‹ Leçons de moraleChapitre 13 sur 25 · XX" LEÇON · texte numérisé non relu

XX" LEÇON

Respect des personnes dans leur liberté.

La liberté des personnes est sacrée.

Violations de la liberté. — L'esclavage. — Le servage. — Réfutation de Targument tiré de la facilité avec laquelle la plupart des esclaves et des serfs acceptaient leur situation (mot de Vauvenargues*). — On n'a même pas le droit d'aliéner sa propre liberté.

Atteintes possibles à la liberté dans les rapports muluels du maître et des serviteurs, du patron et des ouvriers. — Les exigences, de part et d'autre, ne doivent jamais être iuiques.

Respect dû à la liberté de l'enfant. — Conflit apparent entre nos devoirs sur ce point. ^ Il faut obtenir de l'enfant l'obéissance, mais autant que possible l'obéissance volontaire.

La liberté de la pemonne eut aaerée. •— > Après la vie, et au même titre que la vie même, ce qui est sacré entre toutes choses, c'est la liberté de la personne morale. Et il ne s'agit point ici de cette liberté intérieure, le libre arbitre, que personne ne saurait nous ravir ; il s'agit de la liberté d'action, de la libre manifestation de notre activité au dehors.

L'homme étant un être essentiellement actif, de qui la volonté est la faculté principale, il s'ensuit que la liberté, c'est-à-dire la manifestation libre de sa volonté, est un besoin de sa nature et son premier bien. C'est véritablement nous ôter la vie morale que de nous ôter la liberté ; c'est du moins supprimer autant qu'on le peut les conditions essentielles de la moralité. Qu'est-ce, en effet, que la moralité? Le bon emploi de l'activité, conformément à la raison, mais le bon emploi libre, réfléchi, voulu ; il n'y a point de moralité vraie sans liberté. Porter atteinte à notre liberté, c'est donc bien nous ôter la condition première de la moralité ; la vie qu'on nous laisse alors, est moralement sans prix ^.

1. II est vrai que, personne au monde ne pouvant nous ravir la

S24 VINOTTÈME LEÇON.

¥lolatl«B« de la liberté. — L*eeela¥a|^e. — C'est pour cette raison que l'esclavage est une des injustices les plus graves et les plus profondes qu'on puisse concevoir. L'esclave, en effet, n'est plus une personne, mais une chose; il devient la propriété de son maître; il n'est plus traité comme une fin par lui-même, comme un être responsable ; forcé d'abdiquer aux mains d'un autre, qui peut à son gré l'insulter, le frapper et le vendre, qui a sur lui droit de vie et de mort, il devient un instrument, un moyen : il est rayé du nombre des hommes.

L'eselavage daos l'aniiqalté. — S'il en est ainsi, comment comprendre que, dans Tantiquité, les plus grands moralistes aient admis, tout au moins excusé, quelques-uns même préconisé Tesclavage? Socrate* ne songe pas un instant à le regarder comme inique ; il conseille seulement aux maîtres, à la femme surtout, do traiter les esclaves avec bonté et de les regarder comme des membres de la famille, comme d'autres enfants. Il trouve à ce sujet des paroles charmantes et donne des préceptes pleins de douceur; mais il ne parait pas douter que les bons procédés envers l'esclave ne suffisent à rendre l'esclavage légitime.

Platon* aussi, sans hésitation, sans discussion, laisse l'esclavage à la base des institutions idéales* qu'il nous présente dans sa RépubliqiLe et dans ses Lois.

Aristote* va peut-être plus loin encore. Esprit plus positif, plus soucieux des nécessités politiques et sociales, il déclare, à ce titre, l'esclavage « aussi légitime que nécessaire ». L'esclavage est nécessaire, selon lui, afin que les

liberté intérieure , Tesclavage est compatible encore avec un grand nombre de vertus. Un esclave peut être doux, patient, résigné, tempérant , prudent : rappelons-nous Épictète*. Mais cela n'atténue en aucune manière la faute du possesseur d'esclaves ; car, dans la mesure où il le peut, il fait d'une personne sa chose ; il confisque à son profit toute la liberté qui tombe sous ses prises» et s'il en laisse subsister quelque chose, ce n'est pas par respect, c'est par une nécessité résultant de la nature des choses. Il voudrait bien, s'il le pouvait, êter à son esclave jusqu'à la liberté de le maudire ; mais celle-là au moins lui échappe.

VINGTJÈME LEÇON. S25

hommes libres aient des loisirs pour discuter et diriger les affaires, pour étudier et philosopher, pour cultiver les arts. C'étaient, en effet, les esclaves, o[ui par leur travail permettaient aux hommes libres de s'adonner à une vie supérieure. Il semblait à Aristote^ que, sans l'esclavage, la civilisation entière fût en danger de périr; que tous les hommes, condamnés indistinctement aux travaux manuels, dussent nécessairement retomber dans l'ignorance et la médiocrité morale ; qu'une cité sans esclaves ne dût plus être enfin composée que d'artisans dans une condition quasi servile excluant toute haute culture, toute élégance, et incompatible avec la liberté politique.

Et non seulement ce philosophe croyait l'esclavage nécessaire, mais, je le répète, il le regardait avec toute l'antiquité comme une institution légitime. A l'origine, en effet, l'esclavage avait été le signe et l'effet d'un certain adoucissement des mœurs. Dans la barbarie primitive, il n'y a pas d'abord d'esclaves : tout ennemi vaincu est mis à mort sans pitié; cela est regardé comme le droit strict du vainqueur, et il est plus simple d'exercer ce droit sanglant, que de faire bonne garde autour de prisonniers nombreux, qui constituent un danger et un embarras. Quand donc on en vint à faire des prisonniers à qui on laissa la vie sauve, il est incontestable qu'on fit en cela acte d'humanité; et les premiers esclaves purent regarder comme des bienfaiteurs ceux qui leur épargnaient la mort.

li'esclavagpe n*est ni légitime, ni nécessaire. — Pour

comprendre l'injustice de l'esclavage, il a donc fallu une révolution profonde dans les mœurs et dans les idées : il a fallu comprendre d'abord qu'on n'est jamais en droit do donner la mort à un homme, à moins d*y être rigoureusement et actuellement obligé. Lès qu'on reconnaît que Ton n'a pas le droit de tuer un ennemi désarmé, l'argument qui consiste à dire que, pouvant le tuer, on peut le réduire en esclavage, tombe de lui-même. On ne peut moralement lui prendre ni la vie ni la liberté. Le droit des gens, bous le verrons^ ordonne de traiter avec rcs'^

pect les prisonniers de guerre et de les échangera la paix.

Gomme il n'y a pas de nécessité sociale ni de raisons politiques qui puissent rendre légitime une iniquité, Tautre argument d'Âristote^ tombe du même coup. L'esclavage, d'ailleurs, n'est pas plus nécessaire que légitime.

Il est si peu nécessaire à la prospérité des nations, que c'est tout le contraire qui est vrai. Plus une nation compte d'hommes libres, plus elle est glorieuse et forte ; et les pays où le travail est le plus libre sont les plus riches. C'est une vérité démontrée en économie politique'' que le travail esclave, comme on l'appelle, est infiniment moins productif que le travail libre. Mais quand il serait vrai que la réduction des uns en esclavage fût nécessaire pour permettre aux autres d'ayoir des loisirs, de se livrer à la recherche scientifique et à la culture des arts, il ne s'ensuivrait pas que la dignité d'un seul homme pût être sacrifiée justement : Part et la science ont beau avoir un prix infini, ils doivent céder le pas à la justice. « Périsse le monde et que la justice se fasse ^ » dit un proverbe latin. Périsse la civilisation, devrionsnous dire à notre tour, s'il était vrai qu'elle consistât essentiellement dans la supériorité de quelques hommes, fondée sur la violation des droits les plus sacrés de tous les autres.

Nous voyons ainsi ce que valent les arguments par lesquels les derniers possesseurs d'esclaves essayaient de défendre ce qu'ils osaient appeler leur propriété. Il y avait, disaient-ils, état de possession, des droits acquis; on allait les ruiner, en rendant la liberté à leurs esclaves. Certes, beaucoup sans doute étaient de bonne foi; et une indemnité peut être accordée en effet aux maîtres brusquement dépossédés, car on ne saurait avec justice les faire seuls responsables d'une iniquité séculaire, acceptée jusque-là par tout le monde et dont les moeurs étaient complices. Mais si ces arguments sont invoqués trop haut et cachent des senlimentA inavouables, on a le droit de les écartera la rigueur par une fin de non recevoir ; car, selon la forte

expression d'un philosophe : « Des siècles d'abus ne don* nent pas un quart d*heure de droit. » Du moment où Tesclavage est reconnu et dénoncé pour ce qu'il est, pour une injustice profonde entre toutes , il doit cesser instantanément. Il n'y a pas do droits acquis contre le droit inaliénable des personnes.

Les efforts combinés de la France et de l'Angleterre ont presque entièrement réussi à supprimer la traite des nègres sur les mers, mais la traite des Chinois se tait, dit-on, avec une rare impudence dans l'océan Pacifique. On achète ces malheureux par centaines et à vil prix, quand le manque de riz les réduit à la famine, et on les emmène travailler aux mines d'Amérique. Le salaire qu'ils gagnent est pour leur maitre, qui ne leur donne que la nourriture. Le commerce des noirs se fait d'ailleurs encore par lugubres caravanes sur presque toute la face du vaste continent africain. On ne peut lire sans un sentiment d'horreur et de dégoût les récits des voyageurs sur ce triste sujet.

Le HerwBge. — Le servage est un esclavage atténué, adouci. Tandis que l'esclave est une chose qu'on peut vendre ou céder à son gré comme un meuble ou un outil, le serf est attaché à la glèbe^, par suite assuré de vivre et de mourir sur le sol même où ses pères ont vécu. Il n'est vendu, en effet, qu'avec la terre, et sa condition en cela est à coup sûr moins misérable. Au fond, cependant, peu importent ces différences et ces nuances : il est inique qu'un homme soit possédé, vendu par un autre. Plus le serf est attaché à la terre, plus cela montre à quel point il est assimilé à une chose. Le servage est donc condamnable comme l'esclavage même, car il est la violation du même droit fondamental et constitue le même manquement au respect des personnes. On peut à peine le croire, il y a eu des serfs on France jusqu'à la veille de la Révolution, et en Russie jusqu'à nos jours. L'empereur Alexandre II les a affranchis en 1861 *; encore n'oserait-

Page 1