‹ Leçons de moraleChapitre 12 sur 25 · ILI. Devoirs religieux et droits correspondants · texte numérisé non relu

ILI. Devoirs religieux et droits correspondants

Nous considérerons d'abord l'individu isolé, abstraction laite de toutes relations avec ses semblables : il doit avant tout vivre et se conserver, puis veiller à sa dignité, puis développer toutes ses facultés et s'améliorer luimême : « améliore-toi, » c'était selon Gœtbe* le grand précepte de la sagesse individuelle.

Il est d'ailleurs impossible de soustraire absolument l'individu, même par abstraction^, au milieu physique dans lequel il se développe : or des devoirs moraux président nécessairement aux relations de la personne raisonnable avec les choses en général et les animaux en particulier.

Replaçant ensuite la personne dans son véritable milieu, la société, en dehors de laquelle elle ne saurait, en réalité, subsister un seul jour, nous aurons à considérer : !<> les rapports généraux des hommes entre eux, sans distinction de race, de langue, de couleur, de nationalité^

et nous verrons en détail ce que nous commandent, à regard de tous nos semblables, d'abord la justice, puis la charité ; 2<* les relations plus spéciales des personnes groupées en sociétés restreintes, et nous devnms énumérer les devoirs domestiques et civiques, résultant de roi> ganisation de la famille et de TÉtat conformément à la morale.

Après quoi, il faudra dire un mot des rapports des nations entre elles; car les États, composés de personnes, sont à leur tour assimilables à des personnes et soumis, en leurs relations mutuelles, aux lois de la morale.

Enfin l'homme, doué de raison, seul de tous les animaux se pose la question de son origine crt de sa fin. Quelque solution qu'il adopte quant à la cause première et à la direction générale de l'univers, c'est un devoir pour lui de considérer avec gravité ces hauts problèmes. En les agitant, le plus grand nombre des penseurs et la presque totalité des hommes sont conduits à la conception d'un être souverainement parfait, Dieu : de là des devoirs religieux, c'est-à-dire une façon nouvelle et plus concrète* d'envisager la vie en général, le devoir et la destinée humaine.

Tel est le vaste champ que nous avons à parcourir.

Remarque. — Le devoir et le droit sont si intimement unis, que nulle part nous n'aurons à les considérer isolément. Devoir et droit, nous l'avons vu, sont au fond une même chose. Si nous parlons des devoirs plus volontiers que des droits, c'est que selon nous la notion du devoir est fondamentale ; celle du droit ne vient qu'à la suite et comme conséquence. En traitant des devoirs, nous déterminerons donc par cela même, au fur et à mesure, les droits correspondants.

Enseignements généraux h tirer de la psjcliologie^.

— Vlgiianee indiTidueiie. — Rappelons ici, une fois pour toutes, quelques enseignements généraux que la psychologie* nous fournit et qu'il est essentiel de ne point oublier pour la pratique de la morale.

En ce qui concerne la vie individuelle, on devra surtout

ne jamais perdre de vue la nature et l'empire de l'habitude. Puisque chacune de nos actions peut donner lieu à une tendance permanente, môme quand cette action n'a été d'abord qu'accidentelle, — nous avons des raisons plus fortes qu'on ne saurait le dire de veiller sur chacun de nos actes. Ce devoir de vigilance rigoureuse sur toute notre conduite domine toute la morale. Chaque petite chute est un pas vers une dégradation rapide et complète. Au contraire, chaque effort courageux accroît notre énergie, et, plus on a lutté pour faire son devoir, plus on arrive à le faire facilement. On a d'une part une force toujours croissante contre le mal, et d'autre part, on en a de moins en moins la tentation. Les lois de l'habitude, de même qu'elles châtient sans pitié toutes nos fautes, font donc fructifier tous nos efforts ; elles récompensent notre bon vouloir par une sorte d'infaillibilité acquise.

Corroption oa amélioration eolleetlve. — Dans la vie sociaJe, la psychologie* nous apprend selon quelles lois nous sommes exposés à nous corrompre les uns les autres. Rappelons-nous la puissance de l'imitation, de la sympathie ; l'empire de l'opinion et de la coutume. C'est pour nous un devoir général et qui doit toujours être présent à notre pensée, d'éviter les compagnies, les spectacles, les livres capables de nous corrompre, et d'éviter aussi de corrompre les autres par ces moyens. Nous ne saurions non plus oublier que toutes nos actions risquent de créer des précédents et des excuses, et d'être érigées en lois par ceux qui en sont témoins. Les conséquences de nos moindres faiblesses peuvent ainsi aller jusqu'à l'infini. Ces conséquences se déroulent sans pitié, en dépit des hésitations qui ont pu précéder la faute, et elles ne sont presque jamais bornées à nous seuls. Nous ferions mieux d'avoir les yeux fixés sur cette grave vérité, que de considérer après coup quelles excuses nous avons pu avoir ^

1. Ces phénomènes de solidarité sont Tobjet d'une étude spéciale dans notre livre sur La Solidarité morale.

Conseil pmtiqae de Vranklin*. — Quelques conseils pratiqués sont aussi d*une portée générale et doivent être rappelés loi. Franklin* avait dressé la liste des vertus que devrait avoir un homme pour être aussi parfait que notre nature le comporte. Le sage devrait, selon lui, avoir toujours cette liste devant les yeux et se demander chaque jour ce qu'il a fait pour acquérir les vertus qui lui manquent, pour accroître et fortifier celles que déjà il croit avoir. Conseil excellent, qui est, sous une forme plus précise, celui-là même que nous exprimions tout à l'heure et qu'on peut résumer d'un mot : vigilance.

li'eiKaiiien de eonselenee. — - L'examen de conscience est une pratique analogue. Il est de tous les temps et de tous les pays : les slotciens*, en particulier, l'ont conseillé et pratiqué sans cesse. Nous avons sur ce point une belle page de Sénèque*. « Nous devons tous les jours, dit-il, appeler notre âme à rendre ses comptes. Ainsi faisait Sextins, sa journée terminée, avant de se livrer au repos de la nuit, il interrogeait son âme : De quels défauts t'es-tu aujourd'hui guérie? Quelle passion as-tu combattue? En quoi es-tu devenue meilleure?... Quoi de plus beau que cotte habitude de repasser ainsi toute sa journée I Quel som* meil que celui qui succède à cette revue de soi-même! Qu'il est calme, profond et libre, lorsque l'âme a reçu ce qui lui revient d'éloge ou de blâme, et que, soumise à sa propre surveillance, à sa propre censure, elle informe secrètement contre elle-même! Ainsi fais-je, et remplissant envers moi les fonctions de juge, je me cite à mon tribunal. Quand on a emporté la lumière de ma chambre, que ma fcimme, par égard pour ma coutume, fait silence, je commence une enquête sur ma journée ; je reviens sur toutes mes actions et mes paroles. Je ne me dissimule rien, je ne me passe rien. Eh! pourquoi craindrais-je d'envisager une seule de mes fautes, quand je puis me dire : Prends garde de recommencer^ pour aujourd'hui je te pardonne. »

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XVr LEÇON

Devoirs individuels.

Devoir de conservation personnelle (dn snicide).

Comment on a dos dovoiro eovorfl ooHnéme. -» Os devoiro deviennent plus impérieux dans la vie sociale. -» Un sophisme*

Immoralité du suicide. — Gomment on essaie de le justifier. — Réponse. — Si les épreuves et la douleur le jasttflent. — Si l*on peut se taer pour foir le désboonevr.-* Dernier argiunanl en laveur du suicide. — Réponse.

tovamemi •m a des 4ev»lv» »Mwmm ••I-hk

Considérons d*alK>rd rindividu isolé, indépendamment de toute relation avec d'autres personnes : comme tait il a déjà des devoirs. On appelle souvent ces devoirs devoirs de Pindividu envers luirmême: l'expression est acceptable, à condition de la bien entendre. Être obligé ravers naus^mèmes, cela veut dire être obligé envers ce quïl y a de supérieur en nous. La personne empirique* j comme l'appelle Kant % c'est4r-dire l'individu avec son naturel plus ou moins défectueux, son tempérament plus ou moins violent^ ses passions plus on moins basses, «st obligée envers la personne pwe^ c'est4^re envers la raison et la liberté. Au fond, ce n'est pas envers nouiK mêmes que nous sommes obligés, mais envers quelque chose qui i la fois est nous et nous dépasse, envers ce qu'il y a d'excellent et, pour ainsi dire, d'absolu en nous.

Csa tevoJUw dtevieuMMii ylns ImipéÊÎmmWL émmm la via •«alale,-^ Les devoirs que nous allons énumérer seraient obligatoires même dans l'isolement, si, par impossible, l'homme pouvait vivre isolé, mais ils deviennent plus impérieux encore dans la vie sociale, qui est pour l'homme l'état naturel et normal. Est-ce à dire que nous &ssions une ceuvre arbitraire en commençant par considérer l'in-

diyidu seul? Non : nous ne faisons en cela que procéder méthodiquement et, aut9.nt que possible, scientifiquement. Nous considérons ce que chacun de nous doit s'efforcer d'être pour lui-même, pour être dans Tordre, pour valoir tout ce qu'il est tenu de valoir. S'il n'est pas une de ces obligations qui n'intéresse la société en même temps que l'individu, c'est que le suprême intérêt de la société serait que chacun fît, pour sa part et pour son compte, tout ce qu'il doit faire. Combien les devoirs de la vie sociale paraîtraient alors faciles et seraient sûre^ ment accomplis I

Un sophlsiiie*. — Ces remarques nous amènent à dénoncer en passant un grossier sophisme*. Il n'est pas rare d'entendre des gens s'excuser d'une faute en disant : « Je ne fais de mal qu'à moi-même. » A cela nous répondrons : En premier lieu, il n'est pas de cas où l'on ne fasse de mal qu*à soi-même. L'homme, en fait, est toujours membre d'uuQ société, et une solidarité étroite et profonde relie tous les hommes entre eux. Aucun ne peut déchoir sans préjudice pour les autres ; nul ne fait un pas vers le bien, que tous n'en profitent. — Mais y eût-il réellement des cas où l'individu ne fit de tort qu'à luimême, encore est-il des torts qu'on n'a pas le droit de so iaire, précisément parce qu'il est des obligations qui s'imposent à l'individu, et dont il ne lui est pas permis de secouer le joug. Ce sont ces obligations que nous allons essayer de déterminer.

ImmoralUé da saieide. — Le premier et le plus fondamental des devoirs individuels, c'est le devoir de conservation personnelle; notre première obligation est de vivre. Le suicide est peut-être l'acte le plus radicalement immoral. Se donner la mort, en effet, c'est abdiquer son rôle de personne responsable, c'est manquer à tous ses devoirs à la fois. Cette faute est donc une des plus graves qu'on puisse imaginer ; c'est, à la lettre, une défection et comme une trahison à l'égard de la loi morale. Recourons a la règle que nous avons posée, imaginons que cette pratique devienne universelle : ne serait-ce

pas la destruction même, autant qu'il dépend de nous, de la moralité en ce monde?

Comment on essaie de le Jastffler. — La légitimité du suicide a pourtant été soutenue ; et à certains égards en effet, il pourrait paraître permis, si Ton perdait de Yue les principes. Les Stoïciens*, non contents de l'excuser, allaient jusqu'à le yanter et à le conseiller comme un acte de vertu.

Lorsqu'on soutient que le suicide est permis, on raisonne ainsi : la personne est libre, elle s'appartient, elle peut donc disposer d'elle-même et s'immoler si bon lui semble ; elle est en cela dans son droit. Qu'elle ne le puisse pas lorsqu'elle a des devoirs bien déterminés à accomplir; qu'un père de famille, par exemple, ne doive pas se donner la mort tant qu'il est utile à ses enfants, tout le monde l'admet ; mais pourquoi celui qui n'a d'obligations envers personne, qui est libre de tous devoirs sociaux, ne serait-il pas libre aussi de quitter la vie quand le poids en est trop lourd?... Et si l'on va plus loin dans cette voie, si l'on va jusqu'à admirer, en quelque sorte, le suicide, c'est pour ce qu'il implique de force et de courage. L'instinct de conservation est, en effet, si impérieux, si profond, il fait commettre si souvent des actes de lâcheté, qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver une sorte de respect pour les personnes qui, non seulement savent braver la mort à l'occasion, mais la provoquent, la recherchent et quittent volontairement, à l'instant qu'elles ont choisi, cette vie à laquelle tant d'autres s'attachent d'une façon si misérable. C'est à ce point de vue que se plaçaient les Stoïciens* : le sage, disaient-ils, trouve en lui-même un recours assuré dans les suprêmes épreuves ; il ne tient qu'à lui de s'affranchir de sa propre main, lorsque sa liberté est menacée, ou que, fléchissant sous le poids de malheurs accablants, il a peur de défaillir.

Réponse. — Mais qpels que soient les arguments qu'on fait valoir en faveur de cette thèse, il n'est pas vrai que le suicide soit un droit ; il n'est pas vrai que la

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perBonne humaine puiiie, en ce aeni et à ce point, dispo» ser d'elle-même. Certes elle le peut en fait, li elle la veut ; mais qu'elle le puisse en droit, qu'elle ait raison de le Touloir, c'est ce qui est inadmissible* Nous derons viTre pour accomplir nos devoirs, et nul, tant qu'un souffle lui reste, ne peut se dire quitte avec la loi morale. <c Nous sommes sujets du devoir, » dit Kant^. C'est la môme pensée qu^exprimait Socrate*, lorsqu'il comparait l'homme à un soldat qui ne doit pas quitter son poste tant qu'on ne l'en a pas relevé. Nous sommes tenus de vivre, parce que nous sommes tenus de déployer noire énergie morale et de demeurer dans Tordre; il nous faut vivre de notre mieux, aussi longtemps que la vie nous est laissée.

En vain on vante ce qu'il y a de grandeur dans le suicide, nous pouvons poser en fait que, dans les cas où l'on y recourt, il serait encore plus beau de vivre. Il faut du courage pour mourir, cela est vrai, mais, je le répète, daus tous les cas dont il s'agit, il en faudrait encore plus pour supporter la vie. Les Stoïciens* qui se sont montrés admirables par leur mort volontaire, l'auraient été encore plus à nos yeux, s'ils avaient su vivre dans les conditions publiques ou privées qui les ont déterminés à mourir; ils auraient fait beaucoup plus de bien par la pureté de leur vie et leur fermeté dans les épreuves, qu'ils n'en ont pu faire par leur mort; ils auraient donné plus longtemps de grands exemples. Et dans les circonstances communes où Ton se donne la mort, pourquoi meurt-on? Parce qu'on souffre, dit*on, des maux intolérables. Il faudrait donc, pour les souffrir jusqu'au bout, plus de courage que l'on n'en a. C'est ce qu'on a voulu fiaire en» tendre lorsqu'on a dit que le suicide est, à tout prendre, une lâcheté.

Le mot est trop dur pour un acte de désespoir qui mérite toujours quelque pitié; mais le suicide est assurément un moindre courage : c'est comme une fuite devant les difficultés et les épreuves do la vie. Ne lui refusons pas notre pitié, mais qu'on renonce, en rovan-

SfilSIÈMB LBÇON* 185

che, à demandei* pour lui notre approbation et surtout notre admiration.

SI IM éinreiiYes •! la 4o«le«r lo ]ttstiA«nt. —

MaiS| dira-t-oni que faire quand la vie est si longtemps et si constamment misérable^ que l'on se sent aocablé» à bout de forces ? Que faire au milieu des maux sans com-** pensation et des chagrins sans issue ?

De deux choses l'une : ou ces maux sont mérités (et ils le sont presque toujours en*partie)) ou ils sont tout à fait immérités. Dans le premier cas il ne serait que juste de les accepter comme expiation. Rappelons-^nous la belle pensée de Socrate* : «Après l'innocence, le plus grand bien est l'expiation volontaire» car après la pureté oon* servée, le plus grand bien est la pureté reconquise ». Un mal mérité, si cruel fût-iU ne devrait donc jamais paraître intolérable à une personne qui n'a pas tout k, fait rompu avec la loi morale, qui garde le sentiment de la responsabilité : elle doit voir dans ses peines une juste sanction do ses fautes, et un moyen de les effacer.

Au contraire, les maux dont il s'agit sout^ils immé^ ritèSi il semble qu'alors surtout ils ne devraient point paraître insupportables. Lorsqu'on n'a rien à ie repro* cher^ le malheur n'est pas vraiment sans compensation ni consolation, puisqu'il ne tient à personne, ni aux accidents d'aucune sorte, de nous ôter la paix de la conscience. S'il était un mal véritablement intolérable, ce serait le remords, ce dégoût, cette horreur de soi qui suit la chute grave et volontaire* Mais les maux qu'on n'a point mérités résultent habituellement du cours né^ cessaire des choses, de l'ordre général, des lois de U nature physique ou morale : il faut croire qu'ils ont leur r61e dans la marché de l'univers* Peut<4tre sont-ils des épreuves pour les uns, dek avertissements pour les autres. Quand on a l'esprit très ouvert, on prend quoique intérêt à considérer de haut même ses propres inaux dans leurs causes et dans leurs effets, dans leur liaison avec le tout. En tous cas, on devrait toujours trouver, semble -t-il, dans une conscience absolument pure une

force suffisante, pour ne pas tomber épuisé en chemin et ne pas quitter la vie avant Fheure.

Après tout, quel est le but de la vie? Est-ce de jouir, est-ce d'échapper à la douleur ? Non. C'est d'agir, de mériter, de lutter. Ceux qui se sont une bonne fois pénétrés de cette conviction ne doivent pas juger si facilement que la mesure des douleurs est comble. Que les volup* tueux pensent ainsi, cela est naturel; car, ils ont conçu la vie précisément comme n'ayant d'autre but que le plaisir. Ceux-là sont conséquents en se réfugiant dans la mort quand la vie ne leur donne pas ce qu'ils en attendent et les trahit en quelque sorte. Or c'est ce qui ne manque guère d'arriver : la vie leur réserve tant de tristesses et si peu de consolations, que, de leur part, on comprend l'accablement et la chute. Le suicide alors n'est plus que le dénouement, l'épilogue d'une vie complètement manquée; c'est Timmoralité suprême terminant une vie radicalement immorale. Mais précisément parce qu'il est la conséquence logique et ordinaire de la vie voluptueuse, le suicide, au terme d'une vie sérieuse et correcte, ne saurait apparaître que comme la plus douloureuse et la plus choquante contradiction.

. Si l'on peut me tuer pour fuir le déshonneur. —

Mais que dirons-nous de ceux qui meurent pour fuir le déshonneur? — Il s'agit de savoir de quel déshonneur on parle.

Si par honneur on entend la réputation, la bonne opinion que les autres ont de nous, et par déshonneur, la perte de ces biens, il est véritablement insensé qu'un honnête homme mette son bonheur, la paix de sa conscience et sa vie même, à la merci d'une chose aussi vaine et aussi mobile que l'opinion de « tout le monde », aussi aveugle que Tenvie ou les préjugés sociaux. Le point d'honneur, ainsi entendu, ne peut un seul instant servir de règle à la vie, ni être jamais pour le sage une raison avouable de faire quoi que ce soit, à plus forte raison de se donner la mort. Non pas que la bonne réputation ne soit un grand bien, mais le plus nécessaire

et le plus pressé est de vivre content de soi-même et selon la loi ; et s'il y a coni^t entre l'opinion publique et ce qu'on sent être le bien, c'est un lieu commun dans toutes les doctrines de morale, qu'on doit tout faire taire pour n'écouter que la voix de sa conscience.

S'agit'il^ au contraire, de l'honneur véritable, de la dignité perdue ou compromise; a-t-on manqué, par exemple, à des engagements sacrés, commis des fautes irréparables, quelque crime terrible : certes la vie alors est lourde à supporter ; mais c'est dans ce cas surtout qu'on n'a pas le droit de mourir. Il faut vivre pour expier et réparer le mal qu'on a fait. Se donner la mort est une solution trop commode, qui ne répare rien, qui aggrave tout, au contraire. Recourir au suicide -après une infraction au devoir, quelle qu'elle soit, c'est ajouter la plus grave de toutes les fautes à celle que l'on juge déjà intolérable.

Dernier argument en ffavear du •aidde. — Enfin, l'argument le plus spécieux en faveur du suicide est celui-ci : Une personne inutile, malade, infirme depuis de longues années, à charge à une famille misérable, ferait-elle, en conscience, un acte vraiment répréhensible en aidant la nature, en abrégeant volontairement le supplice des autres et le sien propre ?

iftéponse. — La réponse nous est encore fournie par les principes : les personnes auxquelles on est à charge en pareil cas ont pour devoir de soigner celui qui est malade, de se dévouer à lui. Mourir volontairement, c'est les frustrer, en quelque sorte ; c'est leur ôter l'occasion de mériter, d'accomplir un des devoirs les plus pénibles qui soient et par suite les plus beaux. Le suicide est donc condamnable même dans ce cas extrême. La vie d*un homme, tant qu'elle lui est conservée par la nature, a un sens et un prix, pour lui-même et pour les autres. Un homme a des devoirs tant qu'il a la pensée et un reste de volonté. Fût-il hors d'état de rendre aucun service, il doit vivre pour en recevoir ; car les autres ont encore des devoirs envers lui. Cruelle nécessité, pour une

168 DIX-SÈt^tlÈMË LEÇON.

voiotité tittgfuèil'e Active^ d(9 Bë véit déduite à la pàtieiicé iâeHe «t à k fêtii^atiëh. Mttili qUe serait là ttohile, si^ tenus d0 faira notre devoir tant qti'il éaf facild et agrôtthlO) iidtië étidns libre» d'y rétloàeéf dès ((U'il devient triste et i&eëttimode? Si Mim en eoffîpi^nbns véritablèmënl k nàttirë^ iidUs devons Tàéëëptêf ddnë «ôûte sdn étendue et rfiiecomplir jusqu'à notice dernier souffle, résignés à tout êë qui ne dépend paë de nous.

XVll'LEOÔN

fieToirs iâdividUels (suite) Dignité personnelle. Perfectionnement de sei-mème.

Retour siilr ta leçed préeédedte : la résignÀlion. Préceptes généraux auxquels se ramonent toutes les vertus individùeilèâ.

I. DëTdirs ééiiéefnàhi la irdldoté : boUtàgé du tbfte, -^ tliverses fermes de cette vertu fondamentale t vigilance^ patience^ ednstance, etc.

II. Devoirs concernant la sensibilité. — tempérance et vertus qui s'y rattachent.

III. Devoirs eofacernant ridtelligeaee. ^ Prudence, ordre^ sincériti et vertus qui s'y rattaeheUt.

Équilibre de nos diverses facultés.

lY. Devoirs i-ëiàiifs fl la Vie corporelle. — Itât)t)OrtS dU physique et du moliil. s Hy^létle^ sobriStéj propreté, èikercicé. ^ Gonclusbii;

wuitomê uup 1» nt^nià ptéeêéw^nîék M néfeisiimiiifl» —

L'hoiUme âpour premier deVoir de vitre^ afln d'aceomplir sa destinée morale et de remplir tous ses autres devoirs : c'est es qUë nous avons établi dans k prééëdente leçon. Si triste quë ëoit la viei elle ne paraîtrait jateais tout à kit intolërAble^ èi ëhaeun songeait aux plus malheureuft que soi. Celui qui souifre et qui a à sepkindrë de k vie devrait ^ëUëër à tous les Mftut posëiblëë qui ne lui ëoni pë6 ài'Hf ëS| à lëUë les Jbiëns dëât il â ëté eOdibléi à tOUtëi

DH-SBPTIEMI LEÇON. 189

Iqb fautM qu'il n'a pa« «xpiits •! dont !• mal présent est peut-être k punition ; alors, là résignation lui semblerait plus facile, et il trouverait sans doute que, au lieu de murmurer et de se plaindre^ il doit encore rendre grftoes pour le sort qui lui est fait^ ou du moins prendre son mal en patience.

« Il ne faut pas âtre facilement du nombre dee mécon* tents dans la république où Ton est^dit Leibnitc*} mais il ne faut jamais l'être dans la cité de Dieu^ où on ne saurait l'être sans injustice.» Toute philosophie de la vie un peu élevée et compréhensive aboutit naturellement» et doit aboutir pour nous mettre k même de vivre comme il convient| à un certain optimisme*.

Quant à une personne qui se verrait, j*imagine, acca< blée de tous les maux sans avoir pourtant rien à eipior, celle-là, selon nous, n'aurait pas même lieu de se trouver très malheureuse, car elle aurait le sentiment d'avoir toujours et en tout fait son devoiri sentiment qui doit suffire à rendre Ja vie non seulement supportable^ ntais fiire et douce*

Fré«epiea génér^wx a«]ci|v«1« ee v«asé«eiit lcisil««, !«• Tertna Uifilvlii««liea, -^ Étant donc posé comme fondamental le devoir de vivre et de se réeigner aui oon« ditions de la vie humaine, tous les autres devoirs individuels se ramènent à deux : devoir de dignité^ devoir de perfectionnement.

iVej^ofidéc/ioir, ne pas traiter en soi-même la personne intelligente et libre comme un simple moyen, voilà la première condition de la moralité individuelle : c'est le commencement de la sageise personnelle. -^ Seperfeo'^ tionner soi-même, traiter en soi la pereontie morale comme une fin, la développer, la fortifier le plus possible^ c'est le complément nécessaire de la sagesie individuelle.

Or ce double précepte s^applique à toutes nos faouU tés, psychologiques* et physiques ; à chacune d'elles correspondent des vertus qu'il faut acquérir et des vices qu'il iaut éviter ou corriger. Nous allons les passer rapi-' dément ei» revviei

I. DeTolPfl eoneemant la Tolonté. — La faculté morale par excellence, c'est la volonté ; car c'est elle qui est libre et responsable, c'est à elle qu'il appartient de se mettre d'accord avec la raison et d'accomplir le devoir. Pour cela, il faut avant tout qu'elle se conserve libre, qu'elle ne s'aliène point elle-même, soit en se réduisant spontanément en esclavage, soit en se laissant tomber sous le joug des mauvaises habitudes. Si la routine et le mécanisme de l'habitude la mettent en servitude, elle abdique la direction qui lui appartient, elle quitte le gouvernail. — Mais ce n'est pas assez que la volonté se maintienne intacte et garde la direction, il faut encore qu'elle se fortifie sans cesse, pour assurer de plus en plus le triomphe de la liberté et de la raison sur les facultés inférieures.

Courage on forée. Diverse* forme* de eette vertu fondamentale I vigilance, patienee, constance, etc. — Les anciens avaient coutume de dire que la vertu propre de la volonté, c'est le courage^ qu'ils appelaient encore force ou grandeur d'âme. En effet, soit simplement .pour se maintenir à son rang et éviter de déchoir, soit pour se fortifier par l'exercice et affermir son empire, la volonté a besoin avant tout de courage.

L'énergie que Ton met à supporter, à souffrir vaillamment les épreuves s'appelle patience; c'est la forme la plus humble, mais peut-être aussi la plus rare de la force. La patience est l'attribut des forts; l'impatience est l'attribut des enfants. — L'énergie que l'on applique à entreprendre, à oser quand il le faut et à faire ce qu'il convient, s'appelle Y esprit dHniliative. —L'énergie employée à l'achèvement de ce qu'on a commencé est la constance,

La constance était souvent présentée par les Stoïciens* comme résumant toutes les vertus, et suffisant pour ainsi dire seule à garantir la pureté et la droiture de la conduite. Plusieurs d'entre eux avaient modifié l'antique formule ; Vivre conformément à la nature, en l'abrégeant ainsi : Vivre d'une manière conséquente,

c'esl-à>dire conformément à soi-même et à ses propres principes, vouloir jusqu'au bout ce qu'on veut. C'est ce que Montaigne* nous explique dans ce passage : « Pour comprendre toute la sagesse en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les règles de notre vie, c'est vouloir et ne vouloir pas toujours mêmes choses'; je ne daignerais, dit-il, ajouter : pourvu que la volonté soit juste, car si elle n'est juste il est impossible qu'elle soit toujours une, »

La Rochefoucauld * a dit quelque part : « Les esprits faux changent souvent de maximes, » donnant à entendre que les esprits justes n'en changent pas; en effet, ils vont naturellement au vrai et n'ont qu'à s'y tenir. De même les volontés justes sont seules en état d'être parfaitement constantes ; l'injustice^ au contraire, qui obéit à la passion du moment» au caprice des sentiments, aux impressions les plus fugitives et à toutes les préférences individuelles, est ballottée en tous sens, incapable de se fixer à une maxime ferme. Ainsi il n'y a, en morale, de voie sûre que la voie droite. Gela d'ailleurs est vrai aussi dans l'ordre temporel * : la plus grande habileté dans la vie est la parfaite rectitude du caractère.

Le courage et la constance peuvent prendre mille noms et mille formes différentes selon les cas ; nous retrouverons ces vertus de l'activité en traitant du travail, car le travail n'est autre chose qu'un déploiement réglé de l'énergie volontaire.

II. DeToirs eoncernant la «enslbillté. Tempérance et ^rertaa qal «'y rattachent. — La vertu propre de la sensibilité, c'est la Tempérance, c'est-à-dire la modération dans les désirs et dans les plaisirs, cette sereine possession de soi-même qui fait qu'on ne s'abandonne point aux mouvements violents ou désordonnés du cœur, qu'on ne désire ni ne craint, qu'on ne jouit ni ne souffre jamais sans mesure.

Chez nous, le mot tempérance semble avoir perdu ce sens large que lui donnaient les anciens, mais il faut le lui rendre : il est plus expressif que le mot mod4Y^\.\arok.

103 DIX-^SEPTIEllB LSÇON*

Tmnp&ranùef d'aprto 'étyûxologi# latine^ siiçnitio bon éqUilibfêy état de Tâitie bien équilibréa. Dans la langage edâifBoiiy ee mot est détenu synonyme de modération dan» le boire et le manger; il ne désigne donc plus qu'une partie de la tertu générale qu'il désignait à Tori* gin0< Pour comprendre toute retendue de la tempérance^ il faut l'opposer aux Ticès correspondants ; ce sont : la sensualité, dont la gourmandise est une des formes les plus grossières, la mollesse, l'impudeur, Temportement dans lés passions et dans lert jouissances, la crainte, la colère, le désespoir sans mesure^ Timpuissance^ en un mot, à maltrifter les moufementë de sa sensibilité. La tempérance parfaite, au contraire, est l'état de l'âme égale et sereine envers la vie, calme dans la joie comme dans la tristesse, douce et résignée dans les épreuves. Telle était Mme Necker de Saussure* : <» Ce fut, dit son biographe ^ un des traits de son caractèrei de n'avoir jamais voulu souffrir, par faiblesse, plus qu'il n'était nécessaire* »

L'idéal*, dirait-on, est-il donc de ne connattre aucune passion, de n'avoir aucun sentiment vif? Non, à coup sûr, car sur ôes âmes inertes et mortes, ni la vertu, ni la vérité, ni l'art n'ont de prise : de telles âmes sont incapables de tout effort généreux dans le bien* Il faut sentir vivement pour avoir toute sa valeur d'homme. Il y a de saintes colères, dès indignations justes, des enthousiasmes qu'il faut savoir éprouver àTooCasion. Mais la sensibilité peut être vivesans être déréglée; bien mieux, elle n'est jamais, ou du moins elle ne demeure jamais très vive qu'à la condition d'être bien réglée : les cœurs exubérants* et agités ne sont pas ceux qui ont les affections les plus solides et qui gardent le plus longtemps leur jeunesse. Se défier de tout vertige sans perdre l'enthousiasme, sentir vivement mais garder le contrôle sur ses propres sentiments ; voilà la véritable tempérance. Elle consiste, on le voit, non dans la destruction, mais dans le juste équilibre^ dans le développement harmonieux et bien réglé des inclinations et deâ passions.

Quafid ehaque tendaUde de la nature est développée en

nous sélen sa Valeur, ptepre, quftsd ka plus basses sont tenues es Irride^ cpie les plus hautes sont fortes et dorainaDtes^ alors la (empéranoe est parfaitoi

On ne saurait trop se dôfierf surtout à rorigiâe, des désira taîâs et sftnS digAitéi môme quand ils n'ont en eux-mêmes tiefl de repréhensible. Si on leur cède^ en effet) e'est autant de dmltrès qu'on Se donne : « U est plus aisé, dit Fran][liâ% de rdphmer le premier délir que de contenter touH eeux qui le suiténti »

Mais Une autre question ie pose ici* Pour mieux étiter la mollesse) les désirs lâches et eaprieieux^ en un mot, les chutes et les Tides de tous genres^ fruits d'une Sensibilité mal réglée) faut41 reûbereher la douleur gratuitement et comme à plaisir? — Il ne semble pas que la droite raison exige^ ni que la tempérance téritable comporte ces excès de rigueui* contre soi-même. Us peuvent être bous à Toc* caaion pour nous axercer, poulr tremper notre force de résistance et notre courage, maia il nous est impossible de voir là le but même de la vie»

Il est déjà si difficile d'êti'e simplsment sage et mo^ déré dans ses désirs ! N'est-ce pas une entreprise cofttre nature et singulièrement hasardeuse^ que oelle de tuer en soi toute inclination, de renoneer à tout plaisiri même aux plus purs et aux plus légitimes • Là téritable sagesse est do fUit tous les exoès^ non de se jeter d'uû excès dans un autroi Avouons-le toutefois^ on doit avdir un respect profond pour les personnds qui) n'ayant pas trouvé dans leur nature^ ou par l'effet de leur éducation, l'heureux et véritable équilibre de l'âme^ se portent vers les excès hérol** ques d'un ascétisme* sincère, plutôt que vers les excès contraires. Qui oserait comparer à la vie lâche du voluptueuit l'admirable exagération d'un Pascal*, qui) par soif de la perfection, pour expier ses fautes et dompter sa chair, s'infligeait à lui-même de oontinuelles souffranees? Mais, quelque admiration que puisse inspirer à l'occasion cette provocation à l'égard de la douleur, la parfaite tempérance est,, à nos yeux, presque aussi difficile et aussi belle ^ et eiiè est plus véritablement dahë IWdl'e, plus

conforme aux principes de la morale, que Tcntreprise follement généreuse de tuer en soi toute sensibilité.

Quoi qu'il en soit, la tempérance est la condition essentielle et suffisante du bonheur; l'intempérance est la cause la plus certaine de tous les déboires et de tous les dégoûts qui empoisonnent et abrègent l'existence. Cela résulte de tout ce que la psychologie* nous apprend sur la nature et les conditions du bonheur durable. Rien n'y est plus contraire que la mollesse et la volupté; rien ne le procure si sûrement qu'une vie active et bien ordonnée : Se coucher de bonne heure et se lever malin, dit un proverbe anglais, rend Vhomme sain, riche et sage^. Si quelque chose au monde donne santé, richesse et sagesse, c'est de fuir tous les excès.

Le châtiment infaillible du voluptueux, un des pires qui lui soient réservés, c'est l'inaptitude dans laquelle il tombe bientôt à aimer, à goûter et à comprendre les choses supérieures de quelque ordre qu'elles soient ; il devient en peu de temps tout à fait fermé, tout à fait sourd aux joies de l'art et de la poésie. Yinet* a exprimé cet état de l'âme dans un très beau langage, et montré que, même quand l'esprit est vif encore, le cœur gâté par l'excès des jouissances est déjà mort à l'idéal*. «Lorsque l'idée divine descend dans Tesprit du voluptueux, l'Intel* ligence l'accueille, la fait asseoir, l'écoute; mais l'hôte véritable, le véritable maître de la maison, qu'il lui importait d'entretenir, il est absent, il est mort; et après un entretien avec l'intelligence, entretien qui peut être long, animé, intéressant, mais toujours infructueux, l'idée céleste se retire. »

C'est que la clairvoyance aux vérités supérieures ne vient pas de l'esprit seul, elle vient aussi et surtout du cœur.

m. DeToirs eoneeriiAiit l^intelllyence i prudence, ordre, modestie, efneérlté et Tertns qui »*j rAttm-

1. Early to bed, early to rise, makes man healthy; wealihy and wise.

DIX-SEPTIÈMË LEÇON* 195

ehent. — La vertu propre do l'intelligenco, c'est la Prudence que les anciens appelaient encore Sagesse : c'est la justesse et la mesure dans les pensées.

Faire acte de raison, réfléchir, se connaître soi-même et connaître les choses, penser en un mot, voilà ce qui nous distingue essentiellement de la brute ; voilà aussi ce qui fait pour une large part le bonheur de l'homme : c'est une satisfaction dont on ne se lasse pas. Il n'est pas donné à tous d'être savants, mais c'est un devoir pour chacun de se donner sans cesse des pensées plus justes et plus vastes, de cultiver son intelligence par l'étude. Celui qui sait le faire par un effort soutenu, en triomphant des distractions et de la paresse, déploie en cela une véritable vertu ; la science qu'on acquiert de la sorte a une véritable valeur morale. Elle vaut moralement, non seulement par son origine qui est un effort raisonnable, mais aussi par ses résultats. Gomme en effet la justesse et l'étendue du savoir font, en toutes choses, la sûreté et la liberté de l'action, la science que nous nous donnons accroît notre clairvoyance morale et, de toutes manières, notre valeur pratique.

Platon* et Socrate*, lorsqu'ils faisaient de la science une vertu, ou plutôt lorsqu'ils identifiaient* toute vertu avec la science, exagéraient sans doute, car le savoir ne suffit pas pour être homme de bien : on pourrait connaître à merveille ses devoirs et ne les point remplir. Mais ce qui est vrai , c'est que la rectitude et la saine culture de l'esprit sont des conditions essentielles de la droite conduite.

L'intelligence cultivée comme elle doit l'être entraîne presque nécessairement une vertu fondamentale, plus importante encore dans la vie sociale, mais déjà nécessaire dans la vie individuelle : VordrCy qui consiste à mettre chaque chose à sa place et à faire chaque chose en son temps. « La mauvaise économie du temps est une des choses qui démoralisent le plus. » Pensée très profonde et d'une application constante. L'ordre n'est pas seulement une vertu par lui-même, il est encore la sauvegarde des autres vertus.

Ce besoin de mettre toutes choses à leur place et de faire toutes choses en leur temps, fait qu'on se met, soi aussi, à sa place et qu'on prend de soi-même l'opinion qu'il conTîent. On présente parfois la Modestie comme une Tertu de la sensibilité, mais la vertu correspondante de la sensibilité, c'est plutôt l'humilité, cette disposition à s'oublier soi même, à détourner de soi l'attention des autres et la sienne propre, à se faire petit à plaisir. La modestie est autre chose : c'est la modération dans les jugements qu'on porte sur soi-même; elle consiste à s'estimer à sa taleur sans s'en faire accroire, et, selon nous, c'est essentiellement une yertu de l'intelligence. Le dé^ faut de modestie (il s'appelle orgueil ou vanité selon les cas) est encore plus une sottise et un ridicule qu'une faute ; c'est plus un défaut de jugement et un manque d'esprit qu'une perversion du cœur. Quoi de plus naïvement sot que ces gens qui semblent se regarder comme le centre du monde, « pareils, dit un personnage d'un roman anglais, au coq qui se figurerait que le soleil se lève exprès pour l'entendre chanter. »

De même qu'un esprit très éclairé ne peut guère manquer d'être modeste, (car nous sommes toujours peu de chose dans l'univers, nos avantages sont toujours petits et notre science courte) ; de même et en sens inverse, une fuste fierté résulte naturellement d'une culture intellec* tuelle qui est ce qu'elle doit être. Pour l'homme, en effet, se mettre à sa place, ce n'est pas se faire humble à l'exces, c'est se reconnaître faible et petit dans Tordre général, mais aussi, selon l'expression de Pascal*, se relever à ses propres yeux comme « roseau pensant. » L'homme de bien, l'homme de talent, celui qui a conquis l'indépendance par son travail, celui qui, mieux encore, a fait quelque chose pour son pays, ont le droit d'être contenta d'eux-mêmes : ce n'est pas manquer de modestie que de savoir ce qu'on vaut et de se faire respecter.

Enfin, c'est encore une vertu de l'intelligence que la liberté d^esprit et la parfaite mcén/é intellectuelle. Nous devons prendre un continuel souci de nous maintenir

DIXHSBPTliUE LEÇON. 197

ouverts à la vérité et^ comme dit Montaigne*, « en puissance de bien juger. » Évitons le plus possible de tomber dans les préjugés, la routine, les habitudes d'esprit sur lesquelles on ne réfléchit plus et dont on est esclave. Lorsqu'on est esclave d'une routine, imbu de préjugés et d'opinions toutes faites, on n'est plus capable de se perfectionner; bien pis, on est porté à imposer aux autres ses propres façons de voir : l'étroitesse d'esprit amène presque infailliblement l'intolérance. Gomme on a perdu soi-même le besoin et le goût de penser, d'examiner, do peser le pour et le contre, ou refuse bientôt aux autres le droit de libre examen.

Si nous n'y prenons garde, c'est là un danger moral auquel nous sommes tous exposés en vieillissant. U est bien difficile à un vieillard de ne pas se laisser envahir par la routine» Alors, non content de ne plus se periiectionner, il se montre hostile à priori à toutes les nou^ veautés, défiant de tout ce qui est jeune, importuné par le mouvement des idées autour de lui; en quoi il est, à coup sûr, moins pleinement homme, moins parfait moralement, que celui qui s'est maintenu libre d'esprit et qui ne recourt jamais, dans les choses de l'intelligence, qu'à des raisons. Se conserver ainsi perfectible^ l'esprit toujours souple et toujours ouvert à la vérité, est une partie essentielle de la prudence morale.

ÉqvUifere de tt*s diverses tmtuUém. — Quand les trois facultés sont ainsi développées et disciplinées comme il convient, l'équilibre se trouve naturellement établi entre elles; l'individu a toute sa valeur et toute sa force; il trouve en lui-même sa règle, est à lui-même son gardien et son juge : a C'est assez de ses propres yeux à le tenir en office, y> selon une belle parole de Montaigne"» c'est-à-dire pour le retenir dans le devoir et dans l'ordre.

Toutes les vertus individuelles que nous venons d'énumérer sont plus nécessaires encore dans la vie sociale, mais commençons par les concevoir telles qu'elles sont en effet, comme des obligations personnelles, des obligations de nous-mêmes envers nous-mêmes. Dans l'éduca-

tion aussi, il serait bon de les présenter d'abord comme telles, de ne pas recourir sans cesse avec l'enfant aux considérations extérieures, de ne pas lui faire craindre aTant toutes choses l'opinion des autres. U faudrait lui enseigner premièrement le respect de lui-même, et lui inspirer le souci de son propre perfectionnement comme obligatoire quand môme il serait seul au monde.

IV. -— Devoirs relatif* ik îm vie corporelle. Rapports Au physique et du moral i IlyglènOy exerelee,

sobriété* -*- Un mot Suffira en ce qui concerne les devoirs relatifs à la vie physique ou, comme on dit communément, les devoirs envers le corps.

U y a un lien étroit, une solidarité de toutes les minutes entre l'âme et le corps, entre les fonctions organiqpies* et les facultés morales. Si donc nous voulons être moralement tout ce que nous sommes tenus d'être, il est absolument nécessaire que nous soyons attentifs à régler et à développer comme il sied nos aptitudes physiques. Chacun est tenu de conserver son corps intact et sain, de le fortifier, d'en faire un instrument docile et vigoureux pour la vie morale. C'est un devoir véritable de se bien porter, dans la mesure où cela dépend de nous ; toute imprudence inutile, tout gaspillage de nos forces, toute recherche de périls sérieux sans une raison morale sont des fautes.

L'hygiène pour celui qui est averti, qui en connaît les préceptes et en sait le prix, pourrait être présentée comme une sorte de vertu, tout au moins comme une obligation sérieuse. Un corps malsain et débile n'est-il pas un instrument moins puissant, et parfois tout à fait rebelle, au service de la volonté? Et si c'est par sa propre faute qu'on s'est rendu malade, qu'on s'est rendu à charge à ceux mêmes à qui l'on devrait être utile, cela n'est-il pas déplorable et honteux? Entre tous les excès qui ruinent la santé et portent une atteinte mortelle à la moralité, l'ivrognerie mérite une mention toute spéciale. C'est littéralement qu'elle abêtit l'homme, ou plutôt le fait tomber au-dessous de la brute même* On a dit

de l'ivresse, qu'elle est « une courte folie; » en devenant habituelle, elle conduit à la démence proprement dite, fait de nous des êtres misérables, à la fois ridicules et dangereux, objet de pitié, d'horreur et de dégoût.

Propreté, décence, etc. •— Il ne Suffît pas de ne pas détruire ni compromettre le corps, de Texercer et de le fortifier, il faut avoir pour lui quelque chose du respect qu'on a pour l'âme. «Ce qu'est la pureté pour l'âme, la propreté l'est pour le corps, » dit Êpictète\ A la par*faite propreté il faut joindre la décence, l'ordre, l'arrangement simple et discret, le goût s'il est possible. Le soin de sa personne physique est, en un mot, pour l'homme, quand il ne va pas à l'excès, le signe certain et la première condition du respect de soi-même. Ce n'est pas pour lui-même que le corps a droit à nos soins, mais c'est comme temple et sanctuaire de l'esprit.

Condaslon* — Ce souci de l'ordre et de la convenance ne se montre pas seulement dans le soin que nous prenons de nous-mêmes, il s'étend au dehors, aux objets qui nous servent, à la maison et à l'organisation domestique, au jardin, aux champs, aux animaux. Sur tout cela, la personne met pour ainsi dire sa marque, et l'on trouve là des signes, non suffisants sans doute, mais rarement trompeurs, de son goût pour le bon ordre et la discipline, au sens le plus élevé du mot, c'est-à-dire, en somme, de sa valeur morale.

XVIir LEÇON

Devoirs individuels (fin).

Le Travail et l'épargne. — Rapports de l'homme

avec la nature. Devoirs envers les animaux.

Nature du travail. — Ses effets moraux. — Ses rapporU avec le bonheur.

L'épargne : sa valeur morale. "^ Effets économiquee du trarail et de ripargne combinés : valeur morale de la richeaae ainsi acquiae.

Happons de Thomme avec la nature. — - Devoir de respect et d'admiration envers l'ordre universel.

Devoir de bonté envers les vivanU, plantes 'et animaux. •— Absurdité de toute destruction inutile ; •— Laideur morale de toute cruauté. •«• Rôle de Tinstituteur à cet égard.

]K»t«r0 dm to»v»U. «- Un seul mot : Projoailj peut résu** mer tous les devoirs individuels. Ou appelle travail un déploiement réglé de l'activité en vue d'une fin utile. C'est par ce dernier point que le travail se distingue du jeu, avec lequel il a d'ailleurs d'étroits rapports. Le jeu, en effet, est aussi un déploiement d'activité, parfois non moins intense, non moins vif, non moins pénible que le travail même. Mais, tandis que le travail est toujours dirigé vers une fin utile, le jeu n'a d'autre but que luimôme, c'est4-dire l'exercice de nos forces et le plaisir qui en résulte.

8«« «rfeu noravx. ^- Par sa nature d'abord, puis par ses effets, le travail a une valeur morale qu'on ne saurait exagérer. Il exerce, il discipline toutes nos facultés ; il implique, pour ainsi dire, toutes les vertus individuelles.

Et d*abord, il implique les vertus de la volonté, puis* que l'activité est son essence* même. Le travail est une des sources les plus fécondes de l'énergie, de la force, ducou« rage ; car si d'une part il suppose ces qualités, de l'autre, il les exerce et les développe. N'exige-t-ilpasla constance dans l'effort, la persévérance, l'esprit de suite? C'est au travail que nous devons le plein épanouissement de ces vertus; car, sans elles, il est impossible, ou stérile. On sait assez, en pédagogie, que le changement fréquent d'exercices, s'il peut avoir des avantages pour le dévelop-» pement simultané de toutes les facultés, offre, quand on lo pousse à l'excès, les inconvénients les plus graves. En effet, le travail ainsi interrompu ne porte pas tous ses fruits; il dispense l'enfant de persévérance, d'esprit de suite ; il ne lui permet pas de se rendre maître, par un effort soutonu^

DIX-HUITlÊME LEÇON. 201

d*nne difficulté qui, vu la faiblesse de sa Tolonté, risque de Tarrâter indéfiniment. De plus, que de temps perdu dans ce passage incessant d'un exercice à un autre 1 Or ce qui est vrai pour Tenfant ne Test pas moins pour l'homme fait. Seul, le travail suivi, constant, opiniâtre, a toute son efficacité. L'eau qui tombe goutte à goutte creuse le roc, mais ce n'est ni le premier jour, ni la première année ; de même, ce n'est pas après un premier effort, ni après cpielques efforts isolés, que nous pouvons être en droit d'attendre le succès. Tout travailleur aura vite compris que tout travail pour être utile exige la con* tinuité dans Teffort : Si donc on aime le travail, on voudra apporter en toutes ses entreprises la constance, la persévérance et l'esprit de suite, c[ui sont précisément les vertus de l'activité raisonnable.

La sensibilité, à son tour, est mise en jeu, puis réglée et disciplinée par le travail. Elle est mise en Jeu ; car d'une part, on ne &it vraiment bien que le travail qu'on aime, et réciproquement tout travail auquel on se livre avec énergie ne tarde guère à paraître intéressant. Elle est réglée, disciplinée, car il n'est pas possible que les passions demeurent violentes et enfiévrées lorsque la volonté est toute appliquée è la poursuite d'une fin raisonnable. Le travail rassérène donc l'âme ; il produit presque infailliblement l'apaisement des désirs inquiets. Aussi est-ce un grand bien d'être très occupé : il n'y a pas de plus «ùr remède contre les passions. Tous les moralistes recommandent à ceux dont le cœur est troublé et l'imagination malade de s'imposer à eux-mêmes une tâcbe régulière. Il est aussi bien peu de chagrins que le travail n'adoucisse et ne guérisse à la longue, en nous forçant à en distraire notre pensée.

Enfin, l'intelligence est mise en activité par tout travail, même le plus humble, car il faut toujours combiner des moyens en vue d'une fin. Il est, sans doute des travaux qui demandent une plus large part d'initiative intellectuelle que d'autres, et en ce sens ils peuvent être dits plus nobles ; mais il n'est guère de travail qui n'exerce plus

OU moins rintelligence et qui, par conséquent, ne profite à cette faculté. La prudence, la prévoyance, l'esprit d'ordre, qui sont les vertus de Tintelligence sont comme impliquées dans tout travail bien fait. — Nous avions donc raison de dire que toutes les vertus individuelles sont en jeu dans le travail, qu'il les présuppose en partie, mais que surtout il les garantit, les développe et les affermit.

En tous cas, le travail, quel qu'il soit, est relevé et ennobli dès que la conscience intervient pour faire qu'il soit ce qu'il doit être. U n'est pas de sot métier. « La patrie, dit Jouffroy*, vit du concours et du travail de tous ses enfants, et dans la mécanique de la société, il n'y a pas de-ressort inutile; entre le ministre qui gouverne l'état et l'artisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains, il n'y a qu'une différence, c'est que la fonction de l'un est plus importante que celle de l'autre, mais à les bien remplir le mérite moral est le même... Quelle que soit notre carrière, elle nous donne une mission, des devoirs, une certaine somme de bien à produire. »

He» rapports avee le bonheur. — En même temps que

le travail produit tant d'excellents effets moraux, il est la plus sûre condition du bonheur. Sans doute, il implique d'abord une certaine peine, car il est essentiellement une dépense de force, un déploiement d'efforts, et il suppose en même temps la privation des plaisirs faciles, une lutte contre nos mollesses naturelles. Mais c'est le cas de dire avec Franklin* : « Fuyez les plaisirs, ils courront après vous ». Le travail en effet, rend avec usure tout le plaisir qu'on (sacrifie pour lui. D'abord, il nous conserve plus dispos, plus sensibles à toutes les jouissances saines et délicates. Il nous préserve de la lassitude, du dégoût, de l'ennui, ce supplice des voluptueux et des blasés. U est la meilleure condition de la paix intérieure et selon Socrate « le plus sûr garant de la paix publique. » On peut dire aussi à la lettre qu'il conserve et prolonge notre vie, « L'oisiveté, ^en effet,

t>ix*^virmuu leçon. dû 3

e9t caoDçie h rouilla, elU uiê plus Tito que la travail. Xji clef ^idaire tant qu'oa t'en serf » (Frankliii*).

«Parle travail, dit Boaeuet*, ou chasse Feanui, on ménage le tempa» on guérit la langueur de la paresse et les permeieuees rlreries de roisÎTeté ».*«ForeeK.les hommes au travail) dit a son tour Voltaire* et tous les rendrez honoÂtes ge0a« » Pensée excellente, sauf qu'au lieu de forcer lea boiomea au travail, il faut les amener à en sentir le ehfrme et la prix. <f Le travail éloigne de nous trois grands maux, dit encore Voltaire* : l'ennui, le viee 0t le he^oin i»* Belon niderot*, a le travail, entre autres avantages, a celui de raeeoureir les journées et d'étendre la vie* » Enfin, quel que soit le but que nous ponrsuivonSy quelle que soit la fin que nous avons assignée à np3 e&orts et dont nous iaisons dépendre notre bonheur, le travail patient et suivi nous en rapproche $ car le travail rend tout facile et l'oisiveté tout difficile*.

Pans la vie soeiale, le travail est plus nécessaire ençora que dan» la vie individuelle. La société, en effet, petite ou grande, vit du travail de tous ees membres, de Taccard d^ tontes aea énergies. C'est une chose remarquable, que la fable des Membres et de l*Estomac se retrouve dans toutes les littératures, ih% la plue haute

antiquité*

Si nous eonsidérons maintenant le travail dans ses rapports avec une vertu dont il est presque inséparable, Vè^nomiSf nous apercevons toute une nouvelle série d'#ftts moraux qu'il ne peut manquer de produire.

I#'f pur^iie t mm vale«r morale. *— Il est dans la na*tnre du travail de produire, au moine dans les conditions normales, toujours plus qu'il ne iaut pour la subsis-

1. « AvBc jdfi Taçtlvité (et de la p«i4#ace, ]a tm^m co«fe le cAMe; ^ liOfi pietits cQups font tomber 1#8 grands ebônes;^ Prep^z vp;9 pulils <MLB« fflitaines { chat ganté ne prend pas de souris. » (Franklin*, Lo» sçimçe di* bonhomme RUfuj^rd.) Dan« ee petit mannel de sagesse pratique on Upuve i^u^antité d- aphorkines * ^eellfut» : non» en fiitereos plus d^un encore dans la suite. C'est de là xjue nous avons eitr^it le proverbe cité plus haut : « Se coucher tôt, se lever tôt, donne santé^ fish&iaê et sagesse. >

204 DIX-HUITIËME LEÇON.

tance et l'entretien du travailleur. On appelle épargne la conservation de ce superflu produit par le travail, après prélèvement de tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie. L'épargne est donc essentiellement une abstention de dépenser. Or, tout homme qui, après avoir satisfait à tous ses devoirs (devoirs stricts, devoirs de charité, devoirs de convenance sociale), s'abstient de dépenser tout son gain, fait en cela une chose moralement excellente. Il faut se garder, seulement, de confondre Tavarice et l'économie.

L'avarice est un attachement immodéré à ce qu'on possède. C'est un défaut absolu de libéralité et même de raison dans le maniement de Targent, une inaptitude à dépenser même le nécessaire pour l'accomplissement des devoirs les plus essentiels : l'avarice est donc une aberration* véritable, un des vices les plus serviles et les plus bas. L'économie, au contraire, présuppose l'usage facile et libéral de ce qu'on possède; elle se tient à égale distance de l'avarice et de la prodigalité, celle-ci étant, comme on le sait, l'emploi déraisonnable, le gaspillage de nos ressources, sans règle et sans discernement.

L'économie, dis-je, quand elle n'a rien de sordide, est une vertu, vertu sociale surtout, vertu de famille, mais aussi et tout d'abord une vertu individuelle. Celui qui épargne, en effet, se j^rive, se contient, se retient sur la pente des plaisirs immodérés : il fait donc, en cela, acte de tempérance, de prudence et de fermeté. Puis, par l'économie, il se crée des ressources qui lui rendront plus facile la parfaite égalité d'âme. On sait, en effet, ce que peut produire une sage économie, jointe à un travail assidu : ce sont là les deux facteurs de la richesse. On ne saurait calculer, au contraire, jusqu'où peuvent aller les suites de la paresse et du désordre, les dépenses inutiles faites sans prévoyance. « Fainéantise va si lentement que pauvreté l'a bientôt attrappée. » « Renard qui dort ne prend pas de poule. » c II suf&t d'une petite fente pour couler un vaisseau; il suffit d'un

trou de vrille pour vider un tonneau. » « Quelle folie que d'employer son argent à acheter un repentir I » (Franklin*.) L'épargne seule fait Thomme sûr de son lendemain; elle rélève donc moralement en ce qu'elle lui permet d'envisager la vie avec calme et sérénité.

Effets éeonomiqoes du travail et de l'épargne eoinblnés f valeur morale de la rleliesae ainsi aeqalse. — Une des meilleures garanties de la moralité, c'est la richesse, ou tout au moins l'aisance, lorsqu'elle est le fruit du travail et de l'épargne. Combien » en effet, ne contribue-t-elle pas à nous préserver des rudes tentations du besoin, et des désirs envieux; combien ne rend'-elle pas plus facile ^accomplissement de tous les devoirs ! H est vrai que la richesse toute seule ne fait pas la sagesse; car l'orgueil, par exemple, « est un mendiant qui souvent crie aussi haut que le besoin et avec plus d'effronterie »; mais, à égale bonne volonté, qui ne sent de quel prix est Taisance pour la dignité individuelle, la bonne contenance morale, la rectitude du caractère ? « Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout. » «Un paysan sur ses pieds est plus grand qu'un grand seigneur à genoux ». « A présent que j'ai moutons et vaches, tout le monde me donne le bonjour : » toutes façons de dire que l'aisance nous assure l'indépendance à l'égard d'autrui et nous rend facile la fierté morale. Yeut-on connaître le prix de l'argent, qu'on essaie d'en emprunter. Non seulement il n'est pas d'avanies auxquelles ne soit exposé un emprunteur, mais sa dette pèse sur lui de mille manières : elle l'entraîne, notamment avec une sorte de nécessité, à la dissimulation et au mensonge.

Les mêmes raisons qui font la moralité du travail et de l'épargne, font l'immoralité profonde des jeux d'argent. Le jeu, en effet, demande au hasard, pour le jeter en pâture au plaisir, un argent qui ne devrait être que la récompense du travail et de l'économie et la garantie d'une indépendance bien méritée.

'Rapports de l'homme avee la nature. — Considérons maintenant l'homme dans ses rapports, avec la na-

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ture. Q'eftt ^ar abstraetioa* que aous radions isolé^ repla* çobë-k dans ion milieu naturel et tout d'abord dans ton milieu physique* L'homme Vil au seiu de la nâtute; par ea pensée réfléchie, il Tlaterroge^ Tétudie^ surprend ses secrets) par Sa volonté, il la maîtrise; païf son coeur, il en goûte la grandeur et la beauté. Seul de tous les êtres qui eemposent l'univerB^ il a une inteliigenee capable de Vembtasseï^ dans son ensemble et de faire effort pour U eompi^endre; leul aussi, il peut s'assigner à lui-même sa véritable plaêé patmi les choses. Cette plaoe est à la fdi» très humble et très éleyée. Bile est humble, car rhomme est un animal, et non paît même un des plus forts; sa vie est éphémère*, comparée l la durée des choses, ou seulement à celle de oes yieux arbres qui ont vu passer tant de générations humaines. La contem» plation des phénomènes de la nature est donc propre à nous rendre modestes, et le yaniteux n'est qu'un sot. Mais, d'autre part, nous ô6oupons au sein des choses une plaee élevée, la première de toutes, en tant que nous sommes capables dé éoniprendre et d'aimer la nature, de chercher les lois qui la régissent, de nous interroger sur Torigine et la fin de tout ce qui est. O'eSt là ce qui fait notre dignité dans la vie présente et nous permet d'entrevoir Au delà Une destinée supérieure.

I>eir«ilf d« Mapee» «i dl'saniii*atlaA aiiirare l'ofdra nalvei^selft '*** Si les sentiments se commandaient, si ceux de Tordre esthétique* et poétique, en particulier, né sUp** posaient pas Une culture qui nécessairement âdt souvent dé&ut, il ne faudrait pas hésiter à déclarer qtte c'est un devoir pour tout homme de contempler avec respect la nature, et d'éprouver pour elle les sentiments qu'elle inspire toujours à qui sait la regarder. Quoi I dira-t-on» les phénomènes physiques, les odrps bruts, les grandes manifestations des forces naturelles, les amoneellements dé rochers dans les montagnes, de neiges sur les sôm* mets, l'immensité et la fureur des mers» tout cela est^l donc susceptible de nous inspirer des sentiments moraux? Oui Assurément, et 6'est une véritable infério*

rite morale, que l'inaptitude absolue à comprendre et à admirer ces beautés. Un ordre magnifique régit, en effet , tous ces phénomènes ; la nature partout se présente à nous pleine d'harmonie, pénétrée d'intelligence et de raison. On est parfois tenté de s*écrier, ayec le poète :

Dites-moi, terre et cieux, dites-moi, sombre mer, Si vous n'éprouvez rien, qu'avez- vous donc en vous, Qui fait bondir le cœur et fléchir les genoux?

(A. SB MUSSBT*.)

Malheur à qui n'a jamais goûté la poésie de la nature, ni éprouvé ce respect religieux, cette admiration attendrie qu'elle a inspirée de tous temps aux plus nobles esprits. Tout cœur jeune a connu de ces heures d'enthousiasme dans les gorges des montagnes, au bord des torrents, sur les hautes falaises, dans les bois, dans les champs, dans la fraîcheur des belles matinées ou dans la lumière des beaux soirs. Est-il émotion plus profonde et plus saine, que de se sentir ainsi en sympathie avec toute la nature, et de se laisser ravir par la beauté des choses?

Devoir de bonté envers les vivants, plantes et anlniaax. — Quand des corps bruts nous nous élevons aux êtres vivants, nous sentons qu'il y a entre eux et nous un lien plus intime. Gomme nous, la plante vit; si elle ne sent pas, ou si du moins sa sensibilité est assez confuse pour que nous n'ayons pas à craindre sérieusement de la faire souffrir, elle a néanmoins sa destinée qui n'est pas sans analogie avec la nôtre. Elle naît, grandit et meurt comme nous ; elle a sa grâce et sa beauté. Les vieux arbres, dont nous parlions tout à l'heure, n'ont-ils pas quelque chose de vénérable et qui est de nature à nous inspirer une sorte de respect? Les fleurs ont une grâce délicate à laquelle il n'est pas permis d'ôtre insensible. « Une femme qui n'aime pas les fleurs est un monstre, » dit un écrivain de notre temps. Un homme

qui les mutile sans nécessité est à coup sûr un brutal et

208 Dlt*-klUltIÈMB LEÇON»

ub Bot. I^out ee qui vtt èët totté à là deBffUoliôB, mAid toute deBtfUCtioïk eêt tfidtà. Qomtneât ne àerait^l pus côupàbld et Absurdô à UU 6tt*e moftêl dé tUUltiplief à plaisir la mon autour d^ lui ?

AbauHUé d« iMkîé ûénttwtîio9k lll«itll«f liiléèlkl^ morale de toute eruAnté. — Il est vrai pourtant que notre nature noua Condamné à déttuirc. Cet instinct, ce besoin de destruotion ne s'arrête pas aui plantes ) il nous conduit à Timmolatiou déB animaux. Nous Bommès con-

tre eux en état de j^uêrre continuelle. Sans parler de ceux qui vivent à Tétat sauvage et que nous pourchassons de mule manières, nôuB BommeB poui^ lés plus dont de cruels tyrans. Nous les réduiBdnB é!i éftclafàgé» nôUs léB dépouillons de leur toiBoA, ïiou§ leur prenons lôurs pëtiti)

nous les forÇôUB à traVallléi^ pOUi" nouB et léS tâettOUi à mon pour nouB nourrir de lôur ehair. Aiusi lé veuiéuiuos besoins, et nous BofnifiéB bien forcés de nous Bôumettre à cette nécessité; mais notre droit en éela h pour limite la nécessité même, et au moins fliut-il iious iûterdlrè de répandre inutilement la douleur.

On peut, à la rigueur, dire que léB auimaut n'o&l point de droits, puisque le droit n'est que l'inviolabilité delà personne libre; maifl cela ne nous empêche pas d'avoir des devoirs entérB eux» Simple dévoir dé dignité et de perfectionnement perBonnél, si l'ou Veut. ToujourB est-il que dans la mesure du possible, bous Bommes tenus d'être bons envers les bêtes. Pèut*être même vau«> drait41 mieux dire que les animaux, surtout les auimaux supérieurs, ceux qui vivent avec nous comme nos éompa» gnons et nos serviteurs, ont vraiment des droits. Ne sont-ils pas, en effet, doués de sensibilité 61 d*intelli« gence, suséeptibles d'attachement et ^uelqueB uns mémo de dévouement, n*ont4ls pas enfin leur déBtinéé| qu'il iie noué appartient pas de troubler k plaiBir ? L'&UimAl ti rec^u comme nous une étincelle dé la Vie universelle, un rayon de là raison divine * voilà ée que noué devons res* pecter en lui.

WLéîm du l'iiitttUiiteiiiP ft cftt étiii^d. ^ Il élt iâéild à

DIX-HUlTiBME LEÇOIH» S09

l'instituteur de faire prédominer chez les eniants des ha^bitudes de doueeur et de bonté enfers les animaux» Sans doute, Tenfant est naturellement porté à la destruction et volontiers cruel : « Cet âge est sans pitié ». Mais il a aussi ce des sensibilités » qui le rendent tout à fait capable de s'intéresser aux mœurs des animaux, à la couvée des oiseaux, même à la germination et à la floraison des plantes. On peut sttâs irop dô peine discréditer parmi les enfants le sot plaisir de détruire les nids, en les intéressant à la nichée^ en leur apprenant à veiller au contraire à sa conservation, à éloignet* d'elle les dangers qui la menaeônt '.

11 est bon aussi, il etft iHéine nécessaire d'apprendre à l'enfant qu'un grand nombre d'animaux, sottement méprisés et pourchassés j août nos collaborateurs \ que certaines espèces, i^épùtétsd nuisibles, et détruites comme télled par lés ignorants, nous rendent au contraire de très grands services, qu'une loi spéciale enfin^ la loi Grammont, frappe de peines sévères ceux qui, chez nous, maltraitent les animaux domestiques. Mais ces raisons d'intérêt, auxquelles il faut savoir donner toute leur valeur, ne devraient être ni les seules, ni les premières invoquées par nous auprès des enfants. Ce qui importe surtout^ c'est de les amener à comprendre la nature et à l'aimer. Pour cela, l'instituteur dispose de bien des moyens i l'étude bien conduite de l'histoire naturelle, la lecture de poésies heureusement choisieS| des promenades dans la campagne, des récils habiles et intéressants seront pour lui autant d'occasions de faire comprendre et sentir à l'enfant que nous ne sommes pas isoles dans la naturoi que des lieàft étroits nous unissent à tous les êtres^ que des analogies profondes nous rattachent à tout ce qui vit» Au reste, renseignement à cet égard ne vaudra^ qu'autant

1* Dans eertaiDB départemenU l'adminiBtrjBition a pris rhbureUsd initiative déformer de petites associations polaires pour la protection de» àhiihatit, à hihàs^ë de là grande Sàiiiêfé proléclricé des aniniàwfè, (|ui É fëfidtt de li t^ahdl Sèffieëb SI Qui fait htifiilëUr I ttëti-ë pays.

que le maître lui-même donnera l'exemple, et parlera avec l'accent d'un homme chez qui l'amour de la nature est un sentiment vif et vrai.

XÏX" LEÇON

Devoirs sociaux.

Devoirs généraux de la vie sociale. — La justice.

Respect des personnes dans leur vie

(rhomicide).

Devoirs et droits des hommes en société : la justice.

Premier précepte de la justice : « Tu ne tueras point. »

Le droit de légitime défense. — Ses limites. — L'homicide dans la

guerre. — La peine de mort. — Le duel. — L'assassinat politique.

— Conclusion.

Devoirs et droits des hommes en société t la Justice.

— C'est par une pure abstraction* que nous avons jusqu'ici considéré l'individu isolé. En réalité, la vie lui serait impossible dans ces conditions. L'homme est essentiellement un être sociable, un « animal politique », dit Aristote*. Il est né pour vivre en commerce avec ses semblables, et c'est naturellement qu'il forme des sociétés. Or, la vie sociale étant Tétat normal de l'homme, c'est dans la vie sociale que se montrent toutes ses obligations et que se développent toutes ses vertus. Même les devoirs individuels, nous l'avons dit, sont presque tous en même temps des devoirs sociaux, c'est-à-dire des devoirs envers nos semblables. C'est donc seulement dans la vie sociale que le mot devoir a tout son sens et toute son étendue ; c'est là qu'il y a place pour toute la série des devoirs de justice, lesquels se complètent par les devoirs de charité. C'est aussi dans la vie sociale qu'une nouvelle notion apparaît : celle du droit. Dans la société, en effet, il n'y a plus seulement des devoirs, il y

DIX'NBUVIÈME LEÇON* 911

a «Bcore des droits : chaque personne est inviolable aux autres.

Ainsi| en abordant Tétude des différents devoirs so* eiaux et des droits qui y correspondent, nous pénétrons au cœur même de la morale pratique. Nous étudierons d'abord les devoirs les plus généraux de la vie sociale, c'est^àrdire les devoirs de tout homme envers tout hommoi indépendamment de l'organisation sociale et de la n»« tionalité. Ces devoirs généraux sont, en eifet, les mêmes entre un français et un sauvage, qu'entre deux parisiens, ou entre deux habitants de Londres* Ils lient entre eux toutes les personnes, sans distinction delanguOi de race, d'origine, de croyance. — Nous aurons ensuite à consi» dérerles devoirs spéciaux de la vie sociale. En effet, dans la vaste société des hommes, il existe des sociétés plus restreintes et plus déterminées, les nations, composées à leur tour de sociétés élémentaires, les familles. Or, dans chacun de ces groupes» il y a place pour des de^ voirs spéciaux^ nombreux et délicats, que nous devrons déterminer tour à tour.

Mais les obligations les plus générales sont les plus strictes et par conséquent les premières à établir; c'est pourquoi nous procéderons du général au particulier. Et comme la justice est exigible, par suite plus rigoureusement obligatoire que la charité, nous poserons d'abord à la base de la morale sociale tous les devoirs de la justice. Une leçon unique nous suffira ensuite pour présenter dans leur ensemble les devoirs de charité qui y correspondent»

PMwlev pitéûeptm do la i«aU«e t < Tn né tmwmn peint ». — Le premier devoir de la morale sociale^ le premier précepte delà justice est celui-ci ; «Tune tueras point 3>. U n'est pas de plus grand crime dans la vie sociale que le meurtre ou homicide volontaire. Pourquoi cela? La vie humaine^ dit-on parfois, est-elle donc d'un si grand prix, faut-il tant tenir à cette existence? La morale même ne nous apprend^ello pas qu'il faut savoir la sacrifier au besoin?-^ Soit, répondrons-nous, la vie

212 DIX-NEUyiÈME LEÇON.

humaine a peu de prix quand il s'agit de certains devoirs à remplir ; mais il n'appartient qu*à chacun de nous de s'immoler lui-même, et si le mépris de la vie a de la grandeur morale, c'est quand on fait bon marché de sa vie propre, non pas de celle des autres. Encore n'a-t-on pas le droit, nous l'avons vu, de sacrifier à la légère sa propre existence. La prétention d'excuser l'homicide en dépréciant la vie humaine est donc vaine : le mépris de la vie des autres est la plus profonde immoralité.

Mais pour ne prêter à aucune objection de ce genre, il faut présenter comme il convient ce précepte fondamental. Nous ne dirons donc pas que la vie humaine est respectable avant toutes choses à cause du prix infini cpie chacun de nous, en fait, attache à l'existence; nous ne dirons pas que l'homicide est une suprême cruauté, en ce qu'il choque le plus impérieux de nos instincts, l'instinct de conservation. Il faut condamner l'homicide pour d^s raisons plus hautes et purement morales ; les raisons de sentiment no doivent venir qu'en second ordre. Mais, les raisons morales qui condamnent l'homicide sont claires et sans réplique. Imaginons, en effet, cette pratique sanglante érigée en loi universelle : la moralité même est détruite ; la justice disparaît totalement. Tout homme qui aura, ou croira avoir une raison quelconque d'ôter la vie à un autre homme se jugera en droit de le faire. Que devient, dans une telle hypothèse, l'ordre public, la sécurité des relations sociales? Chacun est juge en sa propre cause, la haine et la vengeance remplacent la justice ; on retombe de la civilisation dans la sauvagerie !

Et quel oubli des droits essentiels de la personnel Détruire un homme, n'est-ce pas couper court à la destinée que la nature lui assignait et que la morale lui prescrivait ? N'est-ce pas violer à la fois tous ses droits, en supprimant d'un seul coup tous ses devoirs? On ose parfois alléguer que la vie présente est suivie d'une autre. Mais quand cela serait démontré, ce serait une singulière impiété de s'appuyer sur une croyance morale pour justifier l'immoralité la plus flagrante. Quel que

soit Tavenirqui puisse nous être réservé après la vie présente, il n'appartient à personne de trancher ou d'abréger notre existence actuelle, et de nous jeter avant Theure dans l'inconnu d'une autre destinée.

lie droit de légitime défense t ses limites. — Mais

n'est-il point d'exceptions à ce premier précepte de la justice: « Tu ne tueras pas »? N'est-il pas des cas où il est permis de tuer, des cas même où cela est un devoir?

Je suis assailli injustement, menacé dans mon existence : puisque j'ai le devoir de vivre, j'ai le droit de repousser l'attaque; je puis et dois me défendre par tous les moyens nécessaires ; c'est le cas de légitime défense. Comme l'assaillant viole un de mes droits les plus sacrés, il cesse par ce fait même d'être respectable à mes yeux, il se met lui-même hors la loi morale. Si donc ma défense personnelle exige que pour échapper à ses coups j'aille jusqu'à le frapper à mort, j'en ai le droit. Remarquons bien que c'est là, non une contradiction, non pas même une exception à la règle qui condamne l'homicide, mais, au contraire, une application, une conséquence logique de cette règle. Ne serait-il pas dérisoire que les violents pussent impunément attenter à la vie des honnêtes gens sans rencontrer de résistance; que ceux qui ont des scrupules fussent à la merci de ceux qui n'en ont pas? Le rôle de victime résignée ne serait pas seulement sot, en pareil cas, il serait lâche et moralement indigne d'un homme courageux, dont le premier devoir est de faire respecter ses droits.

Seulement, ce droit de légitime défense a des limites ; il n'en faut user qu'avec scrupule et. dans la mesure du nécessaire. En même temps, en effet, que ma raison se révolte pour la protection de mon droit le plus certain, la colère, la soif de la vengeance, mille passions violentes s'excitent en moi et troublent singulièrement l'impartialité de mon esprit. Il est donc impossible que je puisse me considérer en conscience comme un véritable justicier : je ne puis être à la fois juge et partie ; on est mauvais juge en sa propre cause. Si, dans les cas extrêmes, j'ai le

âl4 D1X«NEUV1EME LEÇON.

droit de pousser jusqu'au bout ma défense et de donner la mort, c'est pour sauver ma vie sous l'empire d'une pressante nécessité, non pour accomplir un acte de justice. Il n'est jamais bon de se faire justice à soi»mème; cette prétention barbare est toujours suspecte. Dans la mesure donc où je le puis sans compromettre ma sécurité^ je dois désarmer mon agresseur et le remettre aux mains d# la justice régulière. En d'autres termee, même dans le cas de légitime défense, il ne faut pas tuer sans nécessité absolue, sinon Ton outrepasse le droit dont on prétend user, et il ne fournit plus une excuse valable. Remar» quone, en effet, qu'à partir du moment où le danger est conjuré, le cas de légitime défense disparaît.

ti'h«iiileM« dans la guerre. — Dans la guerre, l'homicide, et l'homicide généralisé, se présente non plus seulement comme excusable, mais comme obligatoire : les scrupules qu'aurait un soldat à frapper l'ennemi sur le champ de bataille ne sauraient nulle part être admis. Seraient-ils pourtant purement dérisoires? Les principes que nous venons de poser s'appliquent ici. Il faut distinguer deux cas : la guerre offensive est une injustice, par définition, et entraine mille injustices ; la guerre défensive se ramène au cas de légitime défense.

Dans la guerre défensive, les hommes groupés en société unissent leurs efforts pour défendre en commun ieurs droits. Si la défense est légitime pour chacun pris à part, en présence d'une agression injuste, la défense collective contre un péril commun est légitime aussi, ivec toutes les conséquences qu'elle entraîne. C'est donc Dien un droit, c'est un devoir même, de se défendre par les armes contre une agression collective menaçant la communauté. Mais c'est un droit qui a ses limites, car, dans la guerre aussi, tuer sans nécessité, tuer des ennemis désarmés, tuer les blessés, les malades, les infirmiers, les vieillards, les femmes, les enfants, est une injustice souveraine et une cruauté révoltante.

Dans la guerre offensive, le devoir du simple soldat est le même que dans la guerre défensive : le soldat, en effet,

n^est pas juge des causes de la guerre, et il n'est pas responsable des conséquences qu'elle entraine. Il ne peut qu'exécuter les ordres qu'il reçoit. Son premier et unique devoir est d'obéir, la discipline étant la première condition d'existence pour une nation et de salut pour une armée. Mais la responsabilité, qui ne pèse pas sur le soldat, pèse sur les chefs, à raison de leur initiative ; elle grandit de proche en proche, à mesure qu'on s'élève vers ceux qui exercent le commandement supérieur, et chacun est responsable dans la mesure où il prend une initiative injuste. Si c'est une volonté unique et souveraine qui provoq^ue une guerre inique, cette volonté est responsable de tous les crimes que la guerre engendre nécessairement : meurtres, vols, incendies, attentats de toute sorte. Ceux qui commettent ces attentats sont coupables assurément, s'ils n'y sont pas forcés ; mais il ne faut point hésiter à mettre pour la plus grande part ces crimes et ces maux sur la conscience de ceux qui les ont déchaînés par leur faute.

La peine de mort. ^ La peine de mort est une autre exception généralement admise au précepte : « Tu ne tueras pas »; la société se croit en droit, dans certains cas, de mettre à mort les criminels qui compromettent sa sécurité. Mais cette peine, d'une extrême rigueur, a de tels inconvénients, elle a été appliquée quelques fois d'une façon si fâcheuse et si inquiétante pour la conscience publique, qu'un grand débat s'est élevé à ce sujet parmi les pÛlosophes et les jurisconsultes*.

Au premier abord, ce qu'on peut dire en faveur de la peine de mort est fort clair et semble l'expression toute simple du sens commun. « On parle d'abolir la peine de mort, a dit un écrivain qui a le renom d'homme d'esprit, je le veux bien, mais que messieurs les assassins commencent l » L'assassin, en effet, ne se met-il pas hors la loi? Supposez le meurtre toléré ou réprimé mollement, la société serait-elle possible, et l'humanité même pourrait-elle subsister? Un meurtrier fait courir un tel danger à la société, porte une telle atteinte à la

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âl6 DIX-NEUVIEME LEÇON.

moralité, que véritablement on semble être en droit de regarder son attentat comme une abdication volontaire de tous ses droits. Gomment pourrait-il prétendre encore à la protection des lois, quand il a ainsi rompu avec elles et foulé aux pieds les principes sur lesquels toute société repose?

Mais en admettant même que, pour ce qui le regarde, l'assassin n'ait plus de droits, ce qu'on pourrait d'ailleurs contester, la question n'est pas pour cela résolue; le problème en effet, se pose ainsi: ce n'est pas à l'assassiu, c'est à elle-même que la société doit de mettre du calme, de l'indulgence, une haute philosophie et une parfaite sérénité dans ses lois. On pourrait donc avoir encore des devoirs d'humanité, de bonté, de sagesse, envers un homme qui, par hypothèse, n'aurait plus de droits. Or les arguments contre la peine de mort sont nombreux, et de nature à faire réfléchir quiconque les examine de sang-froid. — .C'est une peine irréparable, or, une telle peine devrait-elle jamais être infligée par des juges faillibles? Il y a eu des erreurs, rares il est vrai, mais n'est-ce pas trop d'un seul innocent mis à mort, et peuton y penser sans frémir? — De plus, c'est une peine sans nuances et sans degrés, alors qu'il y a des degrés infinis entre les méfaits auxquels on l'applique. — C'est enfin une peine qui ne répare rien, tandis que toute peine devrait être autant que possible réparatrice. Celle-ci ressemble toujours plus ou moins à cette vieille loi du talion : « œil pour œil, dent pour dent », si justement discréditée en morale et si contraire au vrai bien de la société.

Autrefois, la peine de mort était multipliée à profusion, appliquée aux cas les plus divers; puis, on l'aggravait, selon les cas, par quantité de pratiques horribles. L'inculpé était d'abord mis à la question et forcé de s'avouer coupable ; la douleur parfois lui arrachait un aveu quoiqu'il fût innocent. Puis, il était exposé en public, mis au pilori *, soumis à des tortures de mille espèces, selon le degré de sa faute. Or toutes ces aggravations de la peine de mort ont été supprimées, pour le

DIX-NEUVIÊMK LEÇON. 217

plus grand soulagement de la conscience publique, et les crimes n'en sont pas devenus plus nombreux ^ On peut donc se demander si la suppression de la peine de mort ne coïnciderait pas à son tour avec un adoucissement dans les mœurs.

Qu'on ne dise pas qu'il faut faire des exemples en condamnant sans pitié les meurtriers; Eant* répond que faire un exemple de la mort d'un homme, c'est traiter cet homme comme un moyen pour l'amélioration ou la sécurité des autres hommes, ce que ne permettent pas les principes. De plus, si l'on voulait vraiment faire de la peine de mort un exemple, il faudrait rendre les exécutions capitales aussi publiques que possible, y convier tout le monde : or on ne l'ose plus, car on a reconnu que le remède est trop dangereux. D'une statistique faite par un magistrat, il résulterait que, au temps où les exécutions étaient publiques, sur un nombre donné de meurtriers la plupart avaient vu une ou plusieurs exécutions. On eût dit que c'était cela même qui les avait comme familiarisés avec la pensée de l'échafaud. Ainsi, l'on peut craindre que la société, en donnant trop facilement l'exemple du mépris de la vie, contribue elle-même à généraliser les instincts meurtriers ; qu'en répandant le sang, elle ne fasse paraître l'effusion du sang moins horrible.

En somme, et à tout prendre, c'est là une question d'ordre public et de nécessité sociale, plutôt qu'une question purement morale. Si la peine de mort est absolument nécessaire pour faire régner la sécurité, elle doit être maintenue, à condition toutefois d'être le plus possible adoucie et dégagée de tout ce qui l'aggrave à plaisir. Si au contraire elle peut être supprimée

1. D'après les statistiques offlcielles, le nombre des crimes tendrait plutôt à diminuer. On en doute, il est vrai y si Ton en juge par les abominables attentats dont le récit remplit plus que jamais les journaux; mais de ce que les crimes sont plus connus et ont plus de retentissement, grâce à la presse et au télégraphe, on concluerait à tort qu'ils sont plus graves ou plus fréquents.

318 DlX-NEUVlEMË LEÇON.

sans un yéritable danger public, il est désirable qu'elle le soit, en raison de son horreur et de ses terribles inconyénients. La société doit à tout prix se protéger elle-même et mettre les criminels hors d'état de nuire ; mais son droit sur eux ne va pas au-delà. Une société qui ne connaîtrait pas la peine de mort, qui saurait assurer la paix à ses membres par dos moyens moins barbares, serait dans un état do civilisation incontestablement supérieur.

Notre pays est-il parvenu à ce degré de civilisation ? c'est là une question de fait et d'expérience. En Suisse, il y a quelques années, la peine de mort n'existait point : les meurtriers étaient emprisonnés, puis, au bout d'un temps, employés à des travaux utiles, môme aux travaux des champs sous la garde de surveillants armés. Leur travail rémunéré subvenait à leur entretien ; et même, au bout d*un laps de temps plus ou moins long, ceux qui semblaient s'être amendés pouvaient être rendus à la liberté. Mais à la suite d'un plébiscite* récent, la peine capitale a dû être rétablie. Chez nous, elle existe dans les lois, mais est rarement appliquée en fait : souhaitons qu'elle puisse un jour être supprimée; ce serait le signe d'un véritable progrès moral et social.

Le dael. — L'homicide est souvent encore présenté comme légitime, comme excusable au moins, dans le duel. Que faut-il penser de cette exception prétendue ? Elle doit être rigoureusement écartée. Le duel n'excuse rien, il est lui-même inexcusable. Qu'est-ce en effet que le duel? Un « combat singulier », une lutte à mort d'homme à homme,que l'on commence avec une préméditation avouée, qui se poursuit selon des règles et conditions Axées d'avance. Il est vrai qu'on allègue parfois cette étiquette même qui régit le duel, et notamment l'assistance des témoins, comme preuve qu'on a affaire ici à une institution avouable, honorable, non à une simple tentative de meurtre. Certes, il y a une différence en effet, entre l'homicide dans le duel et le meurtre par guet-apens. Mais cet argument ne doit pas nous faire illusion. Â moins d'être une parade vaine et ridicule, le

duel est une tentative de meurtre^ et ni les règles ni les formes n'en sauraient changer la nature. «Le duel, selon Texpression énergique d'un moraliste contemporain, est «un suicide conditionnel, subordonné à un homicide manqué ». Gela est rigoureusement vrai, car on cherche à donner la mort, tentative d'homicide, et si l'on n'y réussit pas, on s'expose sciemment à la recevoir. Il y a donc là double faute. — Ajoutons qu'on ne peut concevoir un seul instant une telle pratique érigée en loi générale : sous une forme plus raffinée, le duel n'est jamais que la prétention barbare de l'offensé à se faire justice lui-même.

La force et l'adresse d'ailleurs ne peuvent-elles pas donner raison à celui qui a tort ? Sont-elles toujours et nécessairement du côté de la justice? Or, j'imagine que j'aie raison, que je sois injustement et gravement offensé: si je suis tué, je n'ai fait que donner à mon adversaire l'occasion de consommer son injustice, d'ajouter un crime à son offense; singulière façon d'obtenir réparation du dommage qu'il m'avait causé. Si au contraire je le tue, ma vengeance n*est-elle pas hors de proportion avec l'injure reçue? Est-il une injure, en effet, qui vaille que, sans remords, je dispose ainsi de la vie d'un homme.

Et en vérité, comment peut-on appeler cela une réparation? En quoi le mal qu'on m'a fait est-il réparé, parce que, dépassant le but à mon tour et sortant des bornes de la justice, je me donne le regret d'avoir tué mon sem« blable pour venger un affront?

Bemarquons d'ailleurs que ces mots : affront, injure, sont singulièrement vagues et prêtent à tous les malentendus. Quand on dit que l'honneur demande du sang, de quel honneur s'agit-il? Trop souvent de cet honneur mondain qui tient à l'opinion des indifférents et des sots, et qui devrait être de bien peu de prix aux yeux d'un honnête homme. «Le véritable honneur est souvent de se défier du point d'honneur », dit très justement Montesquieu*. Certes, la bonne réputation est un grai;id bien, mais ce qui importe, après tout, c'est plutôt de la méri-

220 DIX-NEUVIEME LKÇON.

1er que de Tobtenir ;. et la morale, qui nous apprend à la mériter, nous apprend aussi qu'il faut savoir nous en passer et n'écouter que la conscience.

En morale, le mot honneur n'a, ou ne devrait avoir qu'un seul sens : l'honneur consiste à faire son devoir coûte que coûte et sans souci de l'opinion. Il ne tient donc qu'à moi seul de garder intact mon honneur, dans le sens exact du mot; personne ne peut ni me le ravir, ni le diminuer, ni l'accroître : seul, je puis y porter atteinte par mes fautes, ou y ajouter par mon mérite. Si j'ai manqué à mes devoirs, le duel ne réparera pas mes torts; loin de me rendre l'honneur perdu, il ne fera qu'ajouter au mal que j'avais fait une nouvelle injustice. Comment comprendre surtout, qu'un homme qui s'est donné des torts graves envers un autre se croie obligé par l'honneur de les augmenter encore, en croisant l'épée avec celui qu'il a offensé? C'est une chose vraiment monstrueuse, que ce point d'honneur qui égare ainsi les esprits, jusqu'à faire oublier les régies les plus élémentaires de la justice.

Ainsi, rhonnète homme ne lèse, n'outrage et ne provoque personne; et s'il a causé sans le vouloir un préjudice quelconque, il s'en excuse et le répare de son mieux. Mais, dira-t-on, que doit-il faire si, n'ayant rien à se reprocher, il est provoqué insolemment, s'il est l'objet d'outrages graves ? — Dans tout pays civilisé, il y a des lois et des tribunaux pour nous protéger dans de tels cas : le devoir est de recourir à la justice régulière; et c'est toujours un excellent exemple à donner. Elle nous venge d'ailleurs, la plupart du temps, bien plus sûrement que ne pourrait le faire le duel. Les peines qu'elle inflige, sont autrement redoutées des insolents et des violents que les mauvaises chances que le duel pourrait leur faire courir. Car dans l'état actuel de l'opinion, il s'attache encore au duel je ne sais quel éclat de mauvais aloi, qui le fait rechercher des brutaux et des matamores, lesquels d'ailleurs ne manquent guère d'y exceller.

Li'asaaMlnot poliiiaue. -— Enfin une dernière excep-

tîon à la loi qui condamne l'homicide esl parfois réclamée en faveur de l'assassinat politique. Il n'est pas rare que des personnes aveuglées par la passion, mais sincères (nous ne parlons que pour celles-là), se croient appelées à délivrer leur pays, à sauver la liberté, à faire triompher une cause sainte, par le meurtre d'un personnage puissant, regardé comme Fauteur de maux intolérables. On ne sait que trop combien ont été fréquents dans le cours de l'histoire, et de nos jours mêmes, les attentats contre la vie des souverains. Le meurtre de tout homme politique, quel que soit son rang, le meurtre de Marat par Charlotte Gorday est de même nature, au fond, que le régicide.

La morale excuse- t-clle de tels actes? Nous n'hésiterons pas à répondre : non. En vain nous supposons hors de doute la pureté des intentions : il n'importe. La fin ne justifie pas les moyens; jamais le meurtre prémédité, préparé en secret, accompli par embûches, ne peut être une action morale.

Mais de plus, la fin, ici, n'est jamais ce que croit le meurtrier. L'assassinat politique apparaît toujours et partout comme déplorable, inutile, funeste en fait, en même temps qu'injuste moralement. En effet, on peut poser en principe que l'état politique d'un pays n'est jamais l'œuvre d'une personne seule, mais résulte de l'état général des esprits : tout le monde en est donc plus ou moins responsable; la majorité tout au moins en est toujours complice. Aussi n'est-il pas étonnant que l'assassinat politique n'ait jamais amélioré aucune situation. Le mal qu'on prétend guérir par le fer est trop profond. N'est-il pas évident que l'homme qui tient entre ses mains le sort d'une nation n'aurait pu ni prendre, ni surtout garder un tel pouvoir, sans Tassentiment, ou tout au moin&la complaisance de la plus grande partie de la nation? Celui qui le frappe s'érige donc de lui-môme en justicier et vengeur d*une nation, qui ne demande ni vengeur ni justicier. Si elle en demandait un, elle n'en aurait pas besoin: résolue de ne plus servir, elle serait

libre : Rappelons-nous sur ce point les fortes paroles de La Boôtie* : « Je ne veux pas que vous le poulsiez, [le souverain]; mais seulement ne le soubtenez plus, et vous le verrez^ comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, de son poids même fondre en bas, et se rompre. » (La Boétie, le Contre-Un). Par l'assassinat politique, on substitue l'anarchie* radicale, l'insécurité universelle à un état de choses peut-être funeste, peutêtre honteux, mais du moins accepté par la nation et dans lequel il faut croire que la majorité trouve ses droits suffisamment protégés et garantis. La patrie, les personnes, les biens, tout est mis en danger par l'acte arbitraire d'un seul homme.

Nous pourrions ajouter mille raisons accessoires, et d^abord, Tincertitude des coups dans de tels attentats : pour frapper une seule victime, on multiplie la mort autour d'elle; pour atteindre un coupable on immole cent innocents. Mais tenons-nous en aux principes généraux. Sans anticiper sur l'étude de la morale civique, il est uoe règle fondamentale, une condition première du bien public, que personne n'a le droit d'ignorer ou d'oublier : c'est que tout le monde, dans une nation, doit faire exclusivement des actes de paix et de légalité, c'est que les opinions doivent se heurter aux opinions, mais ne jamais faire appel aux armes ; c'est que, sauf le seul cas de légitime défense, tel qu'il a été défini plus haut, tous doivent regarder comme un crime le recours à la violence et l'effusion du sang.

Condaslon. — En résumé, il n'y a d'autre exception à ce précepte : Tu ne tueras pas, que le cas de légitime défense, lequel n'est pas une exception, à vrai dire, mais au contraire l'application même et la conséquence logique de ce précepte dans Té.at de guerre, c'est-à-dire dans un état de choses où il y a des agresseurs et des violents.

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