‹ Lecons de métaphysique de KantChapitre 15 sur 37 · DU TRADUCTEUR* XXXI · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR* XXXI

sitôt qae celles qui ne viennent pas des sens ne sont cependant pas innées ^ comme une foule d'esprits légers , prévenus ou ignorants en philosophie, le lui ont fait dire en France ^

Il distingue, surtout dans sa Logique, les jugements d'apparence des jugements d'expérience; les premiers sont ceux que l'esprit porte, sans réflexion, à la vue des phénomènes, jugements qui n'ont qu'une valeur purement subjective, tandis que les jugements d'ex* périence ont une valeur générale, et sont l'expression de quelque loi de la nature.

Il divise très-bien l'imagination par rapport aux trois parties du temps, rattache à cette division des considérations ingénieuses sur l'imagination, ou plu« tôt sur les aspects divers sous lesquels on peut en faire l'étude. Ce n'est pas avec moins de justesse qu'il distingue les idées symboliques par analogie des idées générales; qu'il appelle jugement la faculté de subsu-* mer le particulier au général , de même que Ventendement est la faculté collective de généraliser, et la rair' son celle de conclure.

n affirme avec vérité que l'entendement humaiii ne peut connaître les choses telles qu'elles sont : c'est là un point capital sur lequel il revient souvent ailleurs; mais ce qu'il y a de très-vrai et de très-digne de remarque à ce sujet, c'est la réflexion que la croyance du contraire ouvre la porte au mysticisme.

1 Entre autres Portais, qui n'a rien entendu, absolument rien, à la philosophie de Kant.

XXXIl PRÉFACE

Kant a distingué profondément le sentiment de sa cause^ ainsi que le sentiment physique ou le sentiment-sensation , du sentiment non physique. Il a bien aperçu que la force, dont les partisans de la philosophie leibnizo-wolffienne se payaient trop facilement comme d'une idée fondamentale dans la philosophie de la nature, n'est cependant qu'une qualité, laquelle réclame par conséquent un sujet.

La Psychologie rationnelle est exécutée avec beaucoup de méthode; le cadre en est bien tracé, complet, et les questions sont décidées avec la retenue imposée parles principes de la critique de la raison pure. Quelques-unes sont de l'ordre le plus élevé.

Des deux morceaux du même auteur qu'on pourrait y rattacher, celui qui est intitulé : LaFin de totUes Choses, joint la sagesse à la hardiesse, ce qui est difficile. C'est la science qui rend Kant hardi, et la rectitude parfaite de son esprit qui le rend sage. Cette hardiesse n'est pour lui que de la logique : car il ne hasarde rien; tout est déduit, motivé, expliqué.

Kant est d'avis que l'ame pense toujours, et que si, dans le sommeil le plus profond , elle cessait de rêver, elle cesserait par là même de vivre, puisqu'elle cesserait de penser, et que la pensée est la vie de l'ame. C'est par suite de cette haute idée qu'il se fait de la pensée, et de la nécessité du commerce de nos semblables pour l'alimenter, l'activer et enrichir notre être intellectuel, qu'il regarde ailleurs comme un crime de lèse- humanité la défense de lire et d'écrire librement en matière de spéculation. On comprend en efiet

DU TRADVCTEUB. XXX Ht

t^ie nécessité , puisque nous sommes des agents libres destinés à nous conduire par les lumières de la raison. « Or, dit Kant^ on ne se conduit point par la raison en se laitsant conduire sans examen et sans réflexion: en agissant de la sorte, on foule aux pieds la dignité de notre nature d'êtres raisonnables; on abdique la qualité d'être moral ; on oublie qu'on a une fin qu'il faut en définitive concevoir, vouloir et atteins dre par soi-même. Qui donc peut vouloir pour nous, et peut vouloir sans penser, sans réfléchir? Qui est-ea qui nous a donné le droit de rejeter l'imputabilité de nos actions sur les conseillers de notre conscience ? y En chercbant à expliquer dans un autre ouvrago les visions de Swedenborg, il dit très-bien que les (Céments substantiels de la matière n'occupent point d'espace : ce sont des atomes absolus. A cet égard , Us ressemblentau principe pensant Mais cette hypothèse, et celle du commerce des esprits, pour lesquels les distances ne sont rien , et auxquels la nature matérielle est peut-être moins opposée qu'on ne pense, ne suflSsent cependant pas pour rendre bien compréhensible ce qu'on appelle seconde ime chez certains Ecossais, ou le commerce soit apparent soit réel des vivants avec les morts, commerce auquel croyait Swedenborg. Néanmoins, l'explication des visions par le déplacement du focus imaginarius est peut-être ce qu'on a dit de plus ingénieux et de plus vraisemblable sur ce phénomène singulier. Cette idée mérite attention; du reste, elle ne sera probablement jamais rien de plus qu'une hypothèse. •

XXXIY PRÉFACE

A part les quelques lignes où Kant semble encore vouloir prouver l'existence de Dieu ^ en rapportant, suivant l'ancienne métaphysique, toutes les réalités à une seule qui serait Dieu, argument dont nous avons déjà parlé, et que Kant réduit lui-même à sa juste valeur ; à part, disons-nous, ces quelques lignes , tout ce que dit ce professeur célèbre en matière de théologie rationnelle nous parait en général plein de sagesse et de vérité. C'est surtout en ce point et en morale que nous l'admirons. Nous n'essaierons pas défaire ressortir tout ce qu'il y a de beau, de vrai, d'utile, etc., dans cette partie des ouvrages de notre philosophe; nous dépasserions trop les bornes d'une préface. Qu'il nous suffise de rappeler que Kant ^ distingue profondément, et avec toute raison, ce qu'il appelle le symbolisme et le culte, de ce qu'il appelle l'élément intellectuel et l'élément moral de la religion. Il veut qu'on parte de la morale

i Dans celui de ses ouvrages théologiques qui a le caractère le plus pratique : la Religion dans Us limites de to Maison, ouvrage de la plus haute valeur morale et religieuse, et qui n'a été inspiré, quoi qu'on en dise, ni par l'esprit philosophique du 18^ siède, dont Kant ne se ressentait guère, ni par l'esprit protestant, dont il s'était passablement affranchi, mais par la réflexion la plus forte et la plus saine. Cet ouvrage a été traduit en entier par

M. TruUard; l'abrégé en a été fort bien traduit d'abord par BHkidigerj et augmenté d'éclaircissements et de considérations générales sur la philosophie critique. Une nouvelle traduction , précédée jd'une préface de M. BouilUer vienM'en être fiiite par H. Lortet.

DU TRÀDUCTSUE. XIXV

pour interpréter récriture, et qu'on ne voie dans cette dernière que ce qu'il a dû être dans l'intention de l'auteur des livres saints d'y faire entrer. II pense qu'il y a de la superstition à prendre les phénomènes du monde physique pour des symboles.

Je ne puis terminer cette préface sans dire un mot de la forme de cette traduction. Elle est l'image fidèle de l'original ^ Ceux qui ne peuvent souffrir qu'un traducteur emploie les mêmes termes techniques que l'auteur, qu'il conserve les mêmes tours et les mêmes contextures de phrases, autant du moins que le génie de la langue dans laquelle on traduit le permet; ceux qui veulent des abrégés ou des paraphrases à la place du texte, qui aiment à voir les auteurs mutilés ou défigurés sous prétexte de les éclaircir ou de les accom^ moder davantage , soit au goût , soit à la paresse de la plupart des lecteurs : ceux-là, dis-je, peuvent continuer à juger publiquement mes travaux comme ils Font fait jusqu'ici; je leur en donne bien volontairement une occasion nouvelle. Si je dois être disposé à suivre les conseils d'une critique éclairée et équitable^ Je ne me crois pas obligé de tenir compte de celle qui me semblerait encore fondée sur un faux pripcipe littéraire, ne fût -elle pas inspirée par des sentimCTts d'hostilité que j'ai peine à comprendre.

^ C'est par respect pour cette forme encore, que j'ai dédiné dans ce volume des mots latins qu'il aurait peut-être été plus conforme au génie de notre langue de mettre au cas direct.

IXXYI P&ÉFACB

Un critique qui a peut-être plus de talent qued'im** partialité, et même que de yéritable connaissance des travaux dont il parle» m^ayant reproché et ce que j'ai f^t f et ce que je n'ai pas fait , j'éprouve le besoin do m'expliquer en peu de mots sur mes actions et mes omissions.

En ce qui regarde mes traductions.(et ceux qui mef jugent avec tant de hauteur ne parlent pas d'autre chose), je confesse que les premières ont été faites avec un peu trop de rapidité pour qu'elles soient irrépro* cbables, et qu'à tort ou à raison, je n'ai pas eu l'ajOH bition d'en faire une œuvre littéraire : je ne me suis appliqué qu'à une chose , à rendre la pensée de l'au* teur telle que je la concevais, telle qu'il l'avait formiH lée lui-même.

On se plaint particulièrement de la difficulté d'en** tendre mes traductions de Kant: on neveutdoncpasse rappeler que les grands ouvrages de cet auteur passaient déjà pour impénétrables à beaucoup d'esprits très-distingués de son temps et de son pays. On parle d'obscurité et de clarté, comme si c'étaient là des qualités absolues I U y a peu de mots dont on ait plus abusé en critique. La Mécanique céhste de Laplaco n'est-elle pas aussi claire sans doute que la matière le comporte P Et cependant, peut - elle être lue sans une attention très-soutenue de la part de ceux-là mêmes qui sont capables de l'entendre? Qu'on prenne un ouvrage scientifique quelconque, ce sera toujours la même chose. Et l'on voudrait lire de la métaphysique sans effort, comme on lit un roman

BU TEADUCTKU&* XXXVII

OU de l'histoire I J'aurais pu sans doute Mpo$er plus clairement les doctrines de Kant; mais auraisje alors été traducteur? Or, j'ai youlu traduirot et traduire seulement, mais traduire entièrement « et laisser à l'auteur son obscurité. C'est son affaire, ce n'est pas la mienne. JTai fait pour mes leçons l'entière expoiition de la doctrine de ce philosophe. Là Je ne m^inquiète ni des mots, ni de la j[>hra8e, mais des idées seulement; et Je me regarde alors comme tenu à la plus grande clarté que puisse comporter l'exposi* tion, abrégée ou développée suivant le besoin, des idées de l'auteur. Mais tant que je me borne à traduire^ je ne me crois point tenu à la même loi. C'est un principe que j'ai adopté jusqu'ici, parce qu'il n'est que la conséquence d'un autre plus élevé , et qui me semble devoir présider à toute traduction proprement dite d'un ouvrage scientifique. Qu'est-ce, en effet, que ti^ duire un ouvrage de ce genre , si ce n'est faire passer d'une langue dans une autre les idées d'un auteur^ avec leur enchaînement logique, avec leur clarté ou leur obscurité, leur vérité ou leur fousseté, sans addition^ comme sans retranchement? Tous ceux qui <mt quelque expérience de la facilité avec laquelle

f Le peu de mots que j'ai ajoutés au texte de Fauteur eonsistenl la plupart dans des nots synonymes, ou dans * des parties de phrases équivalentes à celles du texte , mai» plus propres à faire eatendre sa pensée. JTai d'ailleurs eu la précaution de mettre ces additions purement explicatives entre parenthèses.

XXXniI PRÉFACE

s'altère la pensée d'un autenr quand on veut y changer qpaelque cbose^ f&t-ce pour la rendre plus claire et plus précise, au moyen de retranchements ou d'additionSy seront sans doute de mon avis.

Quant au reproche qui m'a été fait d'avoir donné la traduction de l'abrégé de quelques-uns ^es principaux ouvrages de Kanty plutôt que la traduction de ces ouvrages mêmes j# Je réponds, 1^ que ces abrégés ont été faits par des hommes habiles et consciencieux, n'en déplaise à ceux qui les dédaignent , et que, ne pouvant donner les ouvrages c^ptiers, j'ai cru rendre service encore en n'en publiant que l'analyse ; 2** qu'en ce qui regarde particulièrement la Critique de la Raison pratique, je ne pouvais absolument pas en donner la traduction, parce que je ne le devais pas; et je ne le devais pas, par la raison que je savais qu'elle existait entre les mains d'une personne que je croyais aussi disposée à la publier un jour que capable de la bien faire. Au surplus, ceux qui connaissent l'allemand et les ouvrages de Kant en particulier, savent bien que la Critique de la Raison pratique est incomparablement plus facile à entendre et à traduire que celle de la Raison*pure : ayant fait le plus , j'aurais donc pu faire le moins.

Je puis ajouter encore, 1^ que c'est d'après mes con- ^ seilsque la traduction de l'ouvrage sur Isi Religion dans les Limites de la Raison 9l été entreprise; 2^ qu'un professeur de l'université a aussi traduit V Anthropologie à ma recommandation; y qu'un ecclésiastique de mes amis a bien voulu se charger de traduire la Mitaphysi-

D€ TEADUCTEIJB. XXXIX

que de la Physique <; 4® que je crois pouvoir assurer que la Contestation des Facultés a été traduite par un professeur de mérite, qui ne manquera pasde la donner un jour ; 5^ enfin, que j'ai en manuscrit, outre Fanalyse très-détajtlée de tous les ouvrages de Kant, la traduction complète, a) du Fondement de la Métaphysique des Modurs; b) de la Puissance de ï Esprit sur les Souf^ fronces physiques, par la seule volonté de les maîtriser; c) de la Philosophie en général; d) de V Anthropologie philosophique, publiée par Starke; e) une très-grande partie de celle des Leçons sur la Religion, éditées par M. Pœlitz, et de la Pédagogie; f) toute celle de Vjdnah/se de la Critique de la Raison pure, et de la Critique du Jugement, par Mellin.

J'ai cru devoir donner ces détails aux hommes laborieux qui cultivent la philosophie, afl|| qu'ils sussent ce qui est fait ou près de l'être , et ce qui reste i faire. J'ai toujours désiré que les travaux scientifiques de ce genre fussent organisés ; mais de ma part .ce ne pouvait être qu'un vœu. La Critique du Juge^ mmt n'est jusqu'ici, que je sache, entreprise par personne. Comme le morceau est difficile , et peut aller de pair avec celui de la Critique de la Raison pure; eomme la traduction de ce dernier ouvrage m'a valu plus de désagréments que d'honneur et de profit, je déclare laisser le champ libre à ceux qui, très<»pables

^ n nous semble avoir lu quelque part que la traduction de cet ouvrage avait été trouvée manuscrite dims les papiers de l'abbé Halma.

XL ' PaiFAGË DU TEADU€TEDR.

assurément de faire beaucoup mieux que moi, n^ont vu dans mes travaux de ce genre qu'un obstacle à leur talent et à leur zèle, quelque peu empressés qu'ils aient été jusque là. Quel peut être Vesprit d'une pareille plainte? et comment a-t-elle dû être jugée par tous les bommes équitables et instruits, quand il y a une si grande quantité de bons ouvrages philosophiques allemands à traduire encore ; quand on voit le peu de traductions qui paraissent annuellement de-, puis l'époque où j'ai commencé les miennes, et surtout quand on sait l'immense difficulté ^ue présentent oertaines d^entre elles?

Il ne me reste plus qu'à prier le lecteur de me p^donner ce retour sur moi-même. JPai,peut-être montré assez de bonne volonté pour ^avancement des études philosophiques, et j^ai payé cette bonne volonté assez cher, pour qu'on daigne sans doute me permettre quelques mots d'une apologie qui ne me semble blesser en rien la modestie, et qui est plutôt un simple appel au public éclairé et impartial, qu'iAe réci:imination contre des attaques pour le moins peu bienveiUantes.

Qu'il me soit permis encore d'adresser ici des remerctments aux amis de la philosophie qui, en France 9 en Allemagne, en Angleterre et en Italie, ont rendu plus de justice à mes efforts.

Dijon, le 2ft février 1843.

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