INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR
Coup d'œSl rapide sur les principaux Clian-
gements opércst «lanis la Uétapliysique
depuis Kant*
Un problème aussi ancien que la philosophie est celui de savoir quel est le rapport de la sphère du monde interne, ou de l'homme, à la sphère du monde externe ou des choses. Car on peut observer dans la conscience deux ordres de connaissances différentes , l'un interne et l'autre externe, et qui ont été nommés diversement dans les divers systèmes de philosophie, mais auxquels tout investigateur de la pensée est obligé de remonter, quelques noms qu'il leur donne du reste. Dans la philosophie qui a précédé celle de
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Kant; on indiquait ces sphères d'idées par les mots de choses en joi et de phénomènes (les noiJh mènes et les phénomènes), expressions empruntées des systèmes philosophiques de l'antiquité et du moyen âge, et que Kant a conservées. Depuis Kant, Fichte, Schelling, et la plupart des autres écrivains philosophes de nos jours , ont plus ordinairement employé les mots objectif et subjectif au lieu des précédents. Nous nous en servirons aussi nousmême, puisque enfin ce sont des expressions courantes et même consacrées. Plus l'homme distingue nettement ce qui pense, sent et veut en lui^ de ce qui lui arrive du dehors et qu'il ne peut pas rapporter à son individualité, plus il s'efforce de rechercher l'essence et les rapports mutuels du subjectif et de l'objectif. Mais si l'on considère de ce point de vue tous les systèmes philosophiques, et que l'on en cherche la classification générale , sans faire attention aux nuances des opinions particulières, on trouvera qu'ils se réduisent nécessairement à trois principaux. En effet, ou l'on a objectivé le subjectif, en supposant que le subjectif procède tout entier de l'objectif et y est contenu, ce qui donne le matérialisme;— ou l'on a subjective l'objectif, en présentant l'objectif comme entièrement contenu dans le subjectif et fondé par lui, c'est V idéalisme; — ou bien enfin l'on a considéré V objectif et le subjectif
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comme deiiœ sphères dislincteSj ce qui constitue le dualisme. Mais cette dernière opinion fondamentale présente deux principaux aspects , suivant que l'on reconnaît entre V objectif et h subjectif un rapport de causalité (dogmatisme)', — ou que l'on déclare qu'il ne faut pas chercher et qu'on ne peut trouver le rapport entre V objectif elle subjectif (cri- ^ ticisme et scepticisme).
Nous réduisons ces systèmes^ d'après leur idée fondamentale; aux formules suivantes^ dans lesquelles nous nous servirons de la terminologie philosophique nouvelle.
I. Il n'y a aucune chose en soi différente du phénomène, rien de subjectif différent de l'objectif; le subjectif est fondé et contenu dans l'essence de l'objectif. C'est là le matérialisme, qu'on peut appeler aussi réalisme physique , par opposition au réalisme rationnel. Suivant ce système, il n'existe pas de monde intelligible différent du monde sensible. Tout ce que nous appelons opérations et facultés intellectuelles, tout ce qui se manifeste dans des modifications évidemment différentes des perceptions sensibles, n'est cependant, en dernière analyse, que V action de la matière , dont l'essence nous est trop peu connue pour que nous puissions faire comprendre, d'une manière è\u\en\Q , comment et pourquoi tout ce qu'on ap-
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pelle spirituel n'est pas autre chose que le résultat des forces de la matière. Notre connaissance ne commence donc pas seulement avec l'expérience;, mais elle en est encore totalement dérivée. — Le matérialisme , dans sa forme la plus grossière ^ affirme que l'ame n'est qu'un vain mot^ et que tout ce que nous appelons actions de l'ame n'est que le résultat des forces de la matière 3 et^ sous une forme plus adoucie, il accorde bien qu'il y a une ame différente du corps, mais il soutient que cette ame est de nature matérielle. Dans des temps peu éloignés de nous, ce système, divisé en deux parties, a été soutenu d'abord par l'auteur du Système de la Nature (d'Holbac, d'autres disent Mirabeau, d'autres Lagrange, etc.), et ensuite par le chanoine Riem^ dans son System der Naturj dont la première partie seulement a paru en 1792.)
IL II n'y a pas de phénomènes occasionés par le moyen des choses en elles-mêmes 3 l'objectif est contenu dans le subjectif et en est produit. C'est là Vidéalisme^ dont on trouve assez peu de traces dans une philosophie plus ancienne, jusqu'à l'évêque Berkeley, qui enseignait que nos idées sensibles sont des copies et des intuitions .des idées d'un monde matériel et parfaitement semblable à son objet, mais qui résident dans
l'esprit infini. Mais l'idéalisme de Fichte, que nous exposerons plus bas^ est essentiellement différent de cet idéalisme de Berkeley.
III. Le système dualistique ^ immédiatement fondé sur la différence qui se révèle dans la conscience entre l'objectif et le subjectif, s'est formé très-différemment dans l'esprit de quelques investigateurs. L'histoire de la philosophie doit suivre avec soin et détail les systèmes qui se sont succédé si rapidement de nos jours; mais il ne peut être ici question que des 'principales différences du système dualistique : car il ne s'agit que d'assigner la place du système kantien par rapport au dogmatisme qui l'a précédé immédiatement^ et par rapport aux systèmes qui l'ont suivi^ et à la plupart desquels il sert de fondement. Le système dualistique apparaît :
1. Comme dogmatisme , qui enseigne : que le subjectif et l'objectif (les choses en soi et les phénomènes) sont deux choses essentiellement différentes ; mais qui sont entre elles dans un rapport de causation. Le dogmatisme tire son nom de ce qu'il prétend établir le rapport entre les choses en soi et les phénomènes , et de ce qu'il affirme que les choses en soi contiennent le principe ou la raison de tout ce que nous observons dans l'homme et dans le monde. Il croit être parvenu
à donner l'enchaînement de la causalité non-senlement dans le général, mais encore dans le particulier. Il y a donc dans le caractère de ce système une métaphysique qui apprend à connaître dans Vontologie les forces fondamentales , toutes les actions et tous les rapports des choses en soi^ qui, dans la cosmologie , démontre rationnellement les dernières raisons de tous les phénomènes physiques dans l'univers , et fait voir leurs rapports entre eux 3 qui expose ddiusla. jisyckologie rationnelle l'essence primitive de l'esprit humain, et la raison de toutes les actions et de toutes les espérances de cet esprit pour le présent et pour l'avenir 3 une métaphysique enfin qui, dans la théologie rationnelle jîdM de Dieu même, considéré dans son essence intime, dans tous ses attributs et dans ses rapports au règne des forces morales et physiques, un objet de la connaissance humaine. — Avant Kant, ce dogmatisme fut présenté avec les formes strictes de la méthode mathématique, particulièrement par Christian Wolffj et après lui par ses disciples Meier, Baumgartenj Eherhard et d'autres, mais avec certaines modifications. Cependant ceux qui furent ensuite appelés éclectiques, particulièrement 3IoïseMendelssoknj Tœllner, Suher, Tiedemamij Feder , Platner , Garve , etc., s'affranchirent de la sévé-
rite de ce système et de la méthode mathématique établie par WolfF.
2. Comme crUicisme : le subjectif et l'objectif sont essentiellement différents l'un de l'autre^ et leur rapport est démontré inexplicable par la critique de notre faculté de connaître. — C'est le grand résultat par lequel Kant renversa toute l'école métaphysique antérieure à lui^ et devint le fondateur d'un nouvel ordre de choses en philosophie. Les principaux passages de ses écrits prouvent qu'en cela il ne fut pas même idéalistej mais qu'il resta critique dans toute la rigueur du mot. — Tandis que plusieurs de ceux qui le suivirent furent fidèles à ce caractère fondamental du criticisme (par exemple Schulz^ à Kœnigsberg, Jacob j, Heidenreich j K. - Christ. -Erh. Schmid^ etc.); d'autres cherchèrent à parvenir aux mêmes résultats d'une autre manière (comme^ par exemple Remhold, dans sa philosophie élémentaire^ avant qu'il adoptât le rationalisme de Bardili^ Fries, dans la nouvelle Critique de la Raison j 1807 3 Bouterweck , dans son Apodictik, 1799, etc.); ou élevèrent le criticisme à l'idéalisme (tels que Jacob-Sigism./i<?cA-^F<c/<<e^ Schad, etc.)
3. Comme système d'identité : le subjectif et l'objectif sont identiques dans l'absolu. — Ainsi, Schelling fit faire un pas de plus à l'idéalisme de
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Fichte^ en signalant l'absolu comme le point d'indifférence de l'objectif et du subjectif. Les opinions avancées par J.-Jac TFagner, Hegel ^ etc.^ sont les lignes collatérales du système de Schelling.
i\. Com.mQ réalisme raiionneL- l'identité absolue n'est ni l'objet, ni le sujet, ni l'identité de l'un et de l'autre, mais la manifestation de Dieu dans la nature. Ce renchérissement sur la philosophie de l'identité de Sclielling poussa Bardili à un dogmatisme grossier. Cette tentative excita plus d'attention par la conversion de Reinhold à une pareille opinion, qu'elle n'en méritait par ellemême sous le point de vue scientifique.
5. Comme scepticisme : la conscience même est la synthèse primitive du subjectif et de l'objectif. Krug donna par ce principe au criticisme une forme systématique nouvelle dont il ne s'éloigna que peu dans les théories essentielles.
G. Comme philosophie de foi ( on n'a pas encore d'expression propre pour nommer ce système) : la connaissance humaine philosophiquement disposée est le résultat de la foi individuelle, et cette foi résulte d'un sentiment primitif de l'homme. — Tel e^t à peu près le fondement de l'opinion philosophique et très- ingénieuse de Fr.- Heinr. Jacobi, qui , à la vérité, ne systématisa pas ses opinions personnelles, mais qui, au fait, se
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fraya un chemin particulier dans la recherche philosophique, où il fut suivi ^ entre autres^ par Fr. Kœppenj homme de beaucoup d'esprit et de pénétration.
7. Comme scepticisme (dans le nouveau sens de ce mot): le rapport entre le subjectif et l'objectif ne peut être perçu dans la conscience que subjectivement, sans pouvoir être expliqué dans sa dernière raison : par conse'quent il ne peut être ni prouvé ni nié 3 mais son caractère est simplement d'être inexplicable. Outre Platner, Ahicht, etc.; le représentant le plus célèbre de ce nouveau scepticisme dans sa forme scientifique; est Gottlob-Ernest Schulze y qui déjà, dans son ouvrage intitulé Enésidème, avait ébranlé par des raisons victorieuses la théorie de Reinhold sur la faculté de représentation.
Après cette exposition des principaux systèmes de métaphysique, destinée seulement à donner une idée de leurs différences essentielles par rapport aux principes qui leur servent de fondement; nous essaierons de faire connaître; dans quelques paragraphes; les caractères généraux des systèmes métaphysiques, au moyen seulement de passages extraits des écrits de leurs auteurs; sans entrer pour le moment dans un examen critique et polémique de la solidité ou de la non-solidité de ces systèmes; et sans prétendre
même rechercher, dans un cadre aussi resserré, tout ce qu'il y a de distinctif et de propre dans chaque nouveau système de métaphysique. Ces longs développements n'appartiennent qu'aux grands ouvrages sur l'histoire de la philosophie, tels que ceux de Buhle, de Tennemann, etc. Il suffit ici de faire connaître la différence des systèmes nouveaux par rapport aux doctrines fondamentales de la métaphysique, — le rapport du subjectif à l'objectif.