‹ Lecons de métaphysique de KantChapitre 9 sur 37 · XX PREFACE · texte numérisé non relu

XX PREFACE

bien exclusivement par rapport à leur valeur scientifique. Ce second point de vue est même le premier qui se présente à l'esprit de Tindividu et des masses. C'est pourquoi l'histoire de la philosophie nous représente les premiers penseurs tout occupés à édifier les sciences , sans avoir l'air de soupçonner qu'il y eût une étude psychologique à faire sur la nature, l'origine et la valeur réelle de ces conceptions.

L'enfant se préoccupe^t-il de l'origine de ses idées, de ses intuitions, en un mot du côté subjectif ou psychologique de ses connaissances? Nullement : il est fatalement entraîné par elles dans leur sens objectif, impersonnel, ontologique, ou logique. Les idées nous ont été données surtout pour éclairer notre activité, et non pour n'être qu'un objet de contemplation intérieure. Le point de vue psychologique est donc véritablement exceptionnel , je dirais presque anormal, loin d'être le point de vue général et ordinaire.

Faire de la psychologie en matière d'idées, ce n'est donc point faire de la science; de même que faire de la science, ce n^est point faire de la psychologie, dans le sens propre des mots science et psychologie.

Concluons donc , en définitive, que lorsque nous comptons, nous n'avons pas, à proprement parler, la conscience du nombre , parce que nous n'avons conscience que de nos états, de nos manières d'être réelles, et que le nombre n'est point un état, comme, par exemple, la douleur, la joie ou la tristesse; que c'est le caractère rationnel et objectif d'une certaine espèce d'idées qu'on appelle, pour cette raison, idées de nom-

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bre, mais non un état. Si le nombre était un état, il n'aurait aucune valeur objective; et d'un autre cAté/ si c'était quelque chose d'objectif, d'indépendant de notre idée, nous ne pourrions pas plus le connaître que nous ne pourrions être lui et nous tout à la fois : car, à la rigueur, nous ne connaissons que nos idées.

Comment se faiit-il , maintenant, que ces idées aient un caractère, et par suite une valeur objective? C'est vraiment là le mystère de notre nature cognitive, mystère que nous nous bornons à constater comme une loi primitive de notre être, et dont nous n'avons pas plus le mot que nous n'avons celui de toute autre loi de ce genre.

T^Kant a dit en différents endroits de ses ouvrages, particulièrement dans son Anthropologie et sa Psychologie expérimentale^ que nous avons un grand nombre d'idées dont mus ft^avons pas conscience. Cette opinion m'a toujours semblé très - paradoxale. On nous donne cependant des exemples : c'est la vue de la voie lactée ; celle d'un homme , d'une maj^n vus de loin; c'est, par exemple, encore la notion de droit ou de liberté, etc. Comment, dit-on, aurions-nous la perception de la voie lactée, où nous ne distinguons à l'œil nu aucune étoile, si cependant nous n'avions pas la perception de chaque étoile dont elle est formée ? Comment saurions-nous qu'un animal que nous voyons dans le lointain est un cheval, si nous n'en voyions la tète, les jambes et le tronc, et même les différentes parties des membres et du corps de cet animal, parties que nous ne distinguons pourtant pas : car la

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tète n'est téte^ et n'est visible comme telle, que par les parties qui la constituent, depuis la plus petite jus* qu'à la plus grande, etCr?

n nous semble que cet argument prouve beaucoup trop pour qu'il puisse prouver quelque chose. En effet, si le tout n'est visible que parce que ses parties le sont , comme il ne peut l'être que par ses parties réelles, et que ces parties réelles ne sont que des atomes, des inflniment petits, et que des infiniment petits pourraient fort bien n'être qu'une hypothèse métaphysique, et qu'en tous cas^ lors même qu'ils seraient quelque chose de plus, comme on l'admet généralement, ils ne sont pas visibles pris un à un^ il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas l'être réunis: car leur réunion n'est qu'une idée de rapport, et ce n'est pas cette idée qui peut être visible. Si le tout n'est visible que parce que ses parties le sont, il s'ensuit doûc rigoureusement que si les parties ne le sont pas, le tout ne l'est pas lui-même. Telle est la conséquence du principe en vertu duquel Kant conclut que nous avons une foule d'idées dont nous n'avons pas conscience.

S'il s'était contenté de dire que nous avons des idées obscures, indéterminées, dans l'ordre empirique comme dans l'ordre rationnel, nous n'aurions rien eu à reprendre ; mais dire que nous avons des idées dont nous n'avons pas conscience, c'est, à ce qu'il nous semble, dire que nous avons des idées qui ne sont pas des idées, que nous avons des idées que nous n'avons pas.

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En effet; et sans attacher à la rétorsion précédente plus de valeur qu'elle n'en a peut-être, puisque rétorquer, comme dit l'école, n'est pas répondre, attachons-nous au sens du mot idée , et voyoïis s'il n'est pas nécessaire que toute idée soit accompagnée de conscience. En effet , qu'est-ce qu'une idée, sinon un état avec conscience, un état du moi? Si la conscience ^ n'accompagnait pas cet état, l'idée serait-elle un état de l'esprit, du moi, un état qu'un être intelligent pût dire sien, un état cognitif, une illumination d'un sujet pensant? Evidemment non : ou bien il faudrait admettre qu'un pareil état n'a pas plus d'existence aux yeux du sujet qui en est revêtu , que la gravité ou la dureté pour la pierre qui nous présente ces qualités. Mais est-il possible que les idées soient ainsi des états ignorés, nous ne disons plus du mot, car il y a évidemment contradiction , mais de la substance du moi; ce qui, comme j'ai essayé de l'établir ailleurs^ n'est pas à beaucoup prés la même chose? Une pareille idée serait un état de vie d'un sujet qui serait pourtant comme mort, inanimé, à cet égard : car l'idée » la pensée, est la vie du moi; dire qu'il peut avoir des idées sans en être revêtu à ses propres yeux, c'est dire qu'il peut être sans être.

En deux mots , des idées sont essentiellement des états du MOI, c'est-à-dire des états avec conscience; que cette conscience soit, du reste, spontanée ou réQéchie, peu importe ici : donc des idées sans conscience seraient des états du moi qui n'en seraient pas : ce qui est contradictoire.

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