait en erreur, puisque, tout naturellement, nous sommes portés à attribuer aux objets extérieurs, la raison, la cause des sensations éprouvées, Si Dieu, de ces sensations, était réellement la cause, nous nous tromperions par sa faute. Ce qui répugne. Conséquemment il reste vrai de dire que les objets extérieurs causent nos sensations; mais, pour cela, ils doivent exister a,
307. Véracité des sens internes, — Que les sens internes soient véridiques, personne ne saurait le contester. Puissances Cognoscitives sensibles, ils ont pour objet les sensations éprouvées par les sens externes. Ces sensations constituent leurs objets propres, vers elles, ils inclinent de tout le poids de leur nature. Nous pouvons dire que les sens internes par rapport à leur objet, sont comme les sens externes vis-à-vis du sensible .propre. Or nous avons vu que ceux-ci ne peuvent pas se tromper (305).
( Cfr, Lortie, vol. L., p. 207.
308. Véracité de la conscience. — La conscience sensible, appelée encore sens intime, sens commun, est le témoin de tout ce qui se passe en nous. Cette faculté qui constate les phénomènes dont nous sommes le théâtre, se distingue du jugement, acte de l'intelligence, de l’appréciation portée sur la valeur morale de nos actes. Ce jugement, c’est la conscience morale.—La véracité de la conscience s'impose. Qui ose la nier, voire seulement en douter, par le fait même la déclare certaine. Comment en effet quelqu'un peut-il se rendre compte que le témoignage de sa conscience est faux ou douteux, si ce n’est en faisant appel au même témoignage ?
Article V
LES FACULTÉS COGNOSCITIVES INTELLEC- TUELLES
309. L'intelligence et la raison. — L'intelligence et la raison sont une seule et même faculté qui exerce des fonctions différentes. Cette faculté est unique. Elle est aussi complètement distiacte des sens puisqu’elle a pour objet l’immatériel, le spirituel. C’est une puissance qui perçoit, qui connaît, partant, cognoscitive. La faculté cognoscitive intellectuelle s'appelle intelligence, quand elle connaît des vérités indémontrables, évidentes, nommées premiers principes. Ex. : Le tout est plus grand que sa partie. Elle s'appelle raison, lorsqu'elle a pour objet une vérité démontrable, déduite d’une autre. Ex. : L’âme humaine est immortelle.
310. Véracité de l'intelligence. — Lorsque l’intelligence donne son assentiment à cette vérité immé-
diate, indémontrable : Le tout est plus grand que sa partie, elle y adhère non parce qu’elle subit l'influence de sa constitution intime, de sorte que ce principe n’est rien de réel, mais bien, Parce que ce itéme jrincipe est une réalité totalement distincte d’etle-même, qui cui impose son évidence, et pour ce motif, l :niraîne, cor 1me malgré elle, à l’admettre.
1) Le témoignage de la conscience, témoignage infaillible (308), Prouve que dans ses opérations, l’intelligence perçoit des réalités objectives distinctes d’ellemême. Lorsque nous adhérons à ce principe : Le tout est plus grand que sa Partie, la conscience nous affirme que cette proposition qui, nécessairement, entraîne notre adhésion, représente une réalité évidente par elle-même et dont l'intelligence n’est pas la cause.
2) Le scepticisme devrait être admis si l'intelligence Pouvait se tromper lorsque’lle perçoit les vérités immédiates. Ces vérités, en effet, sont évidentes, elles n'ont pas besoin d'être démontrées. Et du moment qu'elles se présentent à l'intelligence, celle-ci ne peut pas ne pas leur donner son assentiment. C’est la lumière du soleil en plein midi Pour quelqu’un qui a de bons yeux. Les vérités immédiates offrent donc toutes les garanties de la certitude, Et donc — étant données ces conditions de sûreté — si l'intelligence se trompe au sujet de ces vérités qui, selon certains philosophes, sont une pure création de l’esprit, et Partant, n’ont aucune existence réelle, objective, alors il n'y a plus rien de certain. C’est le triomphe du scepticisme.
311. L’universel, — Entre l’idée et l’image d’une chose il y a une grande différence (17). L'idée est perçue par l'intelligence, faculté spirituelle, et elle s'appelle universel lorsque cette même faculté l’applique
à plusieurs. Ainsi l’idée d'homme devient universelle lorsque je l'attribue à plusieurs hommes (35). S'il faut en croire certains philosophes, l’universel n'existe que dans notre intelligence, sans aucune attache avec la réalité extérieure. Ces philosophes s’appellent conceptualistes, parce que, pour eux, l’universel n’est qu’une conception de l'intelligence. Selon d’autres, nommés réalistes exagérés, l'universel est une réalité qui existe en dehors de nous comme l’encrier, le papier sur mon bureau. Enfin, les nominalistes prétendent que l’universel n’est qu’un nom, qu’un mot,auxquels ne correspond aucune réalité. La vraie doctrine est celle des réalistes modérés. Aristote et saint Thomas enseignent que l’universel existe et dans l'intelligence et dans la réalité extérieure. L'universel, comme tel, essentiellement, comme entité abstraite, spirituelle ne peut pas exister en dehors de nous ; dans le monde extérieur il n’y a que du concret, du matériel, du singulier. En effet ce n’est pas l’idée (universel) de bureau que j'ai devant moi, mais bien le bureau, tel bureau, perceptible seulement aux sens. Et donc, essentiellement, en tant que tel, l’universel n’existe que dans l'intelligence. Mais quelqu'un qui n'aurait jamais vu ou touché un bureau, pourrait-il en avoir l’idée? Non, c'est impossible. Ceci démontre que l’idée du bureau suppose la vue ou le toucher d’un bureau. L'idée du bureau est donc d’une certaine façon dans le bureau, lequel est une réalité existant en dehors de nous. C’est ce qu’enseignent les réalistes modérés lorsqu'ils affirment que l’universel (idée) existe fondamentalement dans les choses (réalités extérieures). (C'est-à-dire que l’idée que nous avons d’une chose, suppose l'existence réelle, objective de cette chose, et est fondée sur elle.
312. Véracité de la raison. — La raison est la faculté cognoscitive intellectuelle qui d'une vérité connue en déduit une autre nommée conclusion. Le passage du connu à l'inconnu s'appelle raisonnement. - Parce qu'elle est faite pour la vérité — nous l'avons démontré contre les sceptiques — la raison n'est donc Pas par elle-même portée à l'erreur : ce serait contradictoire. Quand elle se trompe, c'est par accident, c'est-à-dire pour des motifs qui ne sont pas inhérents à sa nature. Ces motifs, ce sont les passions, les préjugés, la paresse, etc. Autant de causes qui l’empêchent de déduire des principes donnés, les conséquences y contenues.
Article VI