‹ Leçons de moraleChapitre 15 sur 25 · Par Pascal · texte numérisé non relu

Par Pascal

considércns la médisance en elle-même : elle est mauvaise par sa nature et par les procédés qu'elle emploie ; mauvaise par les sentiments d'où elle provient et par ceux auxquels elle s'adresse; mauvaise par les conséquences qu'elle entraîne.

Elle est mavTalive par «a nature et par les procédés qu'elle emploie. — Etant moins grave que la calomnie, puisqu'elle ne se complique pas d'un mensonge, la médisance a moins à se cacher, aussi est-elle un peu moins lâche. Parfois elle revôt l'apparence de la simple sincérité; mais en réalité, elle est presque aussi ingénieuse à nuire. Elle aussi, elle a toutes les souplesses et prend tous les masques, même celui de l'éloge. « Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent, t (La Rochefoucauld*, Réflexion 145). De plus, il est de fines réticences et d'habiles sou£(-entendus qui sont plus graves que des imputations directes. On prend mille précautions pour médire, tant on sent bien qu'on ne fait pas un acte loyal.

La médisance ne saurait être franche, ouverte, exempte d'hypocrisie et de bassesse, sinon elle ne mériterait plus le nom qu'elle porte. Car ce n'est pas médire d'une personne, que d'exprimer tout haut ce qu'on pense de sa conduite, quand on est d'humeur à le lui dire en face à elle-même. Cela peut être une juste sanction de ses actes, CAla peut l'engager à réfléchir et à mieux faire ; bref, cette rude franchise serait moralement fort bonne, sauf les réserves que nous ferons tout à l'heure ; mais tout autre est la médisance.

Elle est mauvaise par les sentiments qnl l'inspirent et par eeux auxquels elle s'adresse. — De quels sentiments provient la médisance et à quels sentiments s'adresse-t-elle ? Deux questions qui n'en font qu'une, car les mêmes causes qui font médire font accueillir la médisance. En général, nous médisons au moins par vanité et nous nous adressons à la vanité de nos interlocuteurs. Ils sont flattés de la confiance que nous paraissons leur témoigner; ils croient que nous ne les jugeons

VINGT-DEaXIÊME LEÇON. 255

pas capables de commettre Taction que nous blâmons. Pour ne pas effaroucher leur conscience, nous avons soin d'ailleurs, s'il y a lieu, de déguiser notre médisance : nous affectons une sincère bienveillance pour la personne dont nous déchirons la réputation, nous déplorons qu*avec de si belles qualités elle ait tel défaut ; ou bien encore, nous feignons de ne pas attacher grande importance à ce que nous disons, de parler un peu au hasard. Nous faisons tout en un mot pour nous concilier notre interlocuteur, car s^il ne se prêtait pas volontiers à la conversation, la médisance s'arrêterait court : « Il ne serait nuls médisants, s'il n'était des écoutants », dit un vieux proverbe.

Un autre sentiment auquel on obéit, auquel aussi on fait appel quand on médit, o'est l'envie : « Il circule dans le monde une envie au pied léger : on l'appelle médisance. Elle dit étourdiment le mal dont elle n'est pas sûre et se tait prudemment sur le bien qu'elle sait » (Rivarol*). En rabaissant les autres, on croit se grandir à leur dépens.

Enfin c'est une bien vieille remarque, mais infaillible, que les personnes qui médisent volontiers, et celles qui écoutent volontiers la médisance, sont ordinairement celles qui auraient le plus à se faire pardonner :

Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toigours sur autrui les premiers à médire.

(MouÈBE*, Tartufe^L)

Ils décrient les autres pour détourner d'eux-mêmes les soupçons.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il ne suffit pas de s'interdire à soi-même la médisance. Beaucoup se l'interdisent sans être meilleurs pour cela : ils sont seulement plus prudents ou plus lâches ; car, dit Fénelon*, «c s'ils ne font pas de médisances, ils se réservent le droit de les croire et de les écouter. » Aussi Fléchier*, voulant faire un grand éloge d'une femme de bien, piend-il soia

de nous dire qu'elle était aussi incapable d'écouter des médisances que d'en faire : « Si elle mit une garde de prudence sur ses lèvres pour les fermer à la médisance^ elle mit aussi, selon le conseil du sage, une haie d'épines autour de ses oreilles, pour arrêter et pour piquer les médisants. » (Oraison funèbre de la Dauphiné) On se rappelle enfin la juste et sévère ironie de Pascal* contre ces faux amis qui, sans rien dire, laissent en leur présence médire de leurs amis. « Leur silence môme est médisance, dit-il : C'est médire par compagnie. »

Elle est mauvaise par see effets. — Et quels sont les

effets de la médisance ? Suivant Bourdaloue*, ils sont également funestes « à celui qui médit, à celui dont on médit, et à celui devant qui l'on médit. » Oui, la médisance est funeste à tout le monde, car c'est une semence de défiance et de haine ; elle empoisonne la vie sociale. En vain dirait-on qu'il faut faire tomber les masques? — U ne nous appartient pas de nous ériger en juges des autres et en justiciers. En premier lieu, nous sommes rarement bien informés de ce que nous avançons : qui donc est assuré de ne pas se tromper» et quelle n'est pas la gravité de telles erreurs ? — Puis nous parlons le plus souvent de choses où nous n'avons rien à voir : nous n'avons pas le devoir de les dire, donc nous n'en avons pas le droit. — Qu'on imagine enfin le désordre d'une société dan^ laquelle la médisance serait érigée en loi universelle ! Car, quel est celui d'entre nous qui n'a pas besoin d'indulgence? N'avons-nous donc rien à nous reprocher? On ne médirait jamais, si l'on réfléchissait sérieusement à cette belle parole : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. »

Mais allons plus loin ; j'imagine que nous soyons sans reproches, et que nous ayons affaire à une personne vraiment coupable : je dis que, dans ce cas même, il n'est pas permis de médire, puisqu'à la personne dont on médit on fait perdre l'estime d'autrui, et que la justice nous défend de la lui ravir. N'alléguez point que, voyant ses fautes connues, elle se corrigera, qu'on lui rend donc

service en les dévoilant. Vain prétexte et grossière erreur. Encore une fois, ce n'est pas un moyen de faire du bien à celui qui est tombé dans une faute, que de la divulguer. Gela aggrave le mal et no le répare jamais. Que d'honnêtes gens, justement réputés tels, se sont relevés tout seiils après des fautes secrètes que le public a ignorées ! Mais on ne se relève jamais d'une faute que tout le monde a connue : on n'efface jamais une honte rendue publique. Nous avons expliqué pourquoi : c'est qu'en perdant l'estime des gens au milieu de qui l'on vit, on perd bientôt aussi toute confiance en soi-même et toute fierté.

Mais en quoi la médisance est-elle funeste à celui « devant qui l'on médit »? — En ce qu'on lui inspire des sentiments de défiance qui, peut-être, Tempêcheront d'être juste et bon envers la personne dont on lui parle; on lui rend ainsi l'accomplissement de ses devoirs plus difficile. De plus, on fait appel à ses sentiments les plus mesquins, on excite sa malice, on risque enfin de le corrompre lui-même. Est-il certain, en effet, que le récit d'un fait scandaleux ne fasse aucun tort à celui qui l'écoute? Ne risque-t-il pas de se dire que, puisque cette faute a été commise, elle n'est donc pas si monstrueuse? Qui sait s'il ne sera pas tenté do la commettre à son tour, avec l'espoir d'être plus habile et de ne pas se laisser découvrir?

Enfin, lorsqu'on médit, on se nuit à soi-même, et de la pire façon : combien n'est-ce pas déchoir moralement, que de s'abandonner au plaisir misérable et injuste de déprécier les autres, quand nous devrions les aimer et les soutenir, et quand nous souffrons nous-mêmes avec tant d'impatience la plus légère atteinte à notre réputation ! Et quelle confiance inspirerait-on, comment serait on aimé dans le milieu où l'on vit, quand on s'y est fait le triste renom de médisant? G^est payer cher le plaisir de médire et les succès faciles qu'on se fait par un bavardage indiscret, que de faire dire de soi qu'on n'est pas un homme sûr.

Clonelasloii : I<a bienvelllrace, — Ainsi la médisance

est toujours coupable : il n'y a sur ce point nulle discussion possible. — Mais, dira-t-on peut-être encore, si le médisant est sincère, s'il croit qu'il est de son devoir de nous faire connaître les fautes du prochain afin que nous De soyons pas ses dupes, est-il donc si répréhen- Bible? — Lens ce cas, d'ailleurs fort rare, il faudrait encore tâcher de faire comprendre à celui qui médit, que la bienveillance et l'indulgence valent toujours mieux que la rigueur qu'il se croit en droit d'exercer. La bienveillance, en effet, n'est pas seulement meilleure en ellemême et par ses effets dans la vie sociale, c'est une des principales conditions de notre perfectionnement individuel. Elle tient notre âme ouverte à toutes les bonnes influences, tandis que la malveillance nous met hors d'état de les recevoir. « L'esprit trop prompt au dédain et à la réprobation est comme un poing fermé, qui peut donner des coups, mais qui ne saurait recevoir ni garder rien de précieux, quand ce serait la manne céleste. » (Georges Eliot.)

XXIir LEÇON

Respect des personnes dans leurs biens.

Le droit de propriété. — Le vol.

Le droit de propriété soas ses formes primitives : le premier occupant ; droit de cueillette, droit de pèche, droit de chasse, droit de vaine pâture.

La propriété fruit du travail. — L'échange. * La propriété foncière.

Conséquences du droit de propriété : droits de donation et de transmission. — L'égalité des biens est impossible.

La propriété est sacrée, mais elle oblige.

Atteintes au droit de propriété. — Le vol.

Conclusion : Tout larcin oblige à restitution, tout dommage demande réparation.

Bespeet dû aux pemonues dams leurs biens. — Respectables dans leur vie et dans toutes leurs facultés,

respectables dans leur honneur et leur réputation, les personnes le sont encore dans leurs biens.

On appelle propriété toute chose légitimement possédée par une personne. La propriété est un droit; et le vol, qui en est la négation, puisqu'il consiste à s'approprier indûment le bien d'autrui, est, selon les cas, un crime ou une faute grave.

Qu'est-ce donc qui rend sacrée la propriété ?G'est qu'elle est, pour ainsi dire, une extension de notre personnalité morale.

D'abord, elle répond à la fois à nos besoins et à un instinct spécial de notre nature. Nous ne pouvons subsister sans nous assimiler certaines choses : les substances végétales et animales dont l'homme se nourrit sont une propriété nécessaire, puisque nul ne saurait vivre sans se les approprier et les détruire, ce qui est la forme la plus absolue de la possession. La propriété répond donc tout d'abord à nos besoins physiques. — Elle répond aussi à un besoin moral : on compte en psychologie*, parmi les inclinations naturelles à l'homme un instinct de propriété.

En effet, nous aimons tous à posséder, et cette tendance est déjà remarquable chez l'enfant. Prêtez un jouet, un objet quelconque à un enfant, vous ne lui ferez pas la centième partie du plaisir que vous lui faites en le lui donnant. Il veut l'avoir pour sien, pouvoir en useï et en abuser à son gré ; il ne vous laissera pas de cesse qu'il ne l'ait obtenu de vous sans réserves. Puis, quand une chose est nôtre, quand elle nous a servi longtemps, notre pensée s'y attache pour ainsi dire et s'y fixe : cette chose est représentée sans cesse dans notre esprit ; nous avons placé sur elle une partie notable do nos affections; nous sommes liés à elle par l'habitude; elle est devenue quelque chose de nous ; elle fait en quelque sorte partie de notre vie mentale^. Nous la soustraire, c'est donc pour ainsi dire entamer notre personnalité, c'est nous causer une souffrance morale en même temps qu'un dommage matériel.

Le droit de propriété sovo ,se« formes prlmltlTeo t le premier oeenpant. — Mais jusqu'ici, la propriété n'est qu'imparfaitement justifiée, car elle apparaît plutôt comme un bien que comme un droit. Il y a déjà, toutefois, dans ce simple fait psychologique* de quoi fonder un droit véritable, si la chose que nous nous approprions pour nos besoins n'appartenait jusque là à personne. Ge qu'on appelle le droit du premier occupant n'est pas un vain mot.

Quand l'homme n'aurait que des désirs et des besoins, il deviendrait légitimement possesseur des choses propires à les satisfaire, par cela seul qu'il saisirait ces choses pour les faire siennes alors qu'elles ne sont à personne. L'eau des fleuves est à tout le monde, n'est à personne, par conséquent; mais quand je l'ai puisée, elle est mienne, par le seul fait que je me suis approprié ce qui était disponible.

Droit de eoeilletle, de péehe, de ehasse et de p4tvre. — On peut se figurer à l'origine les premiers hommes errant en liberté sur une terre que nul n'avait encore travaillée. Alors les fruits des arbres étaient à tout le monde ; mais le premier qui les cueillait les regardait comme siens, et à bon droit. — Le poisson des fleuves n'était à personne puisqu'il était à tous, mais il appartenait à celui qui savait le prendre. — Le gibier des forêts appartenait au chasseur qui l'avait tué ; et lorsque les hommes eurent domestiqué quelques animaux, l'herbe des pâturages appartint à celui qui vint y faire paître son bétail. Dans cet état de choses rudimentaire*, la propriété on le voit, n'avait guère d'autre fondement que le besoin et l'instinct, s'appropriant des biens encore disponibles et que nul ne pouvait revendiquer.

liO propriété, fralt du travail. — I^'éehange. — En réalité, ce qui rend dès lors la propriété sacrée, ce cpii en fait un droit^ au sens le plus élevé du mot, c'est qu'elle est déjà, sous ces formes élémentaires, ce qu'elle deviendra déplus en plus, un produit de l'activité libre,

un fruit du travail. Pour s'approprier Teau des fieu^ ves, il faut la puiser; c'est un travail. Et si surtout, non content de la puiser, je l'emporte au loin, dans la plaine ou sur la colline, comment ne serait-elle pas pour moi une propriété véritable ? Je puis la donner si bon mè semble, mais on n'a pas le droit de me la prendre par fraude ou par violence. Pouvant la donner, je puis aussi l'échanger contre autre chose, contre le poisson que le pêcheur a pris, ou contre le gibier que le chasseur a tué : alors le poisson et le gibier deviennent à leur tour ma propriété légitime, parce que, indirectement, c'est encore au prix de ma peine et de mon travail que je me les procure.

La propriété légitime est donc celle qui provient soit directement soit indirectement d'un travaiLMeAs s'il en est ainsi, n'est-il pas vrai de dire qu'à la lettre la propriété porte la marque de l'énergie, de la volonté de celui qui l'a acquise, et qu'elle est sacrée comme la volonté libre, c'est-à-dire comme la personne elle-même,

L'embarras, on le voit, n'est pas grand, lorsqu'il s'agît de justifier la propriété mobilière directement acquise par un travail actuel ou récent : on ne trouverait personne pour contester à un ouvrier la possession de son salaire d'aujourd'hui, à un menuisier la propriété du meuble qu'il vient de faire, à un laboureur la propriété de sa récolte; mais la question devient plus difficile quand on considère en particulier la propriété reçue en héritage, surtout la possession du sol, ou propriété foncière.

lift propriété foneiére. — A l'origine, la terre était à tous; aujourd'hui, au contraire, elle est toute occupée, toute possédée, du moins dans nos régions, et un nombre immense de ceux qui la peuplent ne possèdent rien au soleil. Parmi les enfants qui naîtront demain, la grande majorité ne possédera pas un pouce de terre et ne pourra jamais en acquérir. De là des plaintes souvent amères et des invectives passionnées : demandons-nous avec impartialité ee qu'elles valent moralement.

aepQarquons d'abord qu^il &'e0t pt^s .néeessu^ire pour

subsister, ni pour être heureux, ni même pour être riche, de posséder un champ.

On montre en économie politique* que ce n'est là qu'une forme de la richesse, et non pas toujours la plus avantageuse. Puis, considérons comment cet état de choses s^est produit : nous verrons qu'il résulte de la nature môme, qu'il a moins d'inconvénients que d'avantages, et qu'on ne pourrait le modifier radicalement sans faire courir à la paix publique les plus grands dangers. En admettant, en effet, que les modifications qu'on a pu rêver fussent possibles, elles ne seraient pas durables; elles ne sauraient satisfaire pour un temps appréciable les réclamations auxquelles on essayerait de faire droit.

Les premiers hommes qui eurent la pensée de cultiver la terre, passant de la vie nomade à la vie agricole et sédentaire, usèrent d'un droit incontesté. Or quand ils eurent défriché, labouré et semé, on ne niera pas sans doute que la récolte ne leur appartint plus justement qu'à qui que ce fût, puisque sans leurs soins et leur travail la terre ne l'eût jamais produite. Mais, on le sait, après plusieurs récoltes, le sol fréquemment remué devient de plus en plus fertile. Si donc les mômes hommes, attachés à un coin de terre par leurs souvenirs, par leur travail môme, par la paix, la sécurité et l'aisance qu'ils y avaient goûtées, voulurent se fixer là, c'est à eux apparemment, plutôt qu'à tout autre, qu'il appartenait de profiter du travail accompli jusque là et du surcroît de fécondité qui était le fruit de leurs peines. Ainsi, de proche en proche, avec le temps, la terre, qui d'abord n'était à personne, se trouva toute appropriée. — Nous faisons abstration*, pour simplifier, de la violence, de la conquête et de mille causes secondaires qui intervinrent sans doute (qui songerait à le nier?) dans la distribution du sol, mais dont il serait chimérique de vouloir aujourd'hui démêler et corriger les effets.

Donation et transinlsslon. — Et Ce qu'on possède j US-

temcDl, on peut le donner librement; car, ou la propriété n'cbi i^u uu iuol| ou elle 6bliedioild'ut>er et de disposer

absolument de ce qu'on possède. Si une chose est réellement mienne, je pourrais la détruire si bon me semblait : à plus forte raison puis-je la donner. Et je puis la donner en mourant, aussi bien que dix ans plus tôt : en d'autres termes je puis la léguer. Le droit de donation et le droit de transmission par héritage apparaissent donc comme des conséquences, comme des corollaires du droit de possession. U en est de même de l'échange sous toutes ses formes. Vous possédez une terre, moi une somme d'argent : comment pourrait-on sans injustice vous empêcher de me vendre votre champ, ou quand je l'ai payé, m'en contester la propriété?

Quant au droit de succession, c'est bien moins, d'après ce qui précède, un droit de celui qui hérite que de celui qui lègue son bien. Ce qu'il faut respecter dans l'héritage ce n'est pas tant l'héritier, qui souvent n'a fait que peu de chose et quelquefois rien, pour mé< riter la fortune; c'est le propriétaire légitime, qui, l'ayant acquise par son travail, la transmet à qui bon lui semble ^ Ce qui est sacré dans une propriété qui passe de main en main par succession c'est toujours essentiellement le travail qui l'a formée, acquise, conservée ou accrue.

Certes, il y a quelque chose de choquant, à ce qu'une propriété parfois immense arrive ainsi de génération en génération dans des mains souvent peu dignes. Surtout quand le propriétaire se laisse aller aux vices qu'engendrent trop facilement l'oisiveté et l'opulence, on ne voit plus nettement que ses biens sont le fruit du travail, et l'on est tenté, dans ce cas, de trouver la fortune bien injustement 4istribuée. Mais à ce mal quel remède pour-

1. Non pas précisément kqui bon lui semble; car on sait que la loi intervient par exemple^ pour protéger le droit des enfants (voir plus bas^ lec. XXVI) ; mais, dans Timmense majorité des cas^ la volonté du père est précisément de léguer sa fortune à ses enfants ] et cette volonté n'a pas besoin d*étre exprimée : la loi la présume et la fait respecter , parce qu^eiie est conforme à la fois à la nature, et au devoir des parents.

rait-on apporter, qui ne fut destructif du droit de propriété lui-même et de tous les avantages que la société en retire? Ces avantages sont incontestés et inappréciables.

Groit-on qu'un père aurait le même courage au travail, le même goût de l'épargne, s'il n'était pas assuré de laisser son bien à ses enfants ? Ne voit-on pas que l'esprit de famille, et avec lui l'esprit de solidarité, qui fait pour une si grande part la force d'une nation, serait en péril, du jour où Ton empêcherait la transmission de la propriété? ^i y a plus, en empêcher la transmission, ce serait en arrêter la formation même, et les sources vives de la richesse publique risqueraient vite d'être taries. Car si, encore une fois, l'homme qui aujourd'hui travaille et épargne ne peut plus laisser à ceux qu'il aime le fruit de ses peines et de ses économies, pourquoi se donneraitil tant de soins et s'imposerait-il tant de privations? — S'il est pauvre, il se contentera de peu; s'il est riche, au lieu de chercher à accroître sa richesse, il n'aura plus qu'un but, se procurer vite le plus de jouissances possible.

Jj'ég^tUté des biens est Impossible. — Mais supposons que, oubliant ce qu'est la propriété, à savoir un droit des individus, la meilleure garantie de l'ordre public, et une source de bonheur pour la communauté, on vienne à porter atteinte au droit de transmission ; supposons que TEtat, comm« beaucoup de systèmes socialistes* l'ont rêvé, procède de quelque autre manière à la distribution des biens : quelle place pour l'arbitraire I Quelle source de mécontentements et de réclamations ! Quel désordre dans les esprits ! On voudra que tous aient une portion égale : mais la population d'un pays ne varie- t-elle pas d'un jour à l'autre, et le travail de distribution ne sera-t-il pas sans cesse à refaire? Faisons-même abstraction* des générations nouvelles arrivant à chaque heure pour réclamer leur part, considérons une seule génération, imaginons, pour mettre tout au mieux, qu'on ait, par impossible, satisfait pour un instant à toutes les prétentions :

dans cette société, à cet instant, il n'y a plus d'opulence, ni plus de misère ; chacun jouit du nécessaire et possède ce minimum de propriété qui assure, comme nous l'avons dit, avec la sécurité du lendemain, ce qui vaut mieux encore, la dignité et l'indépendance du caractère : voilà certes un état de choses très désirable ; combien de temps va-t-il durer ? Combien de temps le paresseux, l'ivrogne, le prodigue mettront-ils à aliéner leur propriété; et combien de temps faudra-t-il pour que les biens de nouveau s'accumulent aux mains de ceux qui travaillent et qui épargnent? L'inégalité des biens reparaîtrait donc du jour au lendemain, quand même on pourrait la faire cesser un momenlt ; elle reparaîtrait aussi sûrement et aussi vite que la paresse, l'incurie et l'imprévoyance. Elle est aussi incurable, aussi profondément naturelle que les inégalités physiques, intellectuelles et morales.

L'égalité des biens n'est donc point réalisable; il n'est pas vrai non plus qu'elle soit un droit. C'est jouer sur les mots que do la présenter comme telle. Ce qui est un droit, c'est Tégalité devant la loi, c'est l'égalité des personnes en tant qu'elles se disputent les biens de ce monde pacifiquement, par des moyens justes. L'égalité des droits, qui est le dogme fondamental de la morale, signifie l'égale protection et l'égal respect assurés à tous par la loi commune, non pas l'égale répartition des biens et des jouissances. Opérée par la force et l'arbitraire, cette répartition serait aussi contraire aux lois de la morale qu'aux enseignements de l'économie politique"", car l'égalité des biens ne pourrait être que funeste et inique, aussi longtemps qu'elle ne serait pas fondée sur l'égalité des mérites et des efforts.

I^a propriété est sacrée, mais elle oblf|;e. ^- Ainsi, quoique les sources n'en soient pas toujours pures, quoiqu'on ne voie pas toujours bien, chez ceux qui la possèdent présentement, le travail, qui seul pourtant la justifie pleinement, la propriété, à tout prendre, est un droit moral, un droit «acré^ et, au point de vue social,

une institution utile entre toutes. On peut mesurer au respect dont elle est l'objet le degré de civilisation d'un peuple. En dépit de ses inconvénients et des critiques plus ou moins justes qu'on peut élever contre elle, elle vaut mieux que tous les correctifs et tous les remèdes qu'on y a jusqu'ici proposés.

Mais nous ajouterons sans hésiter : la propriété oblige ceux qui la détiennent. Certains domaines immenses ont besoin, pour ainsi dire, de se faire absoudre aux yeux du moraliste, quand il songe aux honnêtes gens qui manquent du nécessaire. Le correctif doit venir des possesseurs eux-mêmes ; il est dans la bienfaisance largement pratiquée, dans la charité intelligente et généreuse. Le riche qui oublie cela manque à un devoir catégorique, bien qu'il faille respecter son droit jusque dans l'usage excessif et dur qu'il en fait.

Atteintes au droit de propriété. — Le vol. — Si en

effet la propriété est un droit, c'est un crime d'y porter atteinte. Le vol est un crime, à la lettre, ou une faute grave,. selon les cas : un crime, lorsqu'il est ce qu'on appelle un vol qualifié, (vol avec effraction, attaque à main armée, invasion nocturne dans une maison habitée etc.]; un simple délit, mais toujours une faute grave, quand il consiste à s'approprier par fraude le bien d'autrui. Montrer que le vol proprement dit mérite d'être flétri, c'est chose trop facile après tout ce qui précède. La laideur en apparaît assez dans le soin qu'on met à le cacher, dans la dissimulation et l'hypocrisie qu'il suppose, dans les violences auxquelles il conduit. — Lisistons de préférence sur les vols qui ne portent pas communément ce nom, quoi qu'ils le méritent, et pour lesquels on a trop de ménagements.

Un marchand qui ne fait pas exactement ses pesées vole; et combien y en a-t-il !

Celui qui, mesurant une étoffe, trompe son client ne fût-ce que d'une ligne, vole.

Celui qui falsifie les denrées, vole.

L'ouvrier qui profite dç l'absence de son patron pour

faire moins d'ouvrage, pour prendre un repos qui n'est ni nécessaire ni convenu, vole. Le patron, de son côté, s'il chicane sur la besogne faite et exige plus qu'on ne lui doit, s'il est inexact dans le paiement des salaires, vole. Le braconnier vole, le contrebandier vole ; on vole toutes les fois qu'on prend à un autre ce qui lui appartient, ou qu'on ne lui paie pas intégralement ce qu'on lui doit. Un genre de vol pour lequel on est plus indulgent encore, c'est celui qui consiste à garder les objets trouvés. Beaucoup de gens ne rendent par volontiers ce que le hasard fait tomber entre leurs mains. « Ce qui est trouvé est trouvé,^ 3» disent-ils^ prenant cette grossière et impudente formule pour une raison — « Ce qui est trouvé et n'est pas rendu est volé», faut-il leur répondre sans pitié. Le récit suivant montrera où en est sur ce point la moralité publique. Un paysan, travaillant dans un champ près d'une route, voit passer une calèche et de cette calèche tomber un portefeuille. Use hâte de le ramasser et, au lieu d'appeler les voyageurs pour le leur rendre, ou d'al* 1er simplement le déposer à la mairie du village,ilse met à en examiner le contenu. C'étaient des valeurs, quelques bijoux, environ quatre cents francs en argent, et des lettres qui, s'il l'avait voulu, lui auraient permis de retrouver bien vite le propriétaire. Mais notre homme n'avait garde de le chercher. Enchanté de sa trouvaille, il retourne chez lui et remet le portefeuille à sa femme, qui, sans plus de scrupules le cacha dans la paillasse du lit. À plusieurs jours de là, un dimanche, le garde champêtre annonce sur la place publique que le général *** a perdu sur la route un portefeuille contenant diverses valeurs, et que prière est faite à la personne qui l'aurait trouvé de le rapporter au propriétaire. Le paysan continue à ne dire mot, et même, au retour, raconte tranquillement à ses maîtres ce qui fait l'objet de toutes les conversations du village. Après quelques heures, cependant, certaines paroles peu flatteuses à l'adresse des gens qui s'approprient ce qu'ils trouvent, le mot de voleur prononcé dans la conversation éveillèrent sinon sa conscience, du moins ses craintes, Il se décida

268 VINGT-QUATRIEME LEiÇON.

le soir à venir avouer à sa maîtresse que c'était lui qjai avait trouvé le portefeuille. « Si je l'avais remis, disaitil pour s'excuser, tout le monde se serait moqué de moi I » Et de fait, on n'oserait pas affirmer que la conscience générale fût, sur ce chapitre, beaucoup plus délicate que la sienne.

Coneloalon. — Tovt larcin obll|;e à restitution, tout dommage demande réparation. — Il est donc nécessaire de répéter bien haut et partout que ceux qui détiennent, le sachant, le bien d'autrui, sont des voleurs, que le vol est infâme, quel qu'en soit le prétexte ou l'objet, et qu'il n'y a pas de petits vols, parce que le sentiment qui fait qu'on se les permet est toujours bas. On n'excusera donc au point de vue moral aucune espèce d'indélicatesse : tout retard dans le paiement d'une dette, toute négligence à rendre un objet prêté, toute inexactitude dans les comptes, tout abus de confiance, tout dommage, si petit qu'il soit, causé sciemment à autrui doit être flétri comme une faute sans excuse. Cette faute une seule chose peut, sinon la réparer, du moins l'atténuer, c'est la restitution volontaire, à la fois prompte et intégrale, c'est la réparation exacte et empressée du préjudice qu'on a causé. — Nous reviendrons plus loin sur les vols publics (c'est-à-dire accomplis aux dépens du fisc), pour lesquels on accorde généralement à soi-même et aux autres l'indulgence la plus honteuse.

Page 1