CHAPITRE XIII Le critère de vérité
257. Définition du critère. — D'après son étymologie, le critère est l'instrument dont nous nous servons pour discerner la vérité de la fausseté. En général, tout moyen de connaître la vérité, s'appelle critère. On appelle encore critère tout ce qui détermine l'adhésion de l'esprit à une vérité (»,
258. Différentes sortes do critères. — Les critères sont intrinsèques et extrinsèques. Les critères intrinsèques sont subjectifs ou objectifs. Les critères intrinsèques-subjectifs sont ceux qui sont inhérents au sujet qui connaît. Les critères intrinsèques-objectifs sont ceux qui sont inhérents à l'objet connu. Ainsi les facultés cognitives sont des critères intrinsèques-subjectifs — l'évidence est un critère intrinsèque-objectif. Les critères extrinsèques sont ceux qui sont en dehors de celui qui connaît et de l’objet connu. L'autorité divine et l'autorité humaine sont des critères extrinsèques.
259. Extension du critère. — Si par critère on entend tout moyen d'arriver au vrai, tout ce qui cause, tout ce qui détermine notre adhésion à une vérité, il est évident alors qu’il s'étend à toute vérité : médiate
(1) Cfr. Farges et Barbedette. ouv. cit., T. I, p. 148.
et immédiate, naturelle et surnaturelle. La raison de cette affirmation est que dans toute vérité il y a un quelque chose qui cause notre adhésion, et que toute vérité est perçue par nos facultés cognitives qui sont des moyens de connaître. Mais le critère de vérité pris pour cet (instrument judicatoire » dont parle Montaigne, pour ce moyen de distinguer la vérité de la fausseté, ne s'étend pas à toute vérité, mais seulement à celles qui n’excluent pas tout doute, c’est-à-dire aux vérités médiates, qui ont besoin d’être démontrées. Les vérités immédiates, s'imposant d’elles-mêmes à l'intelligence de chacun, excluent d’elles-mêmes tout doute, toute fausseté, et, par conséquent, n’ont pas besoin de critère. Celui-ci, en effet, dans l’hypothèse, a pour rôle de faire la séparation entre le vrai et le faux. Et là où la fausseté n’est pas même soupçonnée
— c’est ce qui a lieu pour les vérités immédiates — le critère n’a pas sa raison d’être (.
260. Critère des vérités médiates. — Les vérités médiates sont celles qui sont démontrées. Ainsi les conclusions sont des vérités médiates. Quel est le critère de ces vérités? Quel est le moyen de se rendre compte de la vérité ou de la fausseté d’une conclusion £ Ce moyen c’est de voir si réellement la conclusion découle des principes de la démonstration, lesquels principes sont toujours vrais. Une conclusion en effet emprunte toute sa vérité aux prémisses d’où elle découle. Et c’est à cause de cette dépendance de la conclusion des prémisses que nous adhérons à elle sans crainte de nous tromper. Le critère des vérités médiates, c’est donc la liaison nécessaire qu’ont ces vérités avec les prémisses d’où elles découlent. N.B.— Dans
@) Cfr. Lortie, Elementa Philosophiæ Christianæ, T. I, p. 197.
ce paragraphe le 51 srif?re n’a pas le sens que nous lui donnons plus sin.
261. Le suprê.ne critère ce vérité. — Quand il est question de suprèi.e criure, de critère universel, nous cherchons si, entre autres motifs qui justifient nos adhésions, il y en a un qui l'emporte, un qui est applicable à toute vérité, et, pour cette raison, nommé critère universel, suprême critère. Tous admettent qu’il ya un motif capable de déterminer notre assentiment à n'importe quelle vérité, appelée suprême critère. Mais l’accord est loin d’exister lorsqu'il s’agit de dire en quoi consiste ce critère universel.
262. Le fidéisme. — Pour les fidéistes, le ‘critère unique et suprême de vérité, c’est la foi divine.—Disons que la foi divine ne peut pas être un critère universel
de vérité, puisqu'elle ne s’étend pas à toutes les vérités. En effet il y a des vérités certaines basées sur le témoignage du sens intime, des sens externes, de la raison. Il n’est pas besoin de recourir à la révélation pour les admettre. Au reste, ce système confond les vérités surnaturelles avec les vérités naturelles.
263. Le traditionalisme. — Selon ce système la tradition est le suprême critère de vérité. — Les partisans du traditionalisme partent d’un faux principe : l'incapacité radicale de la raison humaine. Pour eux, la tradition est l’enseignement des vérités fait par Dieu à l’homme et transmis de vive voix de génération en génération. Voulant réagir contre le rationalisme, ils sont tombés dans l’excès contraire dont les conséquences ne sont pas moins funestes.
264, Le mennésianisme. — De Lamennais (1782- 1854) auteur de ce système, enseignait que le consente-
ment universel est l’unique et suprême critère de vérité. — Le consentement des peuples n’est pas applicable à toutes les vérités. Bien restreint est le nombre des vérités qui sont de son ressort. Quelle autorité a le consentement des peuples lorsqu'il s’agit des vérités d'ordre purement scientifique? Dans ce domaine, il constitue tout au plus une probabilité, mais non un motif de certitude.
265. L'instinct invincible. — Thomas Reid, philosophe écossais (1710-1796) a enseigné que le suprême critère de vérité réside dans un instinct invincible, aveugle que l’on ne peut comprendre ni expliquer. — Comment attribuer à cet instinct invincible, inexplicable, mystérieux, le rôle si important échu au critère suprême ? Celui-ci n'est-il pas le motif pour lequel nous adhérons à toute vérité ? Il remplit la fonction de
guide. Et, pour ce faire, il ne doit pas être aveugle, mais voir clair et bien connaître.
266. Le sentimentalisme. — Un sentiment, une impulsion de sympathie ou d'amour cue provoque la présence de la vérité et qui nous attache à elle, voilà, d’après Jocobi, philosophe allemand, (1743-1814), le suprême critère de vérité. — Le sentiment de Jacobi appartient à la faculté appétitive, laquelle suppose, suit la connaissance, mais ne connaît pas. Or le critère, et a fortiori, le critère suprême, fait voir la vérité, l’indique. Le sentiment, aveugle de lui-même, est certainement incapable de jouer ce rôle.
267. L'évidence est le suprôme critère de vérité. — Encore une fois ici, par critère, nous entendons le motif qui détermine notre adhésion à une vérité. — L’évidence est la splendeur de la vérité, la manifestation de la
vérité à l'intelligence, splendeur et manifestation atixquelles la faculté intellectuelle ne peut pas résister. — Le critère suprême de vérité doit réaliser trois conditions : ” Il doit s’étendre à tout: vérité, c’est-à-dire être universel ; ? il doit être le dernier motif pour lequel nous adhérons à une vérité: » en lui-même, et par lui-même, il doit être infaillible. — Or l’évidence remplit ces trois conditions. — » La vérité devient évidente lorsqu'elle brille, se manifeste à l'intelligence, L’évidence, c’est donc la vérité elle-même qui s'impose à l'esprit, soit d’une façon immédiate, soit d’une façon médiate. Par conséquent toute vérité — sans exception aucune — se fait admettre à l'intelligence parce qu’elle lui apparaît clairement, sans ombre, bref, parce qu’elle est évidente. L'’évidence s'étend donc à toute vérité, elle est universelle. N. B.— Il va sans dire qu’il s’asi* seulement des vérités naturelles. » Lorsque nous .:i:: ; une démonstration, nous n’avons qu’ua but, c'es : ‘river à la certitude, ou encore, à la possession parfaite de la vérité. Et la conclusion, nous l’acceptons parce que, grâce à la démonstration, elle s'impose, elle est évidente. Là s'arrêtent nos recherches. Pourquoi aller plus loin ? Nous avons ce que nous voulions. L’évidence de la conclusion est donc le dernier motif. ” Parce que dernier motif l’évidence est infaillible en elle-même et par elle-même. Si cette infaillibilité, c’est-à-dire, l'impossibilité de tromper, l’évidence ne l’a pas en elle-même, et par elle-même, elle l’emprunterait d’un autre qui, lui, serait le dernier motif de notre adhésion.