‹ Leçons de moraleChapitre 14 sur 25 · Il y en avait alors · texte numérisé non relu

Il y en avait alors

on pas affirmer qu'en supprimant le servage comme institution par un coup d'autorité qui l'honore, il l'ait fait disparaître des mœurs, si bien que les dernières traces de barbarie ne sont pas encore, à l'heure actuelle, entièrement effacées en Europe.

Réfutation de l'ari^iiieiit tiré de la fa^llté a^ee laquelle la plupart des esela^es et des serfs aeeeptalent leur situation. — Il ne faudrait pas croire qu'on apporte une raison valable à l'appui de l'esclavage ou du servage, quand on peut alléguer, ce qui est vrai d'ailleurs le plus souvent, qu'esclaves ou serfs, habitués à leur sort, l'acceptent sans se plaindre et même s'en trouvent contents. Assurément, dans les sociétés esclavagistes de l'antiquité, en Grèce et à Rome par exemple, nombre d'esclaves se trouvaient fort heureux dans la maison de leur maitre. Beaucoup, n'en doutons pas, ont vécu paisibles et sont morts sans avoir jamais songé à réclamer la liberté comme un droit. De même, on ne peut guère douter que bien des serfs n'aient été à peu près satisfaits de leur sort. Attachés non seulement par la loi, mais par tous les liens de l'habitude, à cette terre qu'ils cultivaient pour un autre, ils s'estimaient probablement heureux d'être vendus avec elle, et peut-être n'auraient-ils pas voulu devenir libres en la quittant. Mais, loin qu'on puisse tirer de là aucun argument en faveur de l'esclavage et du servage, il y a là, au contraire, une raison de plus de le réprouver et de le flétrir. Oui, « la servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer, » suivant l'énergique expression de Vauvcnargues*. Si tant est que l'esclave en vienne à oublier tous ses droits, à méconnaître le prix de la liberté même, cela prouve d'autant mieux quel dommage profond on lui a causé, et qu'en portant atteinte à sa liberté on a frappé en lui le sentiment même de la dignité. En enchainant son activité extérieure,, on lui a ravi la liberté intime. Le mal qu'on ,a.. causé n'est pas resté superficiel; il a gagné de proche en proche, comme il arrive presque toujours, les sources mêmes de la vie morale/ r<38prit et le cœur.

vingtième: leçon. 829

On n'a pa« même le droU d'aliéner «a propre liberté. — Ainsi, la liberté de l'homme est absolument sacrée et inaliénable. Elle n'a, pour chacun, d'autres limites que la liberté d'autrui. Un liomme est dans son droit (au point de vue social tout du moins) en faisant tout ce qui ne viole aucun droit des autres. Et la liberté est d'un tel prix, que nul ne peut aux yeux de la morale aliéner même la sienne propre. Une me seraitpas permis, par exemple, de me vendre comme esclave. En vain, dirait-on que je puis apparemment disposer de moi, puisque je suis libre, et que, par conséquent, je suis dans mon droit en renonçant si bon me semble à l'exercice de la liberté. Ce raisonnement est inadmissible et radicalement contraire à tous les principes de la morale : on n'a pas le droit de renoncer d'un seul coup et pour jamais à l'exercice de sa liberté, parce qu'on n'a pas le droit d'abdiquer la responsabilité et le devoir.

. Atteintes ponslbien A la liberté dans les rapports dn patron a^ee ses ouvriers, du maître avee les serviteurs. — Il faut signaler encore certaines atteintes à la liberté des personnes, qui, pour se dissimuler sous d'autres noms, n'en sont pas moins graves moralement. Par exemple, dans les rapports d'un maitre avec ses serviteurs, d'un patron avec ses ouvriers, alors même que les condi* tions sont librement débattues, librement acceptées en apparence, l'injustice peut se glisser; une véritable atteinte peut être portée par l'un des contractants à la liberté de l'autre. Un ouvrier pressé par la faim vient frapper à ma porte et demander du travail; je ne suis pas forcé de lui en donner, mais si j*occupe cet homme, je dois le traiter comme s'il était libre de défendre ses intérêts. Supposez que je lui fasse faire la besogne d'un ouvrier qui gagne deux francs, en mettant comme condition qu'il n'aura, lui, pour tout salaire, que du pain et de l'eau: aussi longtemps que je l'occupe à de telles conditions, je m'approprie gratuitement le fruit de son travail, je le traite véritablement en esclave dans la mesure de mon' pouvoir. N'est-ce pas là un attentat à sa .liberté, une in-^

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justice d'autant plus choquante qu'elle prend le masque de la charité? La justice veut, en effet, que cet homme, tout dénué qu'il est, reçoive le salaire dû au travail qu'il fait, le salaire d'un homme libre. En vain dira-t-on qu'il accepte avec joie même de telles conditions: cela fut-il, je n'en serais pas moins inique de les lui proposer, car il n'a pas la liberté de les débattre ; pressé qu'il est par la faim, il n'est pas en état de faire respecter son droit.

Inversement, imaginons des ouvriers qui profiteraient d'un embarras pressant de leur patron pour exiger subitement une énorme augmentation de salaire : ne commettent-ils point une injustice, ne portent-ils pas atteinte, dans la mesure où ils le peuvent, à la liberté du patron? Celui-ci, lié par ses engagements, forcé, par exemple, sous peine de ruine, de livrer à date fixe une importante commande, est en effet à leur merci : sous Tempire de la nécessité, il n'y a plus de discussion possible. Dans ce cas comme dans le précédent, il y a donc également abus de la force contre le droit.

Ce phénomène se produit trop souvent dans les grèves. Les grèves sont légitimes en elles-mêmes, cela ne peut faire aucun doute; les ouvriers ont assurément le droit de discuter les conditions de leur travail, et de refuser leur travail si on n'accepte pas leurs conditions. Mais une fois un contrat passé, ouvrier et patren doivent également le respecter, attendre pour le modifier qu'il arrive à terme et le dénoncer à l'avance. Les exigences, pour être justes, ne doivent àtre ni excessives, ni soudaines, ni surtout d'un caractère violent et comminatoire^. Tout ce qui ressemble à la menace, même dans la revendication d'un droit, est abus et injustice, parce que c'est une atteinte à la liberté.

Bespect dû A la liberté de l'enfant. — Enfin, et ce devoir intéresse particulièrement l'instituteur, la liberté doit être respectée déjà dans l'enfant, en qui cependant elle n'est encore qu'en puissance et en germe. Quand on considère les rapports des grandes personnes avec les enfants, on peut se demander s'il n'y a pas ici une sorte de

conflit entre DOS devoirs. D*uné part, en effet, nous devons diriger Tenfant et obtenir de lui avant tout l'obéissance, car nous sommes responsables pour lui, nous avons charge d'âme, et un des plus grands services que nous puissions lui rendre, c'est d'habituer sa volonté à plier devant la raison. Mais d'autre part, nous devons le préparer à vouloir par lui-même, à se conduire seul, donc à se décider librement : pensons-nous y arriver en le forçant à obéir sans cesse? Est-ce former la volonté que de la comprimer toujours, sans la laisser jamais s'exercer spontanément*? Yoilà les deux exigences qu'il s'agit de concilier: nécessité d'obtenir l'obéissance et la soumission à l'autorité légi* time, nécessité inverse de respecter et de fortifier la jeune liberté de l'enfant.

Il faut obtenir l'obélssanee de l'enfant, mais l'obéissance volontaire. — Peut-ôtre ces deux devoirs des parents et des maîtres ne paraîtront-ils pas contradictoires si on se rend bien compte delà fin qu'on doit se proposer. Cette fin n'est pas tant d'obtenir tel acte au lieu de tel autre, que d'obtenir la bonne volonté, le libre acquiescement à la règle. S'il en est ainsi, il est clair que la dignité de l'enfant, qui sera bientôt celle de l'homme, doit être notre premier souci. Il faut donc non seulement éviter les rigueurs qui domptent brutalement sa volonté et les violences qui la brisent, mais nous interdire même de créer, en lui des habitudes routinières, de modeler son esprit d'une façon arrêtée, suivant un type préconçu,, d'ôler toute souplesse à son esprit, toute initiative à sa volonté, toute spontanéité* et toute sincérité à ses sentiments. L'obéissance qu^on doit obtenir de lui, c'est l'obéissance volontaire; elle n'est de bon aloi et n'a de valeur morale qu'à cette condition. Celle qu'on obtient par la terreur et la contrainte, celle qui transforme l'élève en machine, fût-ce en machine à bien faire, compromet d'avance sa dignité d'homme et l'arrête court dans son développement. Amener l'enfant à vouloir lui-même ce qu'il faut, ce qui convient, et à le vouloir par raison, voilà le but où doivent tendre tous nos efforts.

Le meilleur moyen pour cela, c'est que nous ayons toujours nous-mêmes d'excellentes raisons de lui demander ce que nous lui demandons. Ces raisons, est-il besoin de toujours les lui dire? Gela n'est pas nécessaire; l'enfant est très fin, il les devine, il les comprend à demimot, il les pressent. Faut-il, en particulier, lui montrer à chaque instant que nous agissons pour son bien? Non, car il ne peut être bon de faire constamment et uniquement appel à son égolsme. Qu'il trouve toujours son intérêt à nous ubéir, mais apprenons-lui à obéir pour des raisons plus élevées que l'intérêt. Peut-être même ne faudrait-il pas chercher tant à lui démontrer que nous commandons pour le bien? Gela est excellent quelquefois, de loin en loin; mais il faut le faire discrètement et sans prêcher. D*abord il le sent à merveille, et il n'est pas besoin de longs raisonnements pour lui faire comprendre quand nos prescriptions sont sages et vraiment désintéressées. Puis, si nous raisonnons trop avec Tenfant, si nous accumulons les preuves à plaisir, nous risquons de l'ennuyer et de n'être pas écoutés, ou bien d'éveiller en lui prématurément et plus qu'il ne convient l'esprit critique. Les raisons qu'on lui donne, en effet, il a le droit de les discuter et de les trouver faibles. Sa logique peut embarrasser la nôtre. Ge n'est pas un bon service à lui rendre, pour le développement même de sa volonté, que de l'inviter ainsi à discuter toujours (surtout au moment où il convient d'agir) Tordre qu'on lui donne. L'enfant raisonneur devient rarement un homme distingué dans l'action. Cependant, je le répète, il faut lui faire sentir, au moins quelquefois, que c'est pour djexcellentes raisons qu'on ordonne, et qu'il se trouvera bien d'obéir. Au lieu de le lui dire à lui-même, qu'on le montre, par exemple, à une tierce personne, adroitement et à propos, devant lui, sans ostentation, sans intention apparente de lui faire la leçon. Il sera d'autant plus facilement convaincu qu'il soupçonnera moins chez nous l'intention de le convaincre. En un mot, évitons d'ergoter* avec l'enfant, rien ne serait à la fois plus fâcheux pour notre autorité et

d'un plus mauvais effet sur son caractère ; mais ayons soin de laisser de bonne heure un peu de champ à sa personnalité naissante et ne craignons pas d'encourager en lui l'esprit de liberté.

XXr LEÇON

Respect des personnes dans leur intelligence

(le mensonge, l'hypocrisie).

Respect des opinions et des croyances d'autrui

(la tolérance).

Respect des personnes dans leur sensibilité

(la politesse).

Respect des personnes dans leur intelligence. — Respect de la vérité. — Gravité du mensonge. — Témoignage des anciens. — Le men* songe et Thypocrisie flétris par Montaigne*. — La sincérité, base et garantie des autres vertus. — Dangers du penchant à l'exagération. «-^ Mensonges que Ton fait par affabilité, par plaisanterie. ^ Mensonges prudents.

Respect des opinions et des croyances d'autrui. — La tolérance. — Nature de la croyance; — L'intolérance est une sottise autant qu'une faute. — Objection. — La tolérance n'est-elle pas voisine

. de l'indifférence? — Réponse. — Comment on doit propager ses croyances. — Les lois mises au service de l'intolérance amènent la ruine des États. — Formes inférieures de l'intolérance. — L'esprit libéral y plus efficace et plus habile que l'intolérance.

Respect des personnes dans leur sensibilité, en quoi il consiste. — La politesse, véritable devoir de justice.

Respect des persomiieB dams leur iiitelli|^eiiee. — — La vérité. — Le parfait respect des personnes ne s'adresse pas seulement à leur vie et à leur liberté, mais à toutes leurs facultés. — Respecter les personnes dans leur intelligence, c'est les laisser chercher librement, et partons les moyens qui sont en leur pouvoir, la vérité; c'est s'interdire non seulement de les tromper, mais de leur imposer nos opinions et nos croyances. — Respecter les

23(l VINGT ET UNIEME LEÇON.

pordonnes dans leur senBlbilité, c'est éviter tout ce qui peut leur causer de la douleur.

La vérité est le bien des intelligences : tout esprit désire la connaître et, lorsqu'il Ta trouvée, la communiquer ; la psychologie* nous apprend que l'homme est naturellement curieux du vrai, et qu'un profond instinct de véracité le porte à dire ce qu'il sait. Celui qui vient entraver ces tendances naturelles, qui cherche à égarer une intelligence, à la tromper de quelque manière que ce soit ou à la contraindre, lui cause un grand dommage moral : il empêche un être pensant d'accomplir sa destinée de personne raisonnable.

Grairlté du mensoiiffe. — Le mensonge, qui consiste à affirmer sérieusement ce qu'on sait être faux avec l'intention de le faire prendre pour vrai, est une faute d'une extrême gravité dfans la vie sociale. En effet, la société repose essentiellement sur cette présomption ou convention tacite, que chacun dit ce qu'il pense véritablement, ne dit que ce qu'il sait, ne se sert enfin de la parole que pour communiquer avec les autres en toute sincérité. Le mensonge est donc par nature un vrai dissolvant de la vie sociale.

Témoignage des anelems. — AU contraire, former les jeunes gens à dire toujours la vérité serait un des moyens les plus sûrs de préparer à la nation un avenir heureux : c'est ce qu'avaient compris les anciens. En Perse, au témoignage de Xénophon*, on apprenait aux jeunes gens deux choses avant tout : « tirer de l'arc et dire la vérité. » Savoir tirer de l'arc les mettait en état de défendre la patrie contre les ennemis du dehors; dire toujours la vérité semblait la meilleure garantie de l'ordre intérieur et de la paix publique. La véracité était de même en honneur dans l'antique Egypte : une momie trouvée dans une des plus anciennes sépultures tenait sur sa poitrine un papyrus portant ces simples mots : «Je suis sortie du monde; j'y ai dit la vérité, amie de Dieu, chaque jour. » Ëpilaphc aussi belle que simple; celui-là aurait bien vécu qui l'aurait vraiment méritée.

Le menaoïige et l'hypocrisie flétris par Hontaic^ne^.

^- Le mensonge est Tun des vices dont Montaigne*, qui parle si volontiers de toutes choses en se jouant, a parlé avec le plus de gravité et d'éloquence. « En vérité, dit-il, le mensonge est un maudit vice; si nous en connaissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d'autres vices : nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par la parole. » (Liv. I, ch. 9.) Et ailleurs (Liv. I, ch. 17), contre l'hypocrisie : « Quant à cette nouvelle vertu de feinctise et de dissimulation, qui à cette heure est si fort en crédit, je la hais capitalement ; et de tous les vices je n'en treuve aucun qui témoigne tant do lâcheté et de bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile, que de s'aller déguiser et cacher sous un masque et de n'oser

se faire voir tel qu'on est Qui s'obligerait à tout dire

s'obligerait à ne rien faire de ce qu'on est contraint de taire. »

La sineérlté, base et garantie des antres vertas. — Cette dernière remarque est d'une singulière profon deur. Ce qui fait de la sincérité, en effet, une si belle vertu, c'est qu'elle est pour ainsi dire la sauvegarde de toutes les autres. Avec des habitudes de dissimulation et de mensonge, il n'est pas de faute qu'on ne puisse être disposé à faire dans l'occasion, avec l'espoir de la cacher; mais quand on se fait un devoir avant tout de ne rien dissimuler, on se force pour ainsi dire soimême à ne rien faire qui ne puisse être vu, à ne rien dire qui ne puisse être entendu de tous. C'est pourquoi Bossu et* et La Bruyère* ne trouvaient pas de plus grand éloge à faire d'un homme que de lui appliquer celte simple épithète : « C'était un homme vrai. »

Dani^ers du penchant A l'exagération. ^- Mais ce

n'est pas assez de condamner le mensonge en termes généraux. Il prend mille formes sous lesquelles il faut savoir le démasquer et le condamner encore. On ne saurait dire combien il est rare de trouver un homme qui n'altère jamais la vérité, qui résiste au plaisir delà

colorer, de i*embellir, c[ui surtout s'interdise toute exa« gëration. Gela est difficile principalement à certaines natures vives, enthousiastes, chez qui prédominent la passion et l'imagination. Les populations méridionales ont, à cet égard, une réputation qu'elles ne méritent pas seules. Là, dit un romancier, il ne faut rien prendre à la lettre ; il faut avoir soin de tout « mettre au point. » Mais ce défaut n'est propre, hélas I à aucune latitude, ni à aucune race. Où est l'homme dont la moindre parole puisse être toujours, dans les petites choses comme dans les grandes, prise, comme on dit, pour argent comptant?

Heiiftoiii^es qa« l'on fait par affabilité, par plaisanterie. — Mais, dira-t-on, les mensonges que Ton fait par complaisance, par affabilité mondaine, sont-ils réellement si coupables? — Ils sont condamnables, n'en doutons point : le devoir, quand on parle, est de dire la vérité et non d'exprimer des sentiments que Ton ne ressent pas. Sans doute, on n'est pas toujours tenu de dire tout ce qu'on sait et tout ce qu'on pense ; mais on l'est toujours de ne pas dire ce qu'on ignore et ce qu'on ne pense point.

Quoi! ne pourra-t-on mentir même par plaisanterie? — Non; car d*abord on n'est jamais sûr que cela soit sans conséquences; puis, que la chose importe ou non, il est toujours fâcheux de donner à quelqu'un une opinion fausse. Enfin, fût-il évident que le mensonge est un jeu et sera pris pour tel, quel pauvre usage c'est faire de son esprit, que de s'en servir pour abuser les autres M II y a bien de la vulgarité, de la vanité sotte et des senti-

1. Ce n^est pas à dire, bien entendu, qu'il faille aller, avec certains critiques chagrins, jusqu'à proscrire au nom de la morale les fables, les contes et, en général, les fictions littéraires. Le domaine de Tari est un domaine à part; et loin que les œuvres d'imagination soient nécessairement de nature à donner des idées fausses, elles ont, au contraire, quand elles sont vraiment belles, une efficacité toute particulière pour répandre et faire goûter les vérilés morales. — Voir à la fin du présent volume ce qui sera dit de l'enseignement de la morale aux enfants; voir aussi dans nos Leçons de psychologie (icç. XLI*) quelques indications sur le rôle de l'art dans l'éducation.

mcnts de mauvais aloi, dans les récits mensongers qu'on fait pour en imposer aux autres et se faire valoir à leurs yeux.

Mensone^es prademts. ^- Une question plus intéressante est de savoir si la morale excuse ce qu'on appelle les « mensonges prudents. » On entend par là non plus des mensonges mondains faussement rapportés aux nécessités de la politesse, mais certaines altérations de la vérité, commandées en quelque sorte par le devoir même, par l'humanité, la prudence, la pitié. Que faire, par exemple, quand un*malade nous demande sérieusement s'il est en danger? Sur ce point, il est bien difficile de répondre d'une manière absolue. On combinera de son mieux les différents devoirs, en appliquant toujours les principes dans toute la mesure du possible : c'est là le plus sage et le plus sûr. Le malade a-t il un caractère ferme, a-t-on lieu de croire qu'il désire tout de bon savoir la vérité en vue de prendre des précautions pour sa fin, que nous savons être prochaine, alors il faut, avec les ménagements que l'humanité commande, lui dire notre pensée. Dans d'autres cas, au contraire, ce serait une cruauté inutile, par conséquent une faute, de montrer une si rude franchise. On l'épargnera à un malade qui ne fait cette question que pour être rassuré, et que la certitude du danger ne pourrait que perdre plus vite et plus sûrement. Sur ce point donc, aucune règle générale ne peut être posée; la bonne volonté, jointe au discernement des circonstances, au tact, à la bonté, en tiendra lieu. A une mère qui demande des nouvelles de son fils en danger, on ne dira pas brusquement qu'on vient de recevoir la nouvelle de sa mort, ce serait pousser à l'excès le respect de la vérité; au nom de l'humanité il faut condamner de si farouches scrupules. Mais les cas sont très rares où une exception aussi intéressante peut s'offrir, et il est à peine besoin de les mentionner : nos habitudes de dissimulation, et aussi le sentiment naturel qui nous porte à épargner aux autres la souffrance lorsqu'il dépend de

i38 VINGT ET UNIÈME LEÇOM.

nous de le faire, nous empêcheront toujours assez de tom-* ber dans Texcès de franchise qui vient d'être signalé. En principe, il ne faut jamais mentir, et le mieux est de n'avoir jamais à dissimuler, jamais à altérer ni à fausser la vérité, pour quelque raison que ce soit.

Certains sauvages nous donnent à cet égard un exemple digne d'être suivi par des peuples qui se croient beaucoup plus civilisés. D'après les voyageurs augiais, les Kurubars^et les Santals*, sauvages des montagnes de rinde centrale, sont connus pour leur véracité. «Les Santals, dit l'un, sont les hommes hs plus véridiques que j'aie jamais rencontrés. » Selon un autre, « le fait que les Kurubars disent toujours la vérité a passé en pro* verbe. »

llesp«et des oplnlona et des erojanees d'aatrul. -— La toléranee. C'est un de nos droits les plus sacrés de penser en toutes choses par nous-mêmes, de croire ce qui nous parait vrai et de refuser notre adhésion à ce qui nous paraît faux. Si tel est notre droit, le devoir de nos semblables est donc de nous respecter dans nos croyances et dans nos opinions. Et il ne s'agit pas ici de nos opinions cachées, de nos croyances intimes, où personne ne peut pénétrer, dans lesquelles, par conséquent, il est impossible de nous atteindre : il s'agit de la manifestation extérieure de ces opinions et de ces croyances. On doit respecter cette manifestation, soit qu'elle ait lieu par la parole ou par des actes. A la seule condition de ne point porter atteinte à la liberté et aux droits des autres, il faut que nous puissions penser et croire, dire et faire librement ce que bon nous semble.

Si nous sommes nous-mêmes intolérants, si notre croyance est exclusive et prétend s'imposer au besoin par la force, si, dans la mesure où cela dépend de nous, nous abusons de notre liberté pour empiéter sur celle des autres, il est juste que les autres défendent leurs droits menacés, et nous ne pouvons leur demander, sous prétexte de tolérance, de respecter en nous jusqu'à nos entreprises intolérantes. C'est pourtant ce que chacun de

nous n'a que trop de tendance à faire : nous réclamons pour nous une tolérance que nous refusons aux autres. Rien de plus injuste qu'une telle prétention : le respect des opinions et des croyances doit être réciproque, comme toutes les obligations de la justice, dont il fait partie. Locke*, qui a écrit sur cette matière un traité inspiré par le plus ferme bon sens, n'hésite pas à déclarer que la tolérance n'est pas due à ceux qui la refusent aux autres. Il est plus beau sans doute de se montrer tolérant même pour ceux qui ne le sont pas ; mais c'est faire acte d'esprit, de générosité, de cliarité, et non plus de stricte justice.

Renonçons donc résolument à faire, dans cette question, la distinction des opinions vraies et des opinions fausses, des opinions saines et honnêtes (ce sont toujours les nôtres que nous appelons ainsi) et des opinions dangereuses. Il n'y a d'opinions dangereuses que celles qui portent atteinte au droit des personnes et à la justice; et parmi celles-là figure en première ligne cette prétention même, d'exercer l'intolérance au nom des bonnes doctrines contre les mauvaises. Le commencement de la sagesse sociale et de la justice est de regarder comme également respectables toutes les opinions et toutes les croyances sincères. Chacun croit la sienne la meilleure : c'est son droit ; c'est le nôtre de croire qu'il se trompe; mais ce n'est le droit de personne de vouloir imposer par la force la croyance qu'il juge bonne et proscrire celle qu'il juge mauvaise. Ce n'est qu'autant qu'une doctrine commande des actes positivement injustes et porte à la violation d'un droit, qu'on peut justement s'élever contre elle et lui résister par la force.

IVatnre de la croyance; l'intolérance est une aottiae antant qu'une faute. — Si l'on comprenait mieux en quoi consiste la nature de la croyance et ce qui en fait le prix moralement, on comprendrait aussi que la meilleure et la plus noble des croyances ne saurait être imposée, non seulement avec justice, mais avec une efficacité morale quelconque. En effet^ dans nos

à4Ô VlNGt ET UNIÈME LEÇON.

croyances, quelque chose d'abord ne dépend pas de nous, c'est Tévidence avec laquelle les choses nous apparaissent. Une certaine clarté de notions, une certaine force de preuves frappe l'esprit au point d'entraîner son adhésion pour ainsi dire malgré lui : dépend-il de nous de juger faux un axiome de géométrie ou de révoquer en doute une loi physique que nous avons nousmêmes constatée par Texpérience ? Pour les vérités morales, il y a aussi plus ou moins lieu à démonstration; et quand la preuve fait défaut, l'esprit a beau faire, il est rebelle. Si donc nous voulons faire partager une croyance, prouvons premièrement qu'elle est vraie, adressons-nous à la raison et à l'intelligence de celui qui nous écoute, au lieu de chercher à Tintimider ou à le contraindre.

Plus une vérité nous parait fondamentale et importante pour la conduite de la vie, plus nous devons chercher à la répandre, mais par l'enseignement, par la plume, par la preuve enfin, jamais par la force. La libre discussion est d'absolue nécessité dans l'ordre des croyances qui se démontrent et qui se discutent ; et il est évident que, sur ce premier point, la contrainte est déraisonnable et ne saurait être d'aucun effet : quelle est la contrainte qui pourrait nous amener à croire qu'un triangle a quatre angles, ou que la partie est plus grande que le tout?

Mais il est vrai d'ajouter que, dans nos croyances, il y a toujours aussi une part qui vient de nous-mêmes, de notre cœur et de notre volonté. C'est une vérité enseignée aujourd'hui par tous les logiciens*, que la certitude, même dans les sciences proprement dites, n'est jamais entière, l'adhésion de Tesprit jamais complète, tant que le coeur et la volonté ne sont pas d'accord avec l'intelligence. Ne voit-on pas des savants, obstinés dans la défense de Terreur, refuser de se rendre même quand on leur a prouvé qu'ils se trompent ? Leur volonté lutte encore après que leur esprit est éclairé : la passion les empêche de reconnaître publiquement la vérité, et ils

nient révidence; ce qui fait dire, que même dans la science positive, les savants, si grand que soit leur esprit, ne nous offrent de garanties qu'autant que leur caractère est à la hauteur de leur intelligence. A plus forte raison en est-il ainsi dans Tordre des croyances morales, des opinions métaphysiques'' et religieuses, où une part beaucoup plus grande est toujours laissée au sentiment et à la bonne volonté individuelle ^ — Mais en tant que la vérité doit être ainsi épousée en quelque sorte par la volonté, acceptée parle cœur en même temps que par l'esprit, n'est-ce pas une absurdité de prétendre la faire entrer de force dans les âmes ? Gomment par des procédés intolérants contraindre une volonté à se rendre ? Comment amener un cœur que l'on meurtrit, dont on a exaspéré les passions, à nous faire cet acte de condescendance intime, à abdiquer sa croyance au profit de la nôtre? Nous cherchons à attirer, à captiver, et nous employons des moyens qui irritent et repoussent I L'intolérance est donc une aberration*, une inintelligence radicale de la nature des croyances morales, autant qu'une faute et une injustice.

Objection t I^m tolérmmee M'est-elle pms voisine de rindlfféreiiee? ^- Mais on entend dire parfois que la tolérance risque fort de ressembler à l'indifiérence, et c'est sans doute pour cette raison qu'elle déplaît toujours plus ou moins aux âmes ardentes, qui ont le feu sacré. En effet, quand on croit fortement tenir la vérité, par charité môme pour les personnes on voudrait à tout prix la répandre. Disposé à sacrifier son repos, sa vie môme, pour faire partager aux autres ce qu'il croit être la vérité, le prosélyte* peut-il ôtre facilement tolérant à Tégard des erreurs et des résistances de tout genre auxquelles il se heurte à chaque instant ? N'est-il. pas tenté de recourir à tous les moyens pour forcer l'entrée des âmes ; ne voudra-t-il pas leur infliger quelque souffrance qui les

1. Voy. nos Leçons de psychologie, nolamoient la dernière leçon, cl ci-dessus, leçon XIII.

fasse réfléchir, des peines qui leur fassent sentir qu'elles s'égarent ? Est-il facile, en un mot, à une âme fortement convaincue, d'être toléranie; et quelle forme pourra prendre, dans ce cas, la tolérance qui ne veut pas dégénérer en indifférence?

Réponse. — Commeiit on doit propager ses eroyan-

ecs. — La morale ne demande pas à ceux qui ont une conviction forte d'y renoncer, de la cacher, ou même de ne rien faire pour la répandre : ils doivent, au contraire, par a parole, par les écrits, par tous les moyens jiLStes, propager ce qu'ils croient ôlre la vérité, n'avoir repos ni cesse qu'ils n'aient gagné quelque chose sur l'erreur. Mais pourquoi ne leur suffirait-il pas de la liberté commune et de la libre discussion ? Ils doivent à leur conviction même de la soumettre à cette épreuve. Si c'est vraiment la vérité qu'ils possèdent, ils auront en elle un auxiliaire d'une puissance incomparable : les preuves, les arguments leur viendront en abondance, pour frapper les esprits et les éclairer. La force de démonstration et de persuasion fait plus de besogne que toutes les violences du monde, et elle ne fait jamais défaut à qui a vraiment pour lui la raison. C'est donc faire injure à sa propre croyance et douter do la vérité, que de recourir pour elle à d'autres armes.

Dirons-nous qu'on refuse de nous entendre ? On en aie iroit. Parlons d'abord à ceux qui veulent bien nous écou- \er : ayons assez raison, soyons assez persuasifs pour les gagner à notre cause, et dans chaque personne que Huas aurons ainsi ralliée nous aurons comme un écho de notre voix, un apôtre de nos idées. De proche en proche, pacifiquement, on peut ainsi faire le siège des intelligences rebelles ; on peut entourer, en quelque sorte, de vérité Terreur dans laquelle elle se sont fortifiées, et tôt ou lard on aura raison de leur résistance. Mieux vaut tard par des moyens nobles, que tôt par des moyens iniques ; mais, à vrai dire, jamais, ni tôt ni tard, la violence ne profite à la diffusion de la vérité.

Les lois mises au service de l'intolériinee amènent

la raine des états. — Quanta Teinploi de la force publique par FEtat lui-même au service d'une opinion, il revêt un caractère plus grave encore. L'objet des lois est de faire régner la justice et de faire respecter par tous le droit de chacun : elles ne doivent être au service d'aucun credo. Instituées pour protéger également tous les membres de la société, pour faire l'unité et la force de la nation, elle la dissolvent au contraire et tendent à la détruire, si elle se font Tinstrument d'une opinion contre les autres opinions, d'un groupe de citoyens dont elles défendent les prétentions, contre un autre groupe de citoyens dont elles immolent les droits.

Interrogeons l'histoire : l'intolérance y apparaît toujours funeste aux Etats dans lesquels elle triomphe. Le plus grand bien peut-être, pour une nation est de compter un grand nombre de citoyens libres d'esprit et de caractère, doués d'initiative, capables de penser par eux-mêmes, d^agir sous leur responsabilité, d'entreprendre et d'accomplir sans tutelle (pourvu qu'ils soient sans entraves) ce qu'ils croient juste. Si donc TEtat par son intolérance brise le ressort des volontés, impose la servilité aux caractères et l'hypocrisie aux esprits, n'est-il pas évident qu'il tue dans la nation les meilleurs germes de grandeur et de prospérité publiques? Aussi n'y a-t-il jamais eu de plus sûre cause de décadence dans. les Etats que le triomphe de l'intolérance? Partout où ce triomphe a été partiel et momentané, la nation a été affaiblie (songeons aux conséquences de la Révocation de TEdit de Nantes) ; partout où il a été définitif, la chute a été irrémédiable.

Formes Inférieures de l'intoléranee. -^ Il y a une iaçon moins apparente et moins violente d'être intolérant. Beaucoup de personnes, sans recourir à la force ni à Tautorité des lois, sont incapables de montrer dans les actes de la vie civile une pleine et parfaite tolérance. Nous ne voulons pas parler d'une certaine intolérance de sentiments, tout intérieure et toute discrète, qui est après tout respectable et fait partie des droits de chacun. U ne tient

pas à moi d'éprouver pour ceux qui pensent sur toutes choses autrement que moi, les mêmes sentiments de sympathie que pour ceux qui partagent toutes mes croyances. Mais il faut réprouver énergiquement les moyens violents et injustes, quoique indirects, trop souvent employés pour forcer la conscience des personnes, pour les amener non à penser comme nous (car cela est impossible), mais à faire ce qui est conforme à nos opinions ou à nos croyances. C'est ainsi qu'on se croit permis de refuser du travail à un bon ouvrier, de l'avancement à un bon employé, le renouvellement de son bail à un fermier, pour cette seule raison qu'ils no pensent pas comme nous en religion ou en politique. Autant de menues injustices, qui, pour avoir de moins grands effets, n'en sont pas moins de même nature et répréhensibles au même titre que l'intolérance ouverte et manifeste. Chacun, sans doute, est dans son droit strict, en usant de ces procédés mesquins qui n'ont jamais sauvé aucune cause; mais c'est le cas de répéter avec le proverbe antique, que le droit poussé jusqu'à l'extrême rigueur confine à l'extrême injustice.

li 'esprit llbéiml, plus effieaee et pins habile 411e

l'intolérance. — Concluons donc en disant que le respect des opinions et des croyances doit être absolu et sans réserves. Chacun garde le droit de refuser son amitié et ses bonnes grâces à ceux qui ne pensent pas comme lui ; mais on n'est jamais en droit de leur refuser l'estime et la justice. On peut déplorer leurs erreurs, avoir même pour eux une secrète pitié ; encore ne faut-il pas qu'elle se manifeste d'une manière blessante. Si, mieux inspiré, comprenant bien la nature de la vérité, le caractère sacré des croyances et l'impossibilité radicale d^obtenirquoi que ce soit dans cet ordre par les mauvais procédés, on allait jusqu'à l'indulgence parfaite et à l'exquise bienveillance, ce serait la véritable habileté en même temps que la véritable moralité. On arrive ainsi, en effet, à prendre sur les personnes un empire extraordinaire. Comment ne désarmeraient elles pas, en voyant

qu'on n'accomplit envers elles, malgré les divergences d'opinions, que des actes de paix et de honte? Certes il ne faut pas feindre par politique des sentiments qu'on n'éprouve point : la charité envers ceux dont la croyance nous choque n'a de valeur morale que si elle est sincère et d'une entière honno foi ; mais on se félicitera toujours de la pratiquer. A mesure qu'on s'éloignera davantage de l'intolérance dédaigneuse et militante*, on en com-prendra mieux la maladresse et la vanité .

Bespeet d«8 personnes dans leor sensIbllICé. En quel 11 consiste. - Respecter les personnes dans leur sensibilité, c'est éviter avec un soin scrupuleux tout ce qui pourrait les faire souffrir, les froisser ou leur déplaire. . Les mauvais traitements, les injures et les outrages, le mépris des besoins, des goûts, des préférences d'autrui, sont autant de fautes graves dans la vie sociale, autant de formes de l'injustice.

lia politesse, Téritable devoir de Jnstlee. — La

politesse n'est guère préconisée, en général, que comme un devoir secondaire et presque insignifiant: c'est là une idée fausse. La politesse, dans l'acception pleine et forte du mot, est la qualité de l'homme véritablement policé, c'est-à-dire digne de vivre dans une société civilisée. Elle consiste essentiellement dans le respect délicat des personnes, et plus particulièrement dans le respect de leur sensibilité. Ne rien faire qui puisse choquer les personnes avec qui nous vivons, être attentif à ne pas les heurter dans leur manière d'être et de voir, faire des actes de déférence à leur égard, qui témoignent de notre disposition à accomplir tous nos devoirs envers elles, et à reconnaître tous leurs droits : voilà la politesse. C'est une façon gracieuse et empressée de témoigner qu'on est d'humeur à traiter les personnes comme des personnes, avec les égards qui leurs sont dus.

La politesse touche à la charité, en ce qu'elle tient en grande partie à la bonté du cœur ; et c'est là surtout ce qui l'a fait aimer, comme Ta bien vu Voltaire* :

« La politesse est à Tesprit,

Ce que la grâce est au visage;

De la bonté du cœur elle est la douce image,

Et c'est la bonté qu'on chérit. »

Volt. {Stances)

Elle va un peu au delà de la stricte justice, en ce qu'elle nous demande le sacrifice de certains droits apparents : droit pour chacun de prendre ses aises, droit de n'être ni obligeant, ni gracieux pour des indifférents, etc. — Mais qu'on ne s'y méprenne point, la violation des règles de la politesse n'est pas loin de l'injustice proprement dite. Celui, en effet, qui étale trop complaisamment ses droits et n'en veut rien rabattre est bien près d'em* piéter sur ceux des autres. Si, au contraire, on est vraiment à l'égard des autres personnes dans les dispositions où l'on doit être, si l'on est prêt à faire pour elles tout ce qu'on doit, et même un peu plus, cela se témoigne naturellement par des actes de déférence gracieuse, par un empressement à les honorer et à se faire modeste en leur présence. Telle est la signification du salut, qui n'est qu'une façon ostensible* de nous incliner devant les droits d'autrui, et de reconnaître la dignité humaine. Bref, celui-là est toujours poli, qui est assez juste et assez bienveillant; celui qui se rend impoli, au contraire, manque à coup sûr de bienveillance et de charité, et il n'est pas loin de manquer de justice. — Il est vrai que la politesse peut être toute extérieure et superficielle, ce qui lui ôte toute valeur morale ; mais c'est déjà quelque chose que le souci de paraître au dehors tel qu'on devrait être inlorieureixient.

yiNGT-DEUXlÈM LEÇON. 247

XXn- LEÇON

Respect des personnes dans leur honneur et leur réputation (la calomnie et la médisance).

Que Dous devons respecter l'honneur et la réputation de nos semblables. — L'opinion : jusqu'à quel point et pour quelles raisons on doit y avoir égard. — Le sentiment de l'honneur ; son rôle en morale. Prix de l'estime publique dans Tordre matériel et moral.

Principales fagons de porter atteinte à la réputation d'aulrui : la calomnie; sa gravité — ses effets — citation de Beaumairchais*.

La médisance : elle est mauvaise par sa nature et par les procédés qu'elle emploie; — mauvaise dans ses sources; — mauvaise dans ses effets (Mot de Bourdaloue*.)

Conclusion : la bienveillance.

Nous deToms respecter nos semblables dams leur honaenr et leur répntatloii. — Il ne suffît pas de

respecter la personne dans sa vie et dans ses diverses facultés : il faut la respecter encore dans son honneur et sa réputation. Tout ce qu'on fait pour lui ravir l'estime publique est une atteinte directe à son droit. La calomnie et la médisance sont d'inégale gravité, puisque Tune se complique d'un mensonge, tandis que l'autre consiste dans une imputation malveillante, mais vraie; toutefois, la médisance aussi bien que la calomnie viole un droit fondamental dé la personne : le droit qu'elle a d^être un objet d'estime et de respect dans la société où elle vit. Une réputation intacte est un bien précieux, dont personne ne peut nous priver sans injustice. Il ne nous est permis que dans un seul cas de dévoiler les fautes de nos semblables : c'est quand nous sommes appelés à déposer en justice. Hormis cette exception, c'est une faute impardonnable de médire. C'est toujours un crime de calomnier.

Ij*opinlon t Jusqu'à quel point et pour quelles raisons on doit j avoir éflpard. — - Mais ne semblons-nous

pas nous mettre ici en contradiction avec ce que nous avons dit ailleurs de Thonneur, au sens mondain du mot, et du souci de l'opinion ? Dans nos précédentes leçons, en effet, nous avons déclaré à deux reprises que rhonnête homme doit savoir, au besoin, faire bon marché de l'opinion d'autrui; que le témoignage de sa conscience doit lui suffire ; que

Le seul honneur solide C'est de prendre toujours la vérité pour ^ide, De regarder en tout la raison et la loi...

(BoiLBAU*. Sat. XI.}

Nous avons répété à plaisir que, tout en faisant cas de l'estime des autres, nous devons savoir nous en passer s'il Je faut, car, après tout, ce qui doit nous importer, ce n'est pas tant de l'obtenir que do la mériter. Et voici qu'à présent, nous parlons de cette môme estime publiqpie comme d'un bien de premier ordre, au point de déclarer que c*est un crime de nous en dépouiller! — En dépit de l'apparence, il n'y a là pourtant aucune contradiction.

C'est à chacun de nous qu'il appartient d'apprécier à sa juste valeur l'opinion publique, de voir si ce que nous voulons ou ce que nous faisons vaut mieux que ce qu'elle exigerait de nous. Le mépris du qu'en dira-t-on? est donc souvent fort bon, c'est la marque d'un esprit libre et presque toujours la condition d'une moralité supérieure. C'est aussi, d'ailleurs, le meilleur moyen de triompher de la médisance et de la calomnie; on est plus fort contre elles quand on les ignore et les méprise. Fontenelle* les compare c< à ces étincelles qui s'élancent d'un grand feu, et qui s'éteignent aussitôt, quand on no souffle pas dessus. »

Mais l'opinion des autres n'est nullement à dédaigner, quand elle est saine et juste ; or c'est ce que nous devons toujours et tout d'abord présumer. Avoir de la déférence pour les jugements de nos semblables, c'est une manière

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élémentaire de lear témoigner du respect : il est donc bon autant que naturel de tenir à leur estime. D'autant que le souci de mériter Tapprobation des gens avec qui nous vivons est souvent une sérieuse garantie contre les égarements de notre propre conscience. Certes, ces hommes pris isolément sont loin d'être irréprochables, et peutêtre même ne nous valent-ils pas; mais leur opinion vaut presque toujours mieux que leur conduite. Ce phénomène certain est facile à expliquer : les hommes ont des passions différentes, mais la raison leur est commune. Sont-ils groupés, les raisons s'ajoutent, pour ainsi dire, les unes aux autres, pour former la meilleure part de l'opinion, tandis que les passions s'annulent en partie par leur antagonisme*. C'est pourquoi au théâtre, par exemple, devant le public même le plus mêlé, les beaux et nobles sentiments réussissent toujours, et les sentiments contraires sont implacablement honnis.

I<e sentiment de l'honnenr | ««n rôle en morale. — Il y a donc de sérieuses raisons de respecter l'opinion publique. Le souci de conquérir et de conserver l'estime de nos semblables est un sentiment non seulement naturel, mais encore moralement bon, pourvu qu'il ne dégénère pas en lâche respect humain. Cest l'avis de tous les moralistes. Cette préoccupation de ne pas déchoir, de grandir au contraire aux yeux des autres, est ce qu'on appelle communément le sentiment de l'honneur : or de quel prix n'est pas ce sentiment dans la pratique? Dans l'éducation, en particulier, combien n'a-t-on pas à y faire appel ? Qu'obtiendrait-on d'un enfant à qui il ferait absolument défaut? L'émulation, ce ressort principal de la vie scolaire, sinon de toute la vie morale, n'est, en fait, que le désir d'égaler ou de surpasser quelqu'un, pour s'élever dans l'estime des autres. A en croire Montesquieu*, le sentiment de l'honneur, capable d'inspirer les plus grandes choses, serait pour ainsi dire propre aux monarchies. « L'honneur, dit-il, c'est-à-dire le préjugé de chaque caste et de chaque condition, prend la place de la vertu politique et la représente partout; il peut inspi-

rer les plus belles actions ; il peut, joint à la force dès lois, conduire au but du gouvernement, comme la vertu môme. La nature de l'honneur étant de demander des préférences et des distinctions, il est donc, par la chose même, placé dans le gouvernement monarchique (Esprit des LoiSf III, 6, 7). » Il est certain que le désir de plaire à un souverain peut être un stimulant; mais c'en est un aussi, et non moins puissant, que le désir d'être honoré de ses chefs, quels qu'ils soient, et de ses concitoyens. Il n'est donc pas vrai que l'honneur soit un sentiment exclusivement propre aux membres d'une société monarchique. En tous cas, quand même l'histoire confirmerait ce mot de Montesquieu*, il faudrait n'épargner aucune peine pour développer le sentiment de l'honneur dans les républiques, car il y est nécessaire plus que partout, et rien n'importe plus à la grandeur et à la prospérité d'une nation.

Prix de l'estime poblique dans l'ordre moral et matériel. — En un autre sens, voisin du précédent, on appelle honneur, non plus le souci, mais la possession de l'estime générale : c'est dans cette acception qu'on dit que c'est un crime de porter atteinte à l'honneur d'autrui. Pourquoi donc cet honneur est-il un si grand bien? C'est que, dans l'estime méritée, nous trouvons à la fois une récompense de nos bonnes actions et un encouragement à en faire d'autres. Nous ne voulons pas perdre, nous voulons, au contraire, accroître la considération que les autres nous témoignent. Elle nous rend donc vigilants, et par là nous préserve des chutes ; de plus, elle nous excite à faire de nouveaux progrès dans le bien. Celui qui nous prive de l'estime que nous méritons nous ôto donc, non seulement un bien qui nous appartient, mais une véritable sauvegarde et la meilleure source de l'émulation. Même si l'estime dont nous jouissons n'est qu'imparfaitement méritée, elle nous rend un grand service, c'est de contribuer à nous élever au niveau où les autres nous mettent par avance. Pour peu que nous ayons le cœur bien placé, nous tenons à être ce qu'on

nous croit : c'est comme un engagement auquel nous rougirions de manquer.

Et quand on a perdu l'estime des autres, il n'est pas facile de la recouvrer : on n'y parvient qu'au prix d'efforts énergiques et persévérants, dont bien peu d'hommes sont capables. C'est le sens de ces vers de Boileau^ :

L'honneur est comme ane Ile escarpée et sans bords On n'y peat plus rentrer dès qu'on en est dehors.

(BoiLEAU*. Sat, X.)

De môme, en effet, que l'homme de bien reste honnête sans peine et garde naturellement sa dignité pour conserver l'estime générale, celui qui se voit méprisé de toutes parts finit par en prendre son parti ; désespérant de ramener à lui l'opinion prévenue, il en vient assez vite à la braver. Voilà pourquoi on fkit tant de mal aux gens en s'empressant de prendre acte de leur déchéance et d'en faire éclat. Admettre facilement la chute d'autrui et la proclamer étourdiment est le plus s&r moyen de la rendre irrémédiable, d'aggraver le mal qu'on feint de déplorer : une faiblesse sur laqpelle on jette un voile est souvent réparable ; celle dont on triomphe bruyamment ne l'est jamais.

De plus, si la considération que nous accordent nos semblables est d'un grand prix dans l'ordre moral, personne n'ignore combien elle importe aussi dans l'ordre temporel *. « La bonne réputation vaut mieux que les grandes richesses », lit-on déjà dans la Bible. Est il quelque chose, dans toutes les transactions de la vie sociale, d'aussi nécessaire qu'une bonne réputation ? En tout genre d'entreprises, c'est la garantie presque infaill bh du succès : c'en est au moins la condition nécessaire, sinon suffisante. Un commerçant d'une intelligence moyenne est plus sûr de réussir, lorsqu'il jouit du crédit et de la confiance publique, que le plus habile des hommes, objet de la défiance universelle.

Principales façons de porter al teinte A la répata-

tl0B d'antnd t I<a ealoMBlei sa graTlté, ses effets (ettetlon de Beaoïnarchais*). — On porte atteinte à la réputation d'autrui par la calomnie et par la médisance,

La calomnie est un mensonge malfainant. Elle consiste essentiellement dans une imputation que l'on sait être fausse, et qu'on énonce avec Tintention de nuire, la plupart du temps en secret. Parfois on calomnie par simple légèreté, car de la médisance mondaine à la calomnie le passage est facile et prompt ; c'est même là une des principales raisons pour lesquelles nous devons éviter la médisance. Lorsqu'on raconte les fautes d'un autre, en effet, on les exagère aisément; et, par une pente insensible, on passe de la vérité au mensonge.

Il n'est pas de forme ingénieuse que ne prenne la calomnie pour frapper plus sûrement ses victimes. Souvent on commence par faire un éloge excessif des vertus et des mérites de la personne qu'on veut perdre ; on lui prête même les qualités qu'elle a le moins, afin de pouvoir lui imputer, avec l'autorité que donne une impartialité apparente, des fautes dont elle est innocente, ou des vices qu'elle n'a pas. Car la calomnie prend tous les masques ; elle feint de constater à regret le mal qu'elle invente, de vouloir le bien de ceux qu'elle déshonore; elle a toutes les laideurs de la haine lâche, qui n'ose pas se montrer au grand jour, de l'hypocrisie et du mensonge. C'est avec raison qu'on la compare au serpent, qui rampe sans bruit et dont le venin tue.

Et personne n'est à l'abri de ses coups : elle n'est jamais impuissante. CSalomniez, calomniez, a-t-on dit, il en reste toujours quelque chose ! « La calomnie ! monsieur, s'écrie un personnage célèbre d'une comédie de Beaumarchais*, vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés; croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien'

1. Les petites villes, on le sait, n'ont rien à envier aux grandes sur ce points ni les campagnes aux villes.

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D'abord un bruit léger, rasant le sol comme une hirondelle avant l'orage... Telle bouche le recueille et, piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement; le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine et, rinforzando* ^ de bouche en bouche, il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription (Beaumarchais*, Barbier de Séville^ II, 8). y>

Il faut le redire pour être juste^ et aussi pour mettre en garde ceux qui sont en danger de devenir calomniateurs sans y penser, c'est souvent sans malice grave (ju'on calomnie et pour des raisons assez futiles : se faire applaudir, jeter quelques traits spirituels et brillants dans la conversation, dire un bon mot. C'est à quoi pensait Labruyère*, lorsqu'il écrivait : « Diseur de bons mots, mauvais caractère ; je le dirais s'il n'avait été dit ^. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres, plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire. » (Labruyère*, chap. viii.)

I^a médisance. — La médisance est à coup sûr moins injuste que la calomnie. On pourrait même, au premier abord, se demander s'il est vrai qu'elle soit injuste? N^est-ce pas la vérité qu'elle divulgue, par définition, et ne peut-on pas, jusqu'à un certain point, la représenter comme le juste châtiment de ceux qui font le mal?^Ne serait-il pas bon, en effet, que toute faute fût connue, et le nombre des méfaits ne serait-il pas singulièrement diminué, s'ils étaient tous dévoilés sans pitié ?

Mais d'abord, nous l'avons vu, de la médisance à la calomnie la pente est dangereuse et glissante : première et grave raison de nous méfier de cette tendance qui nous porte à dévoiler les fautes des autres* — De plus,

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